Le lait, cet aliment primordial ingurgité dès la naissance, occupe une place centrale dans l'imaginaire du sein nourricier, tant en littérature que dans les arts visuels. Cette position privilégiée en fait un support de représentations complexe, oscillant entre le sacré et le profane, l'érotisme et la maternité. Cet article explore les différentes facettes de la lactation érotique dans l'Antiquité romaine, en s'appuyant sur des sources historiques, littéraires et artistiques.

Le Lait : Matière à Représentations Contrastées

Le lait, en tant que matière, est loin d'être uniforme dans les représentations artistiques. Ses qualités contrastées sont thématisées à travers les couleurs, les textures (liquide ou en poudre), les perceptions (lisse, doux, chaud…) et sa nature périssable, voire abjecte. Lorsque le lait devient la matière même de l'œuvre, comme chez Sarkis, Kiki Smith, Martina Abramovic ou Wolfgang Laib, quelles qualités matérielles, visuelles ou sensuelles lui sont attribuées ?

Dans certains contextes, le lait entre en concurrence ou en dialogue avec d'autres fluides corporels comme l'eau, le sang, le vin, le miel, l'huile ou le sperme. De tels appariements font émerger des polarités et des contrastes esthétiques. Comment, par exemple, l'eau d'une fontaine publique se transforme-t-elle lorsqu'elle jaillit des seins d'une femme de pierre ?

Le Sein Maternel : Entre Allaitement et Érotisme

Le lait est indissociable du sein qui le produit. Comment le sein maternel allaitant est-il représenté ? Comment l'apparition d'un sein gorgé de lait se négocie-t-elle dans un contexte de survalorisation picturale et rhétorique du sein érotique ? Le corps féminin maternant est interrogé en tant que tel, mais aussi en tant que corps social et politique.

L'œuvre d'une artiste comme Paula Modersohn Becker, qui introduit le nu féminin dans la pratique de l'autoportrait et dans la représentation de la maternité, montre comment les canons traditionnels du nu féminin peuvent être bouleversés par une référence explicite aux rôles sociaux de sexe et à la sphère de la reproduction.

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Le Corps Maternel : Support de Gloire et de Vulnérabilité

Le corps maternel peut également servir de support à une construction, discursive ou visuelle, de la gloire ou de la vulnérabilité attachées à la maternité et à la fonction nourricière. Dans les récits de sièges et de guerres civiles, le pathos du sein flétri et du lait tari par la famine fait du couple mère-enfant le paradigme de la victime.

Le Sang, la Lune et le Destin Féminin

Le lien du sang à la femme s'étend sur la presque totalité de sa vie, préside au destin de son féminin, au destin de son maternel. Ce sang cyclique croît et décroît à la manière des visages de la lune, fluctue à la façon des marées, des saisons, des moissons. On le nomme le « climatère ». D'où le caractère tabou donc sacré qui s'y attache, comme celui qu'attribuent certains hommes aux phénomènes climatiques dont la générosité est fécondante et invoquée, celle du soleil ou de la pluie, mais également à des événements dont la dangerosité est crainte, celle des cyclones, des raz de marée et des tsunamis.

On dit que les hommes « versent » leur sang - souvent pour de nobles causes - tandis que les femmes le « perdent ». Les causes n'en sont pas aussi nobles, car c'est le signe qu'elles ne peuvent pas contenir ou contrôler ce sang. Le sang des femmes terrorise, fascine, répugne, émeut. Le sang de la vie, le sang du sexe, le sang de la mort. Il fait l'objet de nombreux mythes. Les hommes ont forgé des théories, sur le mode des théories sexuelles infantiles, à propos de ce sang qui échappe à leur entendement, à leur contrôle, comme il échappe au corps des femmes. Une manière de récupérer l'étrange, inquiétant et familier phénomène, le unheimlich.

Le "Voir" des Règles : Entre Honte et Maturité

« J'ai vu », disent certaines femmes, désignant ainsi l'apparition des règles. Ce « voir » est-il aussi brutal qu'il puisse renvoyer au choc effractif d'une perception de la différence des sexes, mettant fin à l'illusion d'une bisexualité androgyne ? C'est ainsi que le vivent certaines jeunes filles, comme une confirmation de ce que la phase phallique avait marqué du sceau du manque, de la castration. Le « voir » des premières règles prend toutes les colorations d'un prisme, selon le message transmis par la mère : celui d'une promotion féminine, d'une assomption de la féminité, ou d'une malédiction inhérente au destin féminin. Ce peuvent être les couleurs de la honte, d'une souillure, de la « tache » qui trahit. Les couleurs également de la culpabilité, de la punition des motions incestueuses enfin dévoilées et menacées d'une possible réalisation.

Le « voir » vient signifier la contrainte et la soumission inexorable à des « règles », à un impératif parfois ressenti comme sadique, celui des Déesses des lois périodiques de la destinée. Le « voir » est l'enjeu, marqué par le contrat d'honneur familial, d'un certificat de virginité. Les draps suspendus au balcon de la chambre nuptiale rendent visibles une action de défloration bien accomplie. Le « voir » est affecté de déception en cas d'une grossesse souhaitée, ou de soulagement en cas d'une grossesse non désirée. Le « voir » du sang d'un avortement laisse des traces douloureuses. Le corps a sa mémoire… En fait, les règles sont ce que les femmes cachent, ce qui doit rester caché. Toute tache visible provoque la honte.

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L'Invisible du Sexe Féminin

L'évolution de l'homo erectus, lorsque l'homme s'est redressé debout au-dessus de la savane, a transformé à la fois l'inclinaison de son cerveau, mais aussi le sens de sa sexualité. Jean-Didier Vincent précise que, dans cette station verticale le sexe féminin qui était visible est devenu invisible. Ce sexe que, même nue, la femme ne laisse pas voir. Bien dissimulé sous le tissage des poils pubiens. Seul le sexe masculin est visible. Freud nous décrit le trajet anthropologique du sensoriel : l'homme a troqué l'olfactif contre le visuel.

La Charité Romaine : Un Exemple d'Érotisme de la Lactation

L'anecdote de la Charité romaine, rapportée par divers auteurs de l'Antiquité, illustre de manière frappante l'érotisme de la lactation. Pero, une jeune fille, décide d'allaiter en secret son père, Cimon, un vieillard accusé de crime capital et condamné à mourir de faim en prison. Cette scène transgresse les bornes assignées à la destination habituelle du lait maternel, introduisant une dimension à la fois inquiétante et impudique.

Dans une variante de l'anecdote, Pero allaite sa mère emprisonnée, faisant apparaître un couple fille-mère doublement troublé par la dimension homosexuelle. Bien que moins représenté que le couple fille-père, le couple fille-mère a trouvé un écho dans certaines œuvres, comme le tableau de Nicolas Poussin, Les Israélites recueillant la manne dans le désert, où une mère offre son sein à une vieille femme affamée au lieu de son propre enfant.

La Charité romaine a également fait des apparitions dans la littérature des XIXème et XXème siècles, sous forme parodique chez Maupassant et de manière plus dramatique chez Steinbeck. Plus récemment, Hélène Cixous a revisité ce motif dans son œuvre, en mettant en scène une lactation entre la narratrice et sa mère malade.

Une Allégorie de la Contestation

Dans son ouvrage Roman Charity. Queer Lactations in Early Modern Visual Culture, Jutta Sperling montre que les représentations de la Charité romaine fonctionnent comme une allégorie de la contestation. Cette scène érotise le corps maternel en train d'allaiter, offrant une image subversive du lien incestueux et permettant de voir les pratiques d'allaitement entre adultes sous un autre jour.

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Selon Sperling, le sein donnant le lait apparaît comme un véritable « signifiant du désir, de la puissance et de l'abondance », dépassant la simple relation intime parent-enfant et mettant en place une logique du don et du recevoir qui s'écarte des notions de sexualité comme pénétration et comme activité/passivité.

L'Allaitement Queer : Un Univers Symbolique Éradiqué

Si les arts picturaux de la pré-Modernité ont vu émerger une forme d'allaitement queer, la construction de l'allaitement comme pratique exclusivement domestique et individuelle au XIXème siècle a conduit à l'éradication d'un univers symbolique où le sein allaitant fonctionnait comme le symbole de l'amour spirituel, du désir queer, de la contestation et de l'excès dionysien.

La Persistance de l'Érotisme de la Lactation dans l'Art Contemporain

Les thèses de Sperling trouvent un écho dans l'art contemporain. L'artiste espagnol Jesús Herrera Martínez, dans son retable El Fuego y la llama, reprend le thème de la Charité romaine, mais accentue délibérément sa dimension transgressive en se représentant à la fois sous les traits de Pero et ceux de Cimon. Cette scène exclusivement masculine évoque le nourrissage et le soin dont tout être dépend au début de sa vie.

Freud et l'Allaitement : Entre Norme et Bénéfice

Contrairement à certaines idées reçues, Sigmund Freud considère l'allaitement comme une norme et le maternage proximal comme bénéfique et indispensable au développement psychologique de l'enfant. Il décrit les pratiques d'allaitement de la société viennoise de son époque, sans pour autant les ériger en modèles à suivre.

Freud souligne l'importance des soins prodigués par la mère, qui apprend à l'enfant à aimer et prépare ainsi l'adulte qu'il sera demain. Il critique également les châtiments corporels, considérés comme une des racines érogènes de la pulsion passive de cruauté.

La Femme Infirme dans l'Antiquité Romaine : Un Corps Défectueux ?

Cerner la condition de la femme infirme à Rome dans l'Antiquité est une tâche ardue, car les sources sont presque exclusivement masculines. La femme y apparaît comme une éternelle mineure cantonnée à un rôle social fixé par l'homme : celui de pourvoyeuse de futurs citoyens.

Selon Aristote, la femme est un « mâle défectueux », une déviance, voire une monstruosité. Cette image pouvait être atténuée par les théories hippocratiques attribuant à la semence féminine un rôle actif dans la conception, mais Aristote ne confère à cette matière féminine qu'une fonction passive.

La littérature latine foisonne d'anecdotes comparant les hommes aux femmes afin de les railler. La critique est d'autant plus acerbe s'il s'agit d'hommes appelés à occuper des fonctions politiques prestigieuses, car en les assimilant aux femmes, sujets exclus par excellence des charges politiques, on met en exergue leur incompétence.

À l'inverse, il n'est pas bon non plus pour une femme de ressembler à un homme, car cette caractéristique la rendrait encore plus monstrueuse qu'elle ne l'est déjà. Un médecin comme Soranos pense qu'une femme d'allure masculine n'est pas apte à concevoir et donc à remplir son devoir social.

L'Ambiguïté de l'Image Féminine

En somme, l'image de la femme est très ambiguë. Le sang menstruel fait horreur et pourtant il est aussi l'objet de remèdes et a des vertus thérapeutiques. La femme est valorisée lorsqu'elle apparaît dans ses activités maternelles, mais dès qu'on s'éloigne de ce domaine, elle est un être parfois décrit comme défectueux, un « mâle mutilé », symbole de faiblesse, voire de dépravation.

Les Sources et la Représentation de la Femme

La question de la femme, et en particulier de celle qui souffre d'une atteinte corporelle, est difficile à appréhender en raison de la nature des sources disponibles. Les sources écrites, bien que mentionnant les femmes, ne permettent pas de forger beaucoup d'hypothèses concernant leur réalité quotidienne, si ce n'est à travers le point de vue masculin.

Nous ne possédons pas d'œuvre littéraire latine complète rédigée par une femme, et encore moins par une femme qui aurait souffert d'un handicap. Les maigres allusions dont nous disposons pour reconstruire l'existence d'une femme invalide ou malade ne nous sont dispensées que par des hommes.

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