L'Église catholique, depuis ses origines, a valorisé la figure du père spirituel, un guide et un modèle pour les fidèles. Cette paternité, différente de la paternité biologique, est un engagement à vie, un don de soi pour le bien des autres. Elle est particulièrement significative dans les monastères, où les abbés et abbesses sont appelés à être des pères et mères spirituels pour leurs communautés.
Les Fondements de la Paternité Spirituelle
Le concept de paternité spirituelle remonte aux premiers temps de l'Église. Les successeurs des Apôtres étaient appelés les Pères apostoliques, et les Pères de l'Église ont vécu immédiatement après les Apôtres d'origine pendant les huit premiers siècles du christianisme. Ces figures ont été des pasteurs, des enseignants et des guides pour les communautés chrétiennes en développement. Ils étaient à la fois évêques et « Pères ».
Dans la tradition catholique, le prêtre agit in persona Christi capitis, comme le stipule le Catéchisme de l’Église catholique (CEC 1548). Après l’ordination, les prêtres catholiques deviennent les pères adoptifs de leurs communautés, un engagement sérieux qui vient avec le sacrement de l’ordre et les vœux de célibat et de chasteté. L’expression correspond à une dimension fondamentale de l’Église : la paternité du Père céleste manifestée par le Christ, son Fils bien-aimé, et par ceux à qui Il transmet cette grâce. C’est au Nom du Fils, comme tout dans l’Église, que se connaît l’amour du Père. La paternité est ainsi dans l’Église une dimension sacramentelle très importante. Elle constitue, si l’on veut, la hiérarchie véritable, c’est-à-dire l’ordre sacramentel authentique. Aussi donnons-nous le nom de père à ceux qui exercent le ministère pastoral et apostolique sous une forme ou l’autre - évêque ou prêtre.
La Paternité Spirituelle dans la Vie Monastique
Dans la vie monastique, la paternité et la maternité spirituelles sont essentielles. L'Abba ou Ama au IVe siècle en Égypte, Palestine, Syrie, n’est pas qu’un simple conseiller mais exerce effectivement une réelle autorité-service. Pour saint Benoît et donc pour sa multi-séculaire postérité, l’Abbé tient la place du Christ ni plus ni moins ! « Le modèle de l’abbé bénédictin est le Christ- Père. (…) Toute la doctrine implicite de saint Benoît sur la paternité spirituelle est suspendue à une conviction fondamentale : la paternité spirituelle de l’Abbé est suspendue à la paternité spirituelle du Christ. (…) La paternité spirituelle de l’Abbé, à l’image de celle du Christ est celle du bon pasteur. L’Abbé est invité à prendre soin des personnes que le Christ lui confie : le vocabulaire de l’empressement pastoral revient souvent : cura, sollicitudo, diligentia. Ce soin porte sur les personnes. Il porte aussi sur le bien commun de la communauté.(…) Il est tout à fait caractéristique des choix de saint Benoît que la gestion (le management) matérielle du monastère relève de la responsabilité spirituelle de l’abbé. L’Abbé est donc bel et bien père et pasteur, non fonctionnaire et administrateur. Comment, par exemple, confier telle charge, tel ministère précis à un frère, une sœur, dans l’ignorance totale de l’état de son âme, de son itinéraire spirituel ?
- En Orient : Cela va absolument de soi, sans l’ombre d’une hésitation, sinon son rôle n’aurait aucun sens (signification et orientation). Cela dès les origines. C’est clair et net chez Antoine, (« chacun voulait l’avoir pour père. » Saint Athanase), comme chez Pacôme. « Le disciple et l’ancien menaient ensemble la même vie au service de Dieu. Invité à dévoiler ses pensées, ses désirs, ses projets, à soumettre les jugements qu’il posait sur ses attitudes et celles de ses frères sur sa vie de prière, le disciple se plaçait librement et volontairement sous le regard de l’ancien. » (…) à la sincérité du disciple, à l’honnêteté du maître, l’Esprit répondrait en éclairant l’un l’autre de sa vérité et de sa lumière. Autrement dit, le processus qui engageait des attitudes humaines - s’ouvrir et interroger pour le disciple, conseiller et réagir pour l’ancien - avait une dimension surnaturelle, invisible et efficace. (…) Quand la tradition monastique ou la Règle parlent d’ouverture de cœur, ce n’est pas de transparence qu’il s’agit. La transparence est ambiguë. Être transparent, c’est s’exposer à l’autre qui verrait « tout » en nous sans notre accord. S’ouvrir à un maître, c’est engager avec lui une relation pour devenir non pas son disciple, mais le disciple du Christ. Par ailleurs, il existe évidemment toujours des pères spirituels qui ne sont pas higoumènes, comme Barsanuphe et Jean de Gaza. En Russie, il en ira de même avec les grands starzy du monastère d’Optino.
- En Occident : Combien de monastères sont-ils nés avec des disciples venant se mettre à l’école d’un ermite, réputé homme de Dieu ! Dans la plupart des monastères, l’Abbé-esse, est effectivement père - mère spirituel(le). Pour laisser un certain choix et surtout si la communauté est nombreuse, quelques frères et sœurs sont discernés comme ayant ce charisme de discernement des esprits. En ce cas, soit l’higoumène désigne qui accompagnera qui, soit - en Occident - la moniale choisit librement la mère spirituelle parmi le petit « panel » proposé. L’Abbé tient plus du maître des âmes, que du supérieur d’institut. Il est donc conforme à l’esprit de l’ordre monastique de ne pas mettre d’entrave à l’exercice de la paternité spirituelle de l’Abbé.
Les abbés et abbesses sont appelés à enseigner, à nourrir la foi, à interroger, à corriger, à pardonner et à soutenir leurs fils et filles spirituels. Leur rôle est d'aider les moines et les moniales à grandir dans leur relation avec Dieu et à vivre pleinement leur vocation monastique. « L’Abbé doit mêler la sévérité et la douceur, et montrer soit la rigueur d’un maître, soit la bonté d’un père » (RB 2,24).
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Défis et Controverses Actuels
Malheureusement, la paternité spirituelle est parfois compromise par des abus de pouvoir et des dérives sectaires. Des prêtres et des religieux, camouflés sous le manteau de la paternité spirituelle, ont abusé de leur position pour manipuler et contrôler les fidèles. Ces abus ont causé des dommages considérables aux victimes et ont jeté le discrédit sur la paternité spirituelle elle-même.
En cet été de crise et de scandale dans l’Église (d’abus sexuels, d’abus de pouvoir, et de dissimulations), revoir l’engagement pour toujours de la paternité spirituelle (qui, comme le célibat et la chasteté, vient avec le sacrement de l’Ordre) pourrait être instructif et curatif.
Il est donc essentiel de distinguer la véritable paternité spirituelle, qui est un service d'amour et de vérité, de ses contrefaçons, qui sont des instruments de domination et de manipulation. Pour être crédibles, les pères spirituels doivent se soumettre à une remise en question permanente et veiller à ne pas abuser de leur autorité.
Comment se transmet et se reçoit la Tradition de nos Pères aujourd’hui
Il y a, vous vous en doutez, beaucoup de modes de transmission, selon l’expérience de chacun, selon la vocation de chaque personne. Et tous, qui que nous soyons, nous avons un cheminement différent, les uns enrichissant les autres au travers de leurs expériences. Il est difficile de mettre au clair un schéma précis - il n’y en a pas, je crois - parce que l’Esprit souffle où Il veut et quand Il veut mais nous pouvons dégager certaines lignes qui nous permettront de mieux comprendre comment cette transmission se réalise.
*Nos Pères nous ont transmis leur expérience au travers d’écrits que nous recevons, d’écrits très anciens pour certains, depuis les Évangiles, les Actes des Apôtres, les Épîtres; au travers des écrits des Pères comme ceux de Saint Grégoire, de Saint Basile, de Saint Jean Chrysostome et de bien d’autres, notamment, plus récemment, comme Saint Théophane le reclus, Saint Jean de Cronstadt, Saint Silouane. Ces ouvrages spirituels nous sont transmis, traduits, remis. Nous les lisons, nous les méditons et nous les faisons nôtres, nous nous enrichissons à chaque page de cette expérience. Nous recevons ce témoignage comme quelque chose qui nous stimule, comme une consolation aussi, comme une Parole qui vient de l’Esprit et qui est véritablement mue par l’Esprit. A partir de là nous pouvons réfléchir, nous pouvons dialoguer, nous pouvons avancer, chacun personnellement, selon notre propre vocation et en Église, avec ceux qui nous entourent. Il y a des œuvres à caractère plus spirituel, des méditations sur des textes évangéliques et bibliques. Il y a des ouvrages à caractère plus théologique qui sont des réflexions qui nous donnent de mieux appréhender le Mystère Divin et de rentrer dans cette communion divine qui permet à l’homme de se transfigurer et d’être en lien avec le Seigneur, avec une plus grande force et une plus grande intensité.
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*Il y a un autre domaine - peut-être encore aussi important - qui permet de recevoir la Tradition et d’en vivre, c’est ce que j’appellerai la Liturgie au sens large, c’est-à-dire à la fois la Divine Liturgie Eucharistique et puis tout ce qui entoure la Liturgie : les Matines, les Vêpres et les Heures, les hymnes acathistes, le Canon de Saint André de Crète, la Paraclysis, etc. Au travers de cette expression liturgique, nous recevons la prière de nos Pères, cette prière expérimentée dans le cœur et dans l’être, transmise au-delà de tout ce qui est pensable. Nos Pères ont vécu cette quête de Dieu et nous en ont donné le fruit dans des textes superbes que nous aimons tant méditer et prier. Je crois qu’aucun d’entre nous n’est insensible à la Liturgie de Saint Basile que nous célébrons plus particulièrement pendant le carême et qui est une extraordinaire composition théologique, liturgique, ecclésiale qui nous permet de nous situer par rapport à Dieu et par rapport à l’homme et qui nous donne une énergie spirituelle profonde pour avancer vers le Seigneur et avec nos frères.
*La musique liturgique fait partie intégrante de la transmission de la Foi. Son expression a beaucoup évolué dans le temps et aujourd’hui encore nous avons d’excellents chantres et maîtres de chœur qui, dans un rôle quasi sacerdotal, nous offrent la possibilité d’élever nos âmes vers Dieu au cours de la prière commune. La création de la musique liturgique se poursuit de nos jours et témoigne à la fois d’un grand respect de la Tradition et d’une attention aux besoins de notre époque. Les communautés monastiques et paroissiales nous donnent un éventail intéressant de l’expression musicale liturgique aujourd’hui.
*L’icône. La peinture d’icônes n’est pas, nous le savons bien, une simple expression esthétique pieuse. Cela est beaucoup plus grand. L’icône est, comme le disait Paul Evdokimov, une fenêtre sur l’Éternité, une ouverture sur la relation à Dieu, avec la Mère de Dieu, avec les Saints. Elle est un avant-goût d’éternité. L’icône, est aussi une véritable catéchèse, un enseignement, non pas un des aspects de l’enseignement orthodoxe mais l’expression de l’orthodoxie dans son ensemble. « L’icône, image sacrée, est une des manifestations de la Tradition de l’Eglise au même titre que la Tradition écrite et la Tradition orale » nous dit Leonide Ouspensky. Elle propose à ceux qui la regardent de contempler le mystère de Dieu dans les diverses manifestations de son amour et, plus particulièrement, au travers de l’Incarnation du Christ, de contempler le mystère de la beauté des Saints et de la Mère de Dieu. Elle est catéchèse, elle est aussi Présence. Le Seigneur est présent au travers de son Icône, Il s’y manifeste, Il se donne à nous. La Mère de Dieu est là, les Saints nous sont proches, ils intercèdent pour nous à notre demande. Et lorsque nous vénérons les icônes, nous savons que nous ne vénérons pas, bien sûr, un morceau de bois peint mais nous vénérons Celui ou Celle qui est représenté, leur demandant d’intercéder pour nous, ou rendant grâce pour les biens reçus. Nous sommes là dans la véritable efficacité du signe qui crée un lien fort, profond, important qui nous unit au monde de l’Eternité.
*Les divers sacrements qui font partie de notre Tradition et sont la base de notre vie spirituelle. Ils ont été institués par le Christ, organisés par l’Eglise, et voilà que nous recevons Dieu à chaque fois qu’un sacrement est donné. Que ce soit dans le baptême, lieu initiatique par excellence où, plongés dans l’eau purificatrice, nous rejetons le vieil homme pour nous revêtir de l’Homme nouveau qu’est le Christ; que ce soit dans la communion au Corps et au Sang du Christ où nous nous unissons à notre Dieu, où le Sang de Dieu coule dans nos veines, où le Corps de Dieu s’unit à notre corps; que ce soit dans le sacrement de la Pénitence où, nous déposant devant Dieu au travers de notre faiblesse, nous recevons en échange l’extraordinaire baume de la miséricorde du Seigneur qui vient panser nos plaies et guérir nos maladies, nous permettant ainsi d’être debout dans la lumière divine. Et puis tous les autres sacrements que nous connaissons, qui sont des lieux de la rencontre.
*L’enseignement, dans la Tradition vécue depuis les apôtres. Dans l’Eglise, il y a plusieurs manières d’enseigner les fidèles, de nourrir le peuple royal. Tout d’abord, il faut reconnaître que la catéchèse des enfants est très importante et rendre grâce à Dieu de son existence dans toutes les Paroisses et, plus directement, dans leur propre famille -cellule ecclésiale privilégiée. Nos enfants, comme nous-mêmes, sont des chercheurs de Dieu. Il ont été baptisés, communiés, chrismes, ils doivent être enseignés afin de mieux connaître la grandeur de l’amour du Christ. Dans la catéchèse nous leur donnons ce qui est nécessaire à leur nourriture, pour qu’ils puissent méditer, comprendre, insérer dans leur vie le message du Seigneur qui vient vers eux et qui leur dit qu’ils sont aimés. Cet enseignement est donné par des prêtres, des diacres, des fidèles et cette communion d’enseignement est vitale pour le devenir de l’Eglise. Elle est une belle chose par rapport à la transmission de la Tradition.
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