L'œuvre de Berthe Morisot, longtemps considérée comme relevant d'une peinture "charmante" et cantonnée à des sujets typiquement féminins, révèle une sensibilité et une audace surprenantes lorsqu'on l'examine de près. L'exposition du Musée d'Orsay a permis de redécouvrir cette artiste, dont la dernière rétrospective dans un musée national remontait à 1941. Parmi ses œuvres les plus célèbres, Le Berceau se distingue par sa composition, sa technique et la subtile subversion des conventions qu'elle opère.
Contexte et réception critique
En 2019, le Musée d'Orsay a consacré une exposition à Berthe Morisot, la seule femme impressionniste. Morisot, sensible aux scènes de la vie moderne et à la spontanéité de la touche picturale, s'est naturellement tournée vers les peintres d'avant-garde de l'époque, comme Monet, Degas et Renoir.
Berthe Morisot a présenté Le Berceau lors de la première exposition commune des artistes indépendants en 1874, un événement marquant les débuts de la peinture impressionniste. Le terme "impressionnisme" est né de la plume du journaliste Louis Leroy, qui ironisait sur le célèbre tableau Impression soleil levant de Claude Monet.
Malgré son talent évident, Morisot a dû faire face à des critiques misogynes qui réduisaient ses tableaux à de simples "semis de pétales". Ces critiques ne comprenaient pas la rage contenue et l'impétuosité qui se dégageaient de sa touche picturale.
Description et analyse de Le Berceau
Peint à Paris, Le Berceau représente Edma, la sœur de l'artiste, veillant sur sa fille Blanche, endormie paisiblement. C'est la première d'une longue série de toiles de Morisot ayant pour thème la maternité. Un lien invisible se manifeste entre la mère et l'enfant. Edma pose un regard tendre et touchant sur sa petite fille, protégée par sa présence et par le voilage du berceau que sa mère relève délicatement de sa main droite.
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La composition de la toile est savamment étudiée. Le regard de la mère, la ligne de son bras gauche replié, le bras de l'enfant et ses yeux clos tracent une longue diagonale soulignée par le mouvement du rideau en arrière-plan. Morisot parvient à traduire un moment suspendu dans le temps, empreint de douceur et de délicatesse. La tête d'Edma reposant sur sa main gauche renforce son air pensif et lui confère une certaine gravité.
Des diagonales structurent la composition : les rideaux, les voiles, le regard de la mère vers l'enfant et les bras repliés des deux protagonistes. Des valeurs contrastées se répondent : Edma, vêtue d'une veste à rayures bleu gris et d'un ruban noir autour du cou, se détache sur un fond blanc bleuté, tandis qu'à droite, le berceau et la gaze transparente surgissent grâce à l'utilisation de tons clairs sur un fond brun.
Interprétations et significations
Le Berceau ne se contente pas d'exalter une maternité épanouie. On y voit plutôt une sœur mélancolique, Edma, qui a dû renoncer à sa carrière de peintre après son mariage. Berthe Morisot la peint songeuse devant sa petite fille, prise dans l'écrin de voiles, comme un double d'elle-même, confinée derrière ses rideaux de mousseline.
La fenêtre et la véranda, motifs récurrents dans l'œuvre de Morisot, apparaissent ici comme des seuils ambigus à travers lesquels une émancipation se rêve et s'esquisse. Cette thématique se retrouve dans d'autres tableaux de l'artiste, comme Femme et enfant au balcon, qui répond au Balcon de Manet, où Morisot est représentée, prisonnière, derrière une balustrade verte. Dans sa propre toile, elle inverse le point de vue et se place du côté de la femme, contemplant Paris et le dôme doré des Invalides, comme un horizon à conquérir.
Contrairement à Mary Cassatt et Auguste Renoir, Berthe Morisot n'aborde pas le thème de la maternité en montrant une fusion des corps et une sensualité des chairs. Une pudeur et une distance sont instaurées entre la mère et sa fille. Le regard attentif, peut-être anxieux, d'Edma suggère une réflexion sur l'avenir de cette enfant à l'orée de son existence.
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Technique et style
Plus encore que ses compositions, c'est la technique de Berthe Morisot, d'une sauvagerie unique parmi les impressionnistes, qui frappe. Au début, il y a cette éblouissante gamme de blancs et d'effets de transparence, jouée comme en contrepoint aux noirs de Manet. Dès 1874, sa touche s'affirme, de plus en plus hachée et zigzagante.
La touche lâche de Berthe Morisot, son refus des contours nets et des couleurs solides en aplats traduisent un monde mouvant et fugace. Fidèle à sa vision et à l'art de l'aquarelle qu'elle pratique en virtuose, elle néglige les bords de ses toiles, laissés presque nus, bien plus tôt que Monet dans ses Nymphéas.
Certains critiques ont qualifié ces tableaux fa presto de "semis de pétales". Pourtant, il n'y a rien d'aimable dans cette façon d'attaquer la toile à la pointe du pinceau et d'inscrire des grattages furieux dans la couche picturale. C'est plutôt une rage contenue qui s'épanche soudain chez cette grande bourgeoise, pudique et si bien élevée.
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