Le Camp de Boulogne, bien plus qu'un simple rassemblement de troupes, représente un moment charnière dans l'histoire militaire française. C'est là, face aux côtes anglaises, que Napoléon Bonaparte façonna la Grande Armée, une force qui allait redéfinir les stratégies et les conquêtes du début du XIXe siècle. Cet article explore l'histoire de ce camp, son importance stratégique, et son héritage durable.
Contexte Historique : De la Paix d'Amiens à la Formation du Camp
Le 18 brumaire An VIII (9 novembre 1799), un coup d’état met à la tête de la République, avec des pouvoirs limités, le général Napoléon Bonaparte. Il vient de fêter son trentième anniversaire. La France est au plus bas, ses frontières sont une nouvelle fois menacées, le déficit budgétaire se creuse et le moral des Français est au plus bas, le pays a besoin d’être réformé ! Après une brève trêve avec l’Angleterre signée à Amiens le 25 mars 1802, la France et le Royaume-Uni sont de nouveau en guerre au printemps 1803. C'est dans ce contexte de tensions renouvelées que Napoléon envisage une invasion de l'Angleterre.
Durant l’été, le Premier Consul décide d’installer des garnisons le long des côtes françaises et belges. Sa stratégie est claire : envahir l’Angleterre et éliminer ainsi l’ennemi héréditaire. Le projet est risqué, Bonaparte demande à sa marine de bloquer quelques heures la Royal Navy dans le secteur des îles d’Isoire afin de permettre aux 100 000 hommes de traverser la Manche.
Boulogne : Un Choix Stratégique
Organisé par Napoléon pour débarquer en Angleterre après la rupture de la paix d'Amiens le 16 mai 1803, le "camp de Boulogne" a donné naissance à "la Grande Armée", aux termes d'un des plus imposants dispositifs militaires de l'histoire de notre pays. De Montreuil-sur-Mer à Zeebruge, il aligne sur la côte jusqu’à 120 000 hommes, dont 73 000 à Boulogne, prêts à embarquer pour en découdre avec la perfide Albion. Inconfortablement installé dans sa petite "baraque" construite sur les hauteurs de Boulogne, Napoléon dort peu. C’est d’ici, l’œil rivé sur sa lunette, plutôt que dans le confort de son QG installé au château de Pont-de-Bricques, qu’il surveille le déploiement sur le littoral des dizaines de milliers d’hommes de son "armée des côtes de l’Océan". C'est à Boulogne, face à la mer et à l’ennemi, que Napoléon organise l’un des plus importants déploiements militaires de l’histoire.
L'Organisation et la Vie au Camp
L’entreprise prend des proportions gigantesques durant les 22 mois de séjour de l’armée sur la côte d’Opale, 30 000 arbres sont coupés pour réaliser les 2 000 navires de transports. Dans les chantiers navals d’Ostende, Dunkerque et Boulogne-sur-Mer, on construit les bateaux pour effectuer la traversée, on entend les bruits des scies et des marteaux des ouvriers de la marine réquisitionnés pour mener à bien ces travaux. Trois grands camps sont formés à Bruges, Saint-Omer et Montreuil, les soldats vivent au rythme des instructions militaires terrestres et maritimes.
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Même s’ils en ont vu d’autres, les grognards vivent ici, au "camp de Boulogne", dans des conditions difficiles. En secret, entouré des meilleurs ingénieurs de l’empire, Napoléon imagine toutes sortes d’innovations techniques pour mener à bien cette opération titanesque. La construction d’un sous-marin électrique muni de torpilles, à l’image de celui lancé par la marine espagnole quatre ans plus tôt est envisagée, de même que des navires à vapeur.
La Naissance de la Grande Armée
Au fur-et-à-mesure que l’empereur structure son plan, les troupes continuent d’affluer sur la côte, jusqu’à former la "Grande Armée", ainsi que la nommera pour la première fois Napoléon dans une lettre restée célèbre au Maréchal Berthier, celle-là même qui donne son nom à une des plus prestigieuses avenues de Paris, une des dix branches de la place de l’Etoile reliant l’Arc de Triomphe. Le premier Consul devenu Empereur transforme cette armée révolutionnaire en arme de guerre terrible pour l’ennemi.
Le Tournant Stratégique : De Boulogne à Austerlitz
Ce n’est pourtant pas en Angleterre, pour laquelle le projet de débarquement aura mobilisé à Boulogne tout ce que l’empire comptait de force et d’intelligence stratégique, que la Grande Armée connaîtra le triomphe. En effet, alors que tout était presque prêt, les Anglais attaquent à nouveau, au large de l’Espagne, la dernière escadre qui devait rejoindre le camp de Boulogne, celle du vice-amiral Villeneuve. Pour Napoléon, le débarquement sur les côtes anglaises n’est plus une priorité. C’est à l’Est que ça se passe désormais.
Le 29 août 1805, à Boulogne, il prend la décision stratégique de diriger sa Grande Armée en direction du Rhin. Le 31 août 1805, Napoléon lance alors la grande armée sur l’Autriche, les 3ème, 4ème, 5ème et 6ème corps d’armée parcourent de Boulogne à Ulm en un temps record. La surprise est totale, l’ennemi a devant lui une nouvelle armée française ; aux idées révolutionnaires, s’est rajoutée la rapidité de mouvement.
L'Héritage du Camp de Boulogne : Stratégie et Archéologie
L'essor de l’archéologie préventive a favorisé le développement d’une archéologie des conflits modernes et contemporains. Des premières campagnes du jeune général Bonaparte à celles menées sous l’Empire, les guerres napoléoniennes ont bénéficié, dans le contexte des bicentenaires, de fouilles d’envergure - tant en France qu’à l’étranger, avec de nouveaux enjeux scientifiques.
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L’évènement-bataille est une reconstruction qui débute dans les heures qui suivent son achèvement et qui connaît ensuite des fluctuations complexes, induites par des ressorts politiques ou idéologiques et des influences historiennes. Le champ de bataille, dont témoigne très concrètement le charnier, devient également champ d’investigations.
Les Champs de Bataille : Témoins du Passé
Depuis 2015, à la suite de la découverte en juin 2012 d’un squelette complet à proximité de la ferme de Mont-Saint-Jean (D. Bosquet), le site de Waterloo fait l’objet d’un programme de recherches anglo-belge intitulé Waterloo Uncovered. Des cartographies originales sont produites en recourant à des investigations extensives multimodales mobilisant des compétences spécialisées et des outils technologiques modernes. Les artefacts qui en sont issus, les balles en particulier, aboutissent à des études de répartition et des analyses combinatoires contribuant à une meilleure compréhension, voire une objectivisation, du déroulement ou de la topographie des combats. Cette approche, initiée par Douglas Scott au début de la décennie 1980 sur le site de la bataille de Little Bighorn, est à l’origine de la Battlefield Archaeology, c’est-à-dire l’archéologie des batailles.
Fenêtre de fouille réalisée en 2015 et 2016 devant le mur d’enceinte de la ferme d’Hougoumont à Waterloo. Afin de mieux comprendre le déroulement et la nature des combats du 18 juin 1815, des fanions localisent les balles en plomb britanniques ou françaises. L’étude de la répartition de celles de pistolet aide à localiser les combats rapprochés.
Les Charniers : Révélations Macabres et Scientifiques
Konik, B. Du berceau de Boulogne au tombeau de la Bérézina, les armées napoléoniennes s’égrènent en charniers aux quatre coins de l’Europe. Au XIXe siècle, la fosse commune reste le lieu de sépulture réservé aux soldats ; ainsi les corps sont inhumés sommairement sur le champ de bataille ou en périphérie des combats, lorsque les défunts succombent aux blessures ou aux maladies qui déciment la troupe.
Le développement d’une archéologie du conflit napoléonien a été marqué par la découverte-choc en 2001 de l’immense charnier de Vilnius. La fosse commune fait l’objet l’année suivante d’une fouille préventive, livrant près de 3 300 combattants qui avaient survécu au passage de la Bérézina, au cours de la terrible retraite de Russie de 1812. Les recherches ont été réalisées par des équipes lituanienne et française, placées sous la responsabilité de Rimantas Jankauskas et l’expertise scientifique des anthropologues Olivier Dutour et Michel Signoli. L’équipe du professeur Raoult réussit à isoler, pour la première fois, l’agent pathogène Rickettsia prowazekii, responsable du typhus, à partir de la pulpe dentaire prélevée sur les restes de 35 soldats. Par la suite, une évaluation statistique fixa à 30 % la proportion des soldats atteints par cette maladie infectieuse transmise par les poux.
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En 2006, 700 corps, placés tête-bêche, ont été découverts dans douze fosses de 3 m2, disposées sur deux lignes. La structure démographique est comparable à celle observée à Vilnius, marquée par la prépondérance de jeunes adultes de sexe masculin, caractéristique des sépultures de masse d’origine militaire. En 2019, l’unité Pacea de l’université de Bordeaux a recréé le visage d’un des soldats du charnier de Kaliningrad. Cette ostéotomie virtuelle a été réalisée à partir du scan 3D du crâne d’un individu âgé entre 24 et 27 ans. Ce soldat, « gueule cassée », a survécu entre six semaines et trois mois après un coup de sabre au visage qui lui a détruit le côté gauche de la mandibule, des maxillaires et des dents antérieures.
En Biélorussie, plusieurs découvertes fortuites de fosses communes ont été faites dans la région de Borisov, sur le trajet emprunté par la Grande Armée en retraite, de part et d’autre de la rivière Bérézina. Ces mises au jour, prises en charge en 2006 et 2007 par un bataillon militaire spécialisé dans l’exhumation des charniers de la Shoah par balles, n’ont donné lieu à aucune étude scientifique.
Valoutina Gora : Un Champ de Bataille Révélé par l'Archéologie
En 2019, une équipe française (AASCAR) a participé à l’étude du champ de bataille de Valoutina Gora (Lubino pour les Russes) conduite par des chercheurs de l’Institut d’archéologie de l’Académie des sciences de Russie. Cette bataille voit l’avant-garde française se heurter violemment à l’arrière-garde russe, au lendemain de la prise de Smolensk, en août 1812. Un examen spatial du site a été réalisé, ainsi que la fouille d’un charnier de soldats et de chevaux mêlés, en grande partie détruit par des fouilleurs clandestins. Le charnier, localisé sur la butte du « champ sacré », au lieu-dit Valutino, contenait plusieurs dizaines de corps de soldats de la division Gudin, identifiés par des lambeaux d’uniforme cousus de boutons, mais également de soldats de la division Razout.
Ami de Napoléon, le général Gudin est mort de ses blessures lors de la bataille de Valoutina Gora pendant la campagne de Russie, le 19 août 1812. Sa tombe se trouvait au centre d’un des cinq bastions de la citadelle de Smolensk. La dépouille était placée dans un cercueil en bois clouté, profondément enfoui. Contrairement au cercueil, le squelette était mal conservé. Les connexions anatomiques des parties les moins altérées étaient cependant préservées. Le squelette est celui d’un individu amputé de la jambe gauche. Le célèbre chirurgien militaire Dominique Larrey donna une description des blessures et des causes du décès du général Gudin qu’il avait tenté de sauver sur ordre de l’Empereur. Les observations archéo-anthropologiques confirment une amputation de la cuisse au-dessus du genou, caractérisée par l’absence de l’épiphyse distale du fémur.
Wagram : Les Camps Autrichiens et les Sépultures de Masse
En 2017 et 2018, sur le site de la bataille de Wagram (Autriche), des fouilles à grande échelle, préalables à la construction de la voie express S8, ont permis de découvrir une partie des camps occupés par deux régiments autrichiens (no 35 et 47). Ces camps se retrouvèrent au cœur des combats des 5 et 6 juillet 1809 ; les aménagements en creux servirent d’abris et, par la suite, de sépultures. Ainsi 25 fosses, parmi les quelque 500 étudiées, contenaient les squelettes de 60 soldats jetés en vrac, des Français pour la moitié, mélangés à des Autrichiens ou des Saxons. De nombreux ont été enterrés entièrement vêtus, comme l’attestent les boutons métalliques conservés. Ces derniers sont essentiels pour discriminer les belligérants, les régiments auxquels ils appartiennent, et parfois les grades (étude de Slawomir Konik). Ainsi la dépouille d’un officier français a été isolée et, dans une autre sépulture, les éléments d’uniforme ont permis une identification partielle de quatre des six squelettes. La plupart des individus découverts à Wagram sont des hommes jeunes, âgés d’environ 16 à 30 ans, ce qui corrobore les conclusions des études anthropologiques des charniers de Vilnius et de Kaliningrad.
Le Pillage des Sites Napoléoniens
Convoités par les black diggers (« fouilleurs noirs »), pour le commerce des artefacts, les sites de la campagne de Russie, celui de la Bérézina en particulier, font l’objet d’un pillage intensif qui les laisse littéralement vidés et définitivement perdus pour la recherche et les générations futures. Le pillage ne concerne pas uniquement de petits objets métalliques localisés dans la couche superficielle, il touche aussi les charniers des combattants, dans des proportions qui donnent le vertige et la nausée. Les restes humains sont parfois réinhumés par les plus scrupuleux, eux-mêmes anciens militaires.
Régis Jonckheere : Un Historien Passionné du Camp de Boulogne
Régis Jonckheere est fonctionnaire territorial à Coudekerque-Branche, il est chargé de réaliser des expositions historiques et des événements culturels. Depuis 2008, il est Conseiller municipal à Coudekerque-Village . Régis a créé plusieurs associations dédiées à l’histoire : l’Association Culturelle « Histoire et Patrimoine de Coudekerque » et l’Association « La Brigade Vandamme » qui fête, cette année, son dix-huitième anniversaire. Très actif et reconnu dans le monde de la reconstitution historique, il est à l’origine de la première édition du camp de Coudekerque-Branche en 1997. Il en est toujours l’un des organisateurs aujourd’hui. Il a également contribué au succès de diverses manifestations historiques organisées par l’armée de Terre. Depuis son plus jeune âge, Régis est passionné par l’histoire, une passion familiale transmise par son oncle paternel, Jean-Pierre, qui fut professeur d’histoire et de géographie.
Avec La 10e légion de Napoléon 1er, Régis Jonckheere retrace l’histoire du Maréchal Davout et du 3e corps de l’armée dans l’histoire impériale faisant suite à son dernier ouvrage Le Camp de Boulogne, berceau de la Grande Armée (éd. Airvey, 2017). L’ouvrage s’inscrit dans le contexte du « retour des cendres » prévu en 2021 du général Charles Étienne Gudin, placé sous les ordres de Davout entre 1803 et 1812, dont le squelette avait été trouvé et identifié en 2019 en raison de travaux à Smolensk en Russie. Régis Jonckheere nous fournit un travail très détaillé sur le destin peu commun de ce corps de l’armée impériale qui fut présent sur de nombreux fronts : d’Austerlitz à Eylau, en passant par Wagram et même jusqu’à Moscou ! On appréciera que l’ouvrage, rédigé dans un style clair, comprenne de nombreux compléments d’information (illustrations, cartes et tableaux) le rendant accessible à un public amateur, tout en constituant un outil pédagogique de qualité pour des lycéens. Cet ouvrage rappelle l’histoire de Coudekerque, des origines jusqu’à la création de la Branche et évoque ce hameau qui s’appelait Rosendaël et faisait partie de Coudekerque-Branche dont il s’est séparé en 1860 pour créer la ville de Rosendaël.
Régis Jonckeere et André Lesage, membres de la société dunkerquoise d’histoire et d’archéologie, sont les auteurs du livre « Le camp de Boulogne, Berceau de la Grande Armée ». « Tout est parti d’une rencontre autour d’une passion commune : l’histoire locale, notre histoire. À l’origine, Régis m’a demandé de réaliser un dessin pour une carte postale et un timbre pour commémorer la venue de Napoléon à Dunkerque. Personne n’en avait jamais parlé. Il y avait donc quelque chose à faire, car il y a énormément de choses à dire sur le sujet. De là est né le premier livre intitulé "Coudekerque-Branche 1803-1805, Camp de Rosendaël, la Flandre en armes". Cet ouvrage a été plus difficile à faire que le second car à Coudekerque, on ne sait rien, même pas à quoi ressemblait le premier maire !
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