L'idée du Purgatoire, un état transitoire de purification après la mort pour ceux qui meurent dans la grâce de Dieu mais imparfaitement purifiés, est un concept central dans la théologie catholique. Son histoire est complexe, marquée par une évolution progressive de la pensée et de la doctrine. Cette enquête suit les avatars de la naissance du Purgatoire de l'Antiquité à La Divine Comédie de Dante. Cette naissance est un des grands épisodes de l’histoire spirituelle et sociale de l’Occident.

L'Aube d'une Idée : Racheter les Péchés Après la Mort

Dès les premiers siècles, les chrétiens ont cru confusément en la possibilité de racheter certains péchés après la mort. Toutefois, dans le système dualiste de l'au-delà, entre Enfer et Paradis, il n'y avait pas de lieu pour l'accomplissement des peines purgatoires. Il fallut attendre la fin du XIIᵉ siècle pour qu'apparaisse le mot Purgatoire, pour que le Purgatoire devienne un troisième lieu de l'au-delà dans une nouvelle géographie de l'autre monde. Le Purgatoire s'inscrit dans une révolution mentale et sociale qui remplace les systèmes dualistes par des systèmes faisant intervenir la notion d'intermédiaire et qui arithmétisent la vie spirituelle. Ce Purgatoire, c'est aussi le triomphe du jugement individuel au sein des nouvelles relations entre les vivants et les morts.

Jacques Le Goff et la Vision du Purgatoire comme Progrès

En 1995, dans une série des "Chemins de la connaissance" consacrée à l'enfer et au paradis, Jacques Munier reçoit l'historien Jacques Le Goff. Dans le second volet de cette thématique, intitulé "Les corniches du purgatoire", il défend l'idée originale du purgatoire envisagé comme un progrès.

Selon Jacques Le Goff : "Il y a un fait essentiel qui a beaucoup contribué à assurer le succès du purgatoire. Quand on va au purgatoire on est sûr d’être finalement sauvé. Le purgatoire c’est un lieu d’où part un sens unique. Purgatoire : direction paradis ! Pas de régression, on ne peut pas aller rétroactivement en enfer". Le purgatoire c’est un lieu d’où part un sens unique vers le paradis. Ainsi, malgré sa réputation austère et ses épreuves qu’on imagine longues et pénibles, ce purgatoire sauve littéralement les âmes des défunts de la damnation éternelle et leur permet d’accéder au paradis malgré les péchés, les erreurs, les errements de leur vie terrestre. Ce progrès était même en son temps une révolution… qui n’était pas sans lien avec l’apparition de l’individu.

Controverse autour du Purgatoire : Entre "Pastorale de la Peur" et Affinement de la Conscience Religieuse

Jean Delumeau a popularisé l’idée d’une « pastorale de la peur » développée au Moyen-Âge par l’Église, usant en particulier du concept de « Purgatoire. » Sous influence d’une lecture psychanalytique, l’historien croit déceler une « surculpabilisation » du discours de l’Église, à la fonction à la fois prosélyte (pour « christianiser » en profondeur les masses) et cathartique (pour évacuer les peurs et les angoisses de temps difficiles), mais qui aurait finalement contribué à fragiliser les bases de la chrétienté occidentale. Jacques Le Goff, dans La naissance du purgatoire, est allé plus loin, parlant d’une « naissance du purgatoire, » concept développé au long des siècles du Moyen-Âge à mesure de l’affinement de la conscience religieuse et « lancé » réellement au XIIe siècle.

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L'Émergence Tardive de la Doctrine dans l'Enseignement du Magistère

Il faut reconnaître que la doctrine du Purgatoire n’apparaît explicitement dans l’enseignement du Magistère qu’à partir du premier concile de Lyon (1245) puis du second concile de Lyon (1274) et du concile de Florence (1441) sans même que soit encore employé le mot. Ce dernier est enfin utilisé dans le Décret sur la justification du Concile de Trente (1547), ainsi que dans son Décret sur le purgatoire (1563). Ces enseignements seront repris de nombreuses fois par la suite, jusqu’à la profession de foi du pape Paul VI en 1968 et au Catéchisme de l’Église Catholique : il n’a donc pas été « aboli » par le concile de Vatican II qui le mentionne dans sa constitution Lumen Gentium.

Les Écritures et le Purgatoire : Indications Bibliques

Bien que les mentions soient moins abondantes qu’au sujet de l’Enfer, la Sainte Écriture ne laisse pas de doute quant à l’existence d’un lieu de purification des âmes après la mort.

Le texte le plus important est celui du second livre des Maccabées, qui raconte comment leur chef (Judas Maccabée) fit une offrande importante afin que soit offert à Jérusalem un sacrifice pour le péché des morts, et en tire un enseignement explicite au sujet de la résurrection et de la nécessité de prier pour les défunts. Ce texte, rejeté par Luther comme apocryphe représente pour saint Thomas d’Aquin l’argument définitif (car tiré de la parole divine) prouvant l’existence du Purgatoire.

Le Nouveau Testament ne présente pas d’enseignement direct mais donne plusieurs indications implicites, développées par les Pères, le Magistère et les théologiens. Saint Robert Bellarmin invoque ainsi neuf textes témoignant d’une croyance explicite au Purgatoire, parmi lesquels Mt 12, 31-32 : « quiconque aura parlé contre l’Esprit Saint, cela ne lui sera remis ni en ce monde ni dans l’autre » : impliquant que certains péchés peuvent être expiés dans l’au-delà. ou encore 1Co 3, 10-17 : « c’est ce feu qui éprouvera la qualité de l’œuvre de chacun.

La Nécessité d'une Expiation Personnelle : L'Enseignement Implicite de l'Écriture

Même sans mention directe du Purgatoire, le Nouveau Testament enseigne la nécessité d’une expiation personnelle pour bénéficier du mystère de la Rédemption, et appelle en conséquence à la pénitence en préparation du jugement. Ce contexte qui lie la doctrine de l’expiation à celle de la sainteté et de la justice de Dieu, est à l’origine de la foi au Purgatoire. Ce lien intrinsèque entre la nécessité en vue du salut d’une foi agissante, donc manifestée par des œuvres, et la doctrine du Purgatoire, apparaît en négatif dans les raisons pour lesquelles Luther et Calvin le refusent. Ce sont tout ensemble la possibilité d’une purification (sur terre ou dans l’au-delà) et ses moyens (sur terre : la messe, la confession sacramentelle ; dans l’au-delà : les indulgences, la prière pour les défunts) qu’ils rejettent au motif que la foi seule justifie, par l’efficacité de la seule grâce divine, qui recouvre le péché de l’homme sans le supprimer.

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Pourquoi le Magistère Parle-t-il si Tard ?

Cela nous fait comprendre pourquoi les enseignements explicites du Magistère interviennent majoritairement à partir du bas Moyen-Âge. Rappelons d’abord la loi paradoxale et providentielle du développement historique du dogme chrétien : c’est souvent face à l’erreur que l’Église a été amenée à préciser et expliciter le contenu de la Révélation, sous l’assistance infaillible du Saint-Esprit. C’est ainsi lorsqu’est apparue la nécessité de préciser l’expression de la foi en vue d’une réconciliation avec les catholiques orientaux (conciles de Lyon I, Lyon II, Florence), et plus encore face aux négations protestantes (concile de Trente, Léon X dans sa bulle condamnant Luther) et modernes (condamnation par Pie VI du concile de Pistoie, lettre Ex quo non de saint Pie X) que le Magistère s’est exprimé explicitement sur le sujet d’une purification post-mortem.

Un Article de Foi et de Tradition Depuis les Origines

La réalité d’un état de purification avant l’entrée au Ciel pour certaines âmes est contenue dans l’enseignement de l’Église dès les origines.

« Lex orandi, lex credendi » selon l’adage antique : la pratique primitive et universelle de la prière pour les défunts dans la pratique de l’Église et dans sa liturgie est un fondement solide du dogme du Purgatoire. On ne prierait pas pour les défunts si les seules fins dernières possibles étaient le Ciel ou l’Enfer (et ainsi la pratique de la prière pour les âmes défuntes est absente du protestantisme).

L’enseignement des premiers Pères de l’Église va unanimement dans ce sens bien que l’idée d’une situation intermédiaire et d’une rétribution immédiate ne soient pas encore parfaitement dégagée et comprise au IIIe siècle. Au IVe siècle saint Augustin († 430) enseigne en revanche déjà qu’une purification est nécessaire après la mort pour les âmes demeurées attachées aux biens de ce monde. Il interprète saint Paul (toujours 1Co 3, 16) en parlant d’un « feu purificateur » (« ignis purgatorius »). Saint Grégoire le Grand († 604) parle de même de ce feu purifiant et recommande la prière pour les âmes défuntes, initiant la pratique de faire célébrer trente messes d’affilée à leur intention (le « trentain grégorien », cf. Dialogue IV, 57).

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