Introduction

Philippe Garrel, figure du jeune cinéma post-Nouvelle Vague, a marqué le paysage cinématographique français par une mise en crise du dispositif audiovisuel. Dès 1964, il s'engage dans une contestation et une déconstruction du langage cinématographique. Cet article propose une analyse approfondie de son œuvre, en particulier de la période 1970-1979, en se concentrant sur son film Le Berceau de Cristal (1975) et son exploration du silence, de la narration et de l'esthétique visuelle.

Philippe Garrel : Parcours et Influences

Né dans une famille d'artistes, Philippe Garrel est le fils de l'acteur Maurice Garrel et le frère du producteur Thierry Garrel. Il débute sa carrière comme stagiaire sur Le Vieil Homme et l'Enfant de Claude Berri, profitant de la carrière florissante de son père dans le cinéma des années 1960.

Sa rencontre avec la chanteuse Nico, égérie de l’underground new-yorkais, est déterminante. Elle lui inspire plusieurs films dont elle composera la musique. Entre 1970 et 1972, il tourne La Cicatrice intérieure, au Nouveau-Mexique, en Islande, en Italie et en Égypte, Les Hautes Solitudes en 1973, Un ange passe en 1975, Le Berceau de cristal en 1976.

Très influencés par l'underground, ses premiers longs métrages, produits de manière artisanale, vont à contre-courant de la dramaturgie et des modes de financement majoritaires de l'industrie du cinéma. Ses films reposent généralement sur un canevas très ténu, une narration linéaire, des décors et des dialogues réduits à leur strict minimum et plusieurs plans fixes. Le rythme est souvent lent et ses réalisations comportent une esthétique contemplative dérivant, par instant, vers l'onirisme. Son œuvre constitue un ensemble cohérent par l'expression d'un « je » cinématographique.

S’il évoque lui-même des périodes, dans son parcours qui a traversé toutes les décennies depuis le milieu des années 1960 - « cinéma de poésie », « cinéma pictural », « cinéma de la direction d’acteur » -, esthétiquement (en noir et blanc ou en couleur, toujours sur pellicule même à l’ère du numérique) et existentiellement, dans une expérience intérieure/extérieure faite d’oscillations multiples, il s’agit toujours pour lui de questionner la place de l’artiste dans le monde et, parallèlement, le lien inextricable entre la création et l’amour.

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La Période Nico (1970-1978) : Radicalisation et Expérimentation

Dès 1970 et jusqu’en 1978, Garrel radicalise sa recherche formelle et compose avec sa compagne Nico sept films, variations d’une “attraction passionnée” dont il puisera le récit de L’enfant secret en 1979. Parmi ces films, trois sont réalisés sans bande son : Athanor (1972), Les hautes solitudes (1974), Le bleu des origines (1978), renouant avec le film silencieux expérimenté une première fois dans Le révélateur en 1968. Quand les films ne sont pas totalement silencieux, ils privilégient la réduction, la raréfaction ou la condensation des éléments langagiers ou musicaux : La cicatrice intérieure (1970-1972), Le berceau de cristal (1975), Un ange passe (1974), Voyage au jardin des morts (1976).

Ces films, guidés par un même refus du prosaïsme, font du silence un élément structurel essentiel auquel répondra le travail sur l’espace, l’immobilisme, la dilatation ou encore la fulgurance de l’image. Mais si Philippe Garrel place la sensation au centre de sa quête d’un cinéma pur et planant, il n’en cherche pas moins de nouvelles configurations narratives et interroge les limites du récit en développant une profonde co-implication de matériaux visuels et sonores. L’enfant secret cristallisera de façon magistrale cette recherche.

Le Silence comme Élément Structurel

Le silence occupe une place centrale dans les films de Garrel de cette période. Il n'est pas simplement une absence de son, mais un élément structurel qui façonne l'expérience du spectateur. Le silence met en valeur le travail sur l'espace, l'immobilisme, la dilatation et la fulgurance de l'image. Il invite à une contemplation active et à une immersion dans l'univers visuel du film.

Le Berceau de Cristal (1975) : Un Film Clé

Le Berceau de cristal (1975) est un film clé de cette période. Il illustre parfaitement la recherche formelle de Garrel et son utilisation du silence, de la musique et de l'image pour créer une expérience cinématographique unique. Bien que n'étant pas totalement silencieux, il privilégie la réduction des éléments langagiers et musicaux. Il s'agit d'une œuvre où l'expérimentation formelle et la poésie visuelle se rencontrent.

L'Esthétique de la Granulation et de la Surexposition

Nombre de films de Garrel peuvent chercher à faire passer au premier plan la qualité granuleuse de l’image cinématographique par l’usage de pellicules périmées et le recours à des sources lumineuses faibles : « Si on éclaire à la lampe de poche ou à la bougie, il y a du grain. J’aime qu’on voie ce grain sur l’écran », dit Garrel. C’est le cas dans Rue Fontaine (1984). Tourné en 16 millimètres, sans doute gonflé ensuite en 35, Rue Fontaine présente une image légèrement sablée et hachurée et d’épais grains créent un voile dynamique sur les images qui en trouble la représentation.

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Nombre de films du cinéaste ont pu jouer aussi la carte d’effets de surexposition majeurs et parfois foudroyants, à l’image d’un plan du Révélateur (1968), extraordinaire de violence pour les personnages comme pour l’œil du spectateur. Ce plan donne à voir le petit enfant du film avançant dans un tunnel, formé d’un tube à la circonférence presque parfaitement circulaire et conformé d’une alternance d’anneaux lumineux ou obscurs, larges et aux contours nets, d’une éclatante blancheur ou d’une noirceur de suie. Arrivé au bout du tunnel, l’enfant rejoint une femme - que l’on peut sans doute considérer comme sa mère - accroupie, les mains attachées derrière le dos à un poteau. Il finit alors par s’affaler entre ses jambes et la mère et l’enfant se trouvent brusquement éclairés par une lumière d’une extrême dureté, provoquant un effet de surexposition intense : un Hiroshima lumineux. La lumière blanche se fait ici incandescence, « l’ombre transparente » se fait feu et semble brûler et effacer les corps.

La Narration et la Question du "Dire Poétiquement"

Notre étude propose que nous revenions sur ce cheminement tout entier hanté par l’infantia, définie par Jean-François Lyotard comme « ce qui ne se parle pas ». L’exploration de la réception critique et l’analyse esthétique des films nous amèneront à une mise en perspective historique d’une pensée du silence et des formes minimales du récit qui ont traversé les avant-gardes cinématographiques du vingtième siècle et ont contribué à redéfinir un pacte avec le temps.

Or la réception de L’enfant secret qui apparut à la critique comme un évident retour à l’autobiographie a peut-être occulté le processus complexe d’invention du récit garrélien qui engageait une question majeure pour le cinéaste : comment dire poétiquement ?

L'Évolution du Cinéma de Garrel

À partir des années 1980, le cinéma de Garrel, très expérimental jusque-là, renoue avec la narration. Liberté la nuit (1984) raconte à la fois le combat d'un homme et d'une femme durant la guerre d'Algérie et un double amour.

Dans Rue Fontaine (1984), un court métrage réalisé pour le film à sketchs Paris vu par… En 1987, il réalise Les Ministères de l'art pour la télévision ; il s'y entretient avec Jacques Doillon, Chantal Akerman, André Téchiné, Benoît Jacquot, Leos Carax, Juliet Berto et Werner Schroeter.

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Dans Les amants réguliers (2005), récit autobiographique sur les événements de mai 68, il donne le principal rôle masculin à son fils Louis Garrel. En 2013, il tourne La Jalousie avec son fils et Anna Mouglalis. En juin 2014, il tourne à Paris L'Ombre des femmes avec Clotilde Courau et Stanislas Merhar.

Récompenses et Reconnaissance

Philippe Garrel est récompensé deux fois à la Mostra de Venise par le Lion d'argent du meilleur réalisateur : en 1991 pour J'entends plus la guitare et en 2005 pour Les amants réguliers, qui vaut au chef opérateur William Lubtchansky un Osella, saluant sa « remarquable contribution artistique ». « Je suis un cinéaste indépendant français et je suis fier que des Italiens me récompensent. »

L'Acteur chez Garrel : Un Laboratoire Expérimental

À moins de se référer aveuglément à un Code civil qui abstrait, tranche et simplifie pour légiférer, on ne sait jamais définitivement ce qu’est un corps, une personne, un homme, un semblable, soi-même ou son prochain. L’expérience ordinaire de l’indéfinition s’accentue en de nombreuses occasions : par exemple à l’épreuve du miroir, du doute, de l’évanouissement ou du spectacle d’un acteur qui joue et va commuer l’indéfini en plasticité. L’acteur est le site de ce doute et de cette recherche. En ce sens, il est - anthropologiquement - un laboratoire expérimental, quelle que soit l’esthétique dont il relève. Qu’il soit pris dans les rets d’un répertoire, rebelle au signe ou sans référent, l’acteur met la représentation à l’épreuve du corps et se dresse en quasi-sujet.

Nico : Muse et Collaboratrice

Nico est indissociable de la révolution esthétique et musicale new-yorkaise du milieu des années 60, incarnée notamment par Andy Warhol, le Velvet Underground, la Factory et le pop art. Après Nico Icon (1995), documentaire de Susanne Ofteringer, la sublime et pathétique « Chelsea girl » va inspirer un film, cette fois réalisé par David Mackenzie. Le livre est adapté par Mackenzie et David et Janet Peoples (à qui on doit le scénario de L’Armée des douze singes), le scénario ayant d’ores et déjà été décrit comme « sombre et drôle« . Ce film sera l’occasion de (re)découvrir la vie tumultueuse de cette actrice-chanteuse-mannequin, apparue dans La Dolce Vita de Fellini, « choisie » par Warhol, filmée avec grâce par Philippe Garrel (le triptyque La Cicatrice intérieure/Athanor/Le Berceau de cristal, et Les Hautes Solitudes), mais happée par la drogue et décédée en 1988 à Ibiza d’une chute de vélo.

Conclusion

L'œuvre de Philippe Garrel, et en particulier sa période expérimentale des années 1970, représente une contribution majeure au cinéma d'avant-garde. Son exploration du silence, de l'image et de la narration a ouvert de nouvelles voies pour l'expression cinématographique. Le Berceau de cristal est un témoignage éloquent de cette recherche esthétique et de la quête d'un cinéma pur et poétique.

Annexes

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