« La Ville dont le prince est un enfant » est une pièce de théâtre en trois actes d'Henry de Montherlant, publiée pour la première fois en 1951. Inspirée d'un verset de l'Ecclésiaste, l'œuvre explore les complexités des relations humaines, de la jeunesse, de l'éducation et de la religion dans un contexte scolaire rigide et conservateur.

Genèse et contexte de l'œuvre

Ébauchée dès 1912 sous le titre de "Serge Sandrier", la pièce a été reprise et transformée pendant près de quarante ans avant sa publication en 1951. Cette œuvre s’inspire de l’adolescence de Montherlant, et particulièrement de son renvoi du collège Sainte-Croix de Neuilly en 1912. Il s'y représente sous les traits d’André Sevrais. Le modèle de Serge, Philippe Giquel, deviendra un as de l'aviation durant la guerre de 1914-18, puis un militant des Croix-de-Feu. En 1971, un an avant sa mort, Montherlant écrira que l'inspirateur du personnage de Serge fut le seul être qu'il aima réellement de sa vie entière.

L'histoire se déroule dans un collège catholique à Paris, vers la fin du mois de mars, entre les deux guerres (1919-1939). Ce contexte d'après-guerre, marqué par des bouleversements sociaux et politiques, influence profondément les thèmes abordés dans la pièce.

Résumé de l'intrigue

La pièce met en scène l'amitié particulière entre deux élèves, Serge Souplier, âgé de 14 ans, et André Servais, âgé de 16 ans, et les difficultés qu'ils rencontrent à s'intégrer dans un milieu scolaire rigide et conservateur. Leurs "amitiés particulières" éveillent la jalousie de l'abbé de Pradts, secrètement fasciné par le jeune Souplier. L'abbé de Pradts convoque tantôt l'un, tantôt l'autre, pour faire cesser cette relation. Souplier, par son jeune âge est empreint de candeur et encore très peu formaté à la bienséance lorsqu'il s'agit de répondre à ses "maîtres". Sevrais est lui bien plus mature et réussit à tromper le corps enseignant et ecclésiastique lorsqu'il s'agit de retrouver Souplier.

Pour évincer son rival, l'abbé de Pradts tend un piège à Sevrais, dans lequel il finira par être lui-même broyé. La pièce explore les thèmes de la jeunesse, de l'éducation, de la religion et des relations humaines. Elle aborde également des questions de solitude, d'incompréhension, de frustration et de recherche d'identité.

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Thèmes principaux

  • La jeunesse et l'éducation: La pièce explore les difficultés de la vie scolaire et les tensions entre les générations. Montherlant met en lumière les contradictions inhérentes à l'institution scolaire, qui peut être à la fois un lieu d'apprentissage et de domination.

  • L'amitié et la solitude: L'œuvre met en scène l'amitié particulière entre Serge et André, deux élèves qui cherchent à se retrouver et à se soutenir dans un environnement hostile. L'amitié devient un refuge contre la solitude et l'incompréhension du monde adulte.

  • La religion et la morale: La pièce se déroule dans un collège catholique, et la religion est omniprésente. Montherlant explore les contradictions de la morale religieuse et les difficultés de concilier les préceptes religieux avec les pulsions naturelles des adolescents.

  • La recherche d'identité: Serge et André cherchent à trouver leur place dans le monde et à définir leur propre identité. Ils sont confrontés à des pressions sociales et à des attentes familiales qui les obligent à se conformer à des modèles prédéfinis.

L'ambiguïté des sentiments

Au cours de la lecture j'ai déploré un manque de clarté des sentiments entre les protagonistes de l'histoire car on est quand même pris entre deux feux ; est-ce une simple amitié mais dans ce cas-là, pourquoi vouloir les séparer ? le lecteur pourrait donc en déduire qu'il s'agit d'amour puisque l'on veut séparer les personnes concernées et pourtant aucune manifestation physique n'est décrite de cet amour. Toutefois, l'amour peut passer par un regard, une attitude, un rapprochement et la force du sentiment peut tout simplement l'être pour qui le vit mais non pour celui qui voit. Quand à un moment l'amour est verbalisé par Sevrais, on se demande de quel amour il peut s'agir puisqu'il avoue qu'il ne peut souffrir de jalousie envers quiconque veut du bien envers Souplier et il ajoute au sujet d'Andromaque : "Tu n'y entends rien. ça n'a rien à voir avec l'amour. J'ai un mépris ardent pour l'amour".

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Le désir métaphysique et la rivalité

L'intérêt de cette pièce serait somme toute assez mince si elle se bornait à exalter les amitiés particulières et à dénoncer les adultes qui les dénaturent et les condamnent. C'est l'abbé de Pradts et non les deux garçons qui structure "activement" l'intrigue et qui en fait tout l'intérêt psychologique : de Pradts éprouve à l'égard de Souplier un étrange mélange de sentiments amoureux et d'affection paternelle. "L'association" Sevrais-Souplier attise en lui une jalousie morbide. Il est obsédé par cette relation, guettant les deux garçons, leur faisant subir des interrogatoires répétés, tendant à Sevrais le piège dans lequel il va tomber. Ce qui fascine de Pradts, c'est le (prétendu) "narcissisme intact de l'enfance" qui fascinait Freud lui-même et ce qui le torture, c'est qu'il se sent douloureusement exclu de la "plénitude ontologique" que lui semble vivre les deux garçons. Toute la pièce s'enracine dans ce désir métaphysique et son originalité réside dans le fait que le triangle amoureux n'est pas représenté par deux hommes et une femme, configuration traditionnelle dans une civilisation qui repoussait jusqu'alors l'homosexualité dans les marges de la littérature, mais entre un jeune garçon, un adolescent et un homme adulte. La pièce montre que le désir métaphysique, n'est pas structuré par l'objet mais par le rival : nous ne désirons pas "spontanément" des objets, mais nous désirons des objets parce qu'ils sont désirés par d'autres. La rivalité découle pour ainsi dire "mécaniquement" du fait que le modèle du désir de Pradts (Sevrais) est en même temps son rival. Elle montre également qu'à partir du moment ou le désir est "médiatisé" par un autre, l'âge ou le sexe de "l'objet" n'ont pas d'importance "intrinsèque". On voit très bien fonctionner les deux formes de "médiation" : a) la médiation externe (la dimension "chrétienne" de la pièce dont parle Montherlant) réside dans ce qu'il y a de "paternel" dans le comportement de Pradts à l'égard de Souplier et dans l'influence positive que Sevrais entend avoir sur le jeune garçon. b) la médiation interne : à partir du moment où de Pradts éprouve autre chose que des sentiments paternels (ce dont le supérieur se rend compte avec une inquiétude grandissante) , la violence remplace l'amour puisqu'il s'agit de détruire à tout prix le rival pour occuper la position de supériorité et s'approprier l'objet. Mais la "possession" de Souplier serait forcément décevante puisque le désir de de Pradts ne tire sa force que de l'obstacle pour ainsi dire mécanique (involontaire) que lui oppose Sevrais. La seule chose qui pourrait satisfaire de Pradts et elle est absolument impossible serait en fait "d'être Sevrais".

La paternité spirituelle impossible

La paternité charnelle, biologique étant interdite à de Pradts, il n'a d'autre choix de la transformer en paternité spirituelle, ce qu'il ne peut absolument pas faire, non pas parce qu'il a perdu la Foi, mais parce qu'il n'a jamais véritablement renoncé au "monde", c'est-à-dire au pouvoir et à la rivalité. Son état de prêtre et l'univers essentiellement masculin et confiné comme pouvait l'être un collège catholique avant la Première Guerre mondiale ne peuvent qu'exacerber son sentiment de frustration, mais peut-être serait-il tout autant "frustré" dans la société d'aujourd'hui. A partir du moment où les enfants deviennent des objets de désir et des rivaux pour les "pères", l'ordre symbolique est gravement bouleversé.

Analyse des personnages

  • Serge Souplier: Un jeune garçon de 14 ans, empreint de candeur et peu formaté aux conventions sociales. Il représente l'innocence et la pureté.

  • André Servais: Un élève plus âgé et plus mature, qui tente de protéger Serge de l'influence néfaste du monde adulte.

  • L'abbé de Pradts: Un prêtre tiraillé par ses désirs et ses obligations religieuses. Il représente l'ambiguïté morale et l'hypocrisie de l'institution religieuse.

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Interprétations et réception

« La Ville dont le prince est un enfant » a suscité un grand intérêt à sa sortie en 1951, et continue d'être étudiée et analysée de nos jours. La pièce a été saluée par la critique pour sa profondeur psychologique, son style incisif et son exploration des thèmes universels de la jeunesse, de l'éducation et de la condition humaine. L'œuvre a également été adaptée au cinéma et au théâtre, témoignant de sa popularité auprès du public et des professionnels.

Certains critiques ont souligné l'ambiguïté des sentiments entre les personnages, notamment l'attirance de l'abbé de Pradts pour Serge Souplier, qui peut être interprétée comme de la pédophilie chaste. D'autres ont mis en évidence la dénonciation de l'hypocrisie de l'institution religieuse et la critique des conventions sociales.

Adaptation cinématographique

« La Ville dont le prince est un enfant » a été adaptée au cinéma en 1997 par Christophe Malavoy, qui avait joué le rôle de Serge Souplier dans une mise en scène théâtrale de la pièce en 1994 au théâtre Hébertot à Paris. Le film a été diffusé sur la deuxième chaîne de l'ORTF et a été salué par la critique pour sa fidélité à l'œuvre originale. Il est sorti en DVD chez "L'Harmattan" en 2007.

Un titre révélateur

Le titre de la pièce, "La Ville dont le prince est un enfant", est tiré de l'Ecclésiaste 10⁚16⁚ "Malheur à toi, pays dont le roi est un enfant, et dont les princes mangent dès le matin!". Ce verset biblique évoque les dangers d'un pouvoir mal dirigé, et met en garde contre les conséquences d'un gouvernement dirigé par des personnes immatures et irresponsables.

Montherlant utilise ce titre pour souligner la situation paradoxale de la ville, où les jeunes, incarnés par Serge et André, sont confrontés à un système éducatif et social rigide et conservateur qui les empêche de s'épanouir. Il s'agit d'une métaphore de la société française de l'époque, où la jeunesse est considérée comme un danger potentiel et où l'autorité des adultes est mise en question. Le titre est également une invitation à la réflexion sur le rôle de la jeunesse dans la société et sur la nécessité d'une éducation ouverte et tolérante.

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