La sociologie, en tant que discipline distincte, n'est pas apparue du néant. Sa naissance est le fruit d'un long processus de maturation intellectuelle et de transformations sociales profondes. Pour comprendre pleinement son émergence, il est essentiel de se plonger dans le contexte historique qui l'a vu naître. Selon Durkheim, un phénomène social ne peut être expliqué sans remonter à ses origines, ce qui souligne l'importance de l'histoire pour la sociologie.
Sociologie et Histoire : Un Dialogue Essentiel
Les relations entre la sociologie et l'histoire sont complexes et ont été sujettes à controverse. Le terme "histoire" lui-même peut désigner à la fois le passé (l'accumulation des faits) et le récit de ce passé (la discipline qui l'étudie).
Si l'on considère l'histoire comme le passé, on s'interroge sur le rôle du passé dans l'explication des phénomènes sociaux. Un phénomène social est-il le résultat de son évolution passée ? Faut-il étudier ses états antérieurs pour le comprendre ?
Si l'on considère l'histoire comme la discipline, on cherche à distinguer les approches du sociologue et de l'historien.
Durkheim a abordé ces deux aspects des relations entre sociologie et histoire, soulignant que le passé joue un rôle important dans l'explication sociologique, surtout lorsqu'il s'agit d'institutions. Pour Durkheim, la sociologie, en tant que "science des institutions", ne peut les comprendre pleinement sans étudier leur genèse. Il préconise une "méthode comparative" pour étudier la genèse des institutions de manière vérifiable.
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Durkheim distingue également l'objet et la méthode de l'histoire. L'histoire s'intéresse aux événements particuliers ou aux faits généraux, tandis que la sociologie se concentre sur les faits généraux, c'est-à-dire les institutions. Selon Durkheim, l'originalité de la sociologie par rapport à l'histoire tend à se réduire à mesure que l'histoire s'intéresse aux faits généraux.
L'Importance du Passé pour Comprendre le Présent
Pour Durkheim, le passé éclaire le présent. Dès 1888, il affirmait que l'étude des types de famille disparus permettrait de mieux comprendre la famille moderne, car celle-ci contient en elle-même tout le développement historique de la famille. Il insiste sur le fait que, même en remontant loin dans le passé, le présent ne doit jamais être perdu de vue.
De même, il est nécessaire de remonter aussi près que possible des origines d'une pratique ou d'une institution pour bien la comprendre, car il existe une étroite solidarité entre ce qu'elle est actuellement et ce qu'elle a été. Les transformations qu'elle a subies dépendent de son point de départ.
Pour expliquer une chose humaine, qu'il s'agisse d'une croyance religieuse, d'une règle morale, d'un précepte juridique, d'une technique esthétique ou d'un régime économique, il faut commencer par remonter à sa forme la plus primitive et la plus simple, chercher à rendre compte des caractères par lesquels elle se définit à cette période de son existence, puis faire voir comment elle s'est peu à peu développée et compliquée, comment elle est devenue ce qu'elle est au moment considéré. La détermination du point de départ est donc essentielle.
La Méthode Comparative : Un Outil Essentiel
Pour se conformer à cette recommandation, Durkheim propose une méthode comparative. Tout phénomène social découle d'un processus de composition où des éléments nouveaux s'ajoutent progressivement à des éléments préexistants. Il faut donc décomposer le tout pour considérer les éléments séparément, les dater et évaluer leur apport à la modification de l'ensemble.
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Pour chaque composante du phénomène à expliquer, il faut identifier la cause qui en a provoqué l'apparition et voir si cette cause a continué d'agir depuis. L'identification d'une cause prend la forme d'une concurrence entre des conjectures jusqu'à ce que l'on constate que la mise en rapport de l'élément concerné avec une cause présumée précise donne des résultats.
Cependant, les liaisons causales établies doivent être vérifiées en élargissant l'observation à la marche du même phénomène dans d'autres sociétés. Plus le phénomène persiste depuis longtemps, plus il est opportun que l'observation soit menée sur des sociétés à la fois nombreuses et hétérogènes, appartenant à différents types et qui se soient succédé.
Cette méthode comparative, exposée dans Les Règles de la méthode sociologique, est un précis des opérations à accomplir pour parvenir à la meilleure des explications sociologiques possibles, axée sur la détermination du premier anneau de la chaîne causale.
Durkheim qualifie également sa méthode de "génétique", d'"historique et comparative" et d'"historique et objective".
Les Fondateurs de la Sociologie : Tarde, Worms et Durkheim
C'est à partir des années 1880 que trois auteurs se disputent le magistère sur la discipline et participent à son institutionnalisation : Gabriel Tarde, René Worms et Émile Durkheim.
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Gabriel Tarde : L'Imitation au Cœur de la Société
Gabriel Tarde (1843-1904) est le premier sociologue à avoir voulu rompre avec les modèles naturalistes d'explication de la société. Il place l'imitation au cœur de son dispositif, considérant qu'elle est le résultat d'un processus d'identification qui se diffuse en ondes concentriques.
Selon Tarde, l'imitation ne se passe pas sans résistance ni opposition, et ce sont parmi ceux qui résistent et s'opposent que se trouvent les innovateurs à l'origine des évolutions sociales. L'imitation est ainsi prise dans une circularité en trois temps : répétition, opposition et adaptation.
Tarde applique sa théorie de l'imitation au crime dans son ouvrage La Criminalité comparée (1890), s'opposant à l'anthropologie criminelle italienne de Cesare Lombroso. Il considère que les causes les plus déterminantes du crime sont d'ordre psychologique et social, et que la criminalité peut aussi être collective.
Tarde est un acteur important de l'institutionnalisation de la sociologie, créant La Revue internationale de sociologie et fondant l'institut international de sociologie et la Société sociologique de Paris.
René Worms : Une Sociologie Organique
René Worms (1869-1926) souhaite construire la sociologie à partir du modèle des sciences naturelles, comparant la société à un organisme humain. Dans son ouvrage Organisme et Société (1896), il distingue l'anatomie des sociétés et leur physiologie.
Malgré une intense activité institutionnelle, Worms ne réussit pas à imposer un nouveau modèle d'analyse en raison de l'absence d'un véritable projet théorique innovant et cohérent.
Émile Durkheim : Le Père de la Sociologie Française
Émile Durkheim (1858-1917) est unanimement considéré comme le père de la sociologie française. Il définit les faits sociaux comme des manières de faire qui ont une existence en dehors des individus et qui exercent sur eux un pouvoir de coercition.
Durkheim établit que le sociologue doit "traiter les faits sociaux comme des choses", ce qui signifie qu'il doit écarter les idées préconçues et les préjugés pour étudier les faits sociaux de manière objective. Il prend l'exemple de la monogamie pour montrer comment dépasser l'idée commune d'un phénomène en circonscrivant ses propriétés inhérentes.
Durkheim considère que les faits sociaux normaux sont ceux qui présentent les formes les plus générales, tandis que les faits pathologiques sont les autres. Il explique les faits sociaux par des faits sociaux antérieurs et non par des phénomènes biologiques.
Pour établir une causalité entre deux faits, le sociologue doit recourir à la méthode des variations concomitantes. Durkheim applique cette méthode à l'étude du suicide, montrant que le suicide varie en fonction de facteurs sociaux tels que le statut marital, le lieu de résidence et l'appartenance religieuse.
À partir de cette analyse, Durkheim distingue trois types de suicide : le suicide altruiste, le suicide égoïste et le suicide anomique.
Durkheim fonde une école de pensée dont les membres se regroupent autour de la revue L'Année sociologique, créée en 1898. Cette école contribue à l'essor de la sociologie en France et à son institutionnalisation.
L'Émergence des Théories Sociales : Un Processus Graduel
L'ouvrage de Johan Heilbron, Naissance de la sociologie, souligne que la genèse de la sociologie, c'est-à-dire la période qui précède son institutionnalisation, est moins connue que son histoire moderne.
Heilbron propose de substituer à la dichotomie histoire/préhistoire une opposition entre histoires "disciplinaire" et "prédisciplinaire", afin de mieux comprendre le moment où la sociologie n'était pas encore une discipline à proprement parler, mais où se mettaient en place les conditions de possibilité de son émergence.
Heilbron distingue trois régimes intellectuels sur la période allant de 1730 au milieu du XIXe siècle :
- 1730-1775 : Apparition de théories sociales séculières et développement d'un idiolecte spécifique, avec Rousseau et Montesquieu comme figures centrales.
- 1775-1814 : Scientificisation accrue des théories sociales, avec Condorcet et Cabanis comme figures centrales.
- 1814-milieu du XIXe siècle : Diversification des sciences sociales, diffusion et disciplinarisation accrues, avec Auguste Comte comme personnalité majeure.
Les Révolutions de l'Ère Moderne : Un Contexte de Changement
La naissance de la sociologie est étroitement liée aux révolutions de l'ère moderne, notamment la Révolution française et la révolution industrielle.
La Révolution française, avec ses principes de liberté et d'égalité, a profondément transformé la société. La liberté d'opinion et d'entreprendre a conduit à la suppression des corporations et à l'affirmation de l'individu comme fondement de la société. L'égalité en droit a permis la promotion sociale des plus méritants grâce à l'instruction.
La révolution industrielle a entraîné des transformations économiques et sociales majeures, telles que le développement des transports et des communications, l'essor des échanges, l'exode rural, l'urbanisation et la monétarisation croissante de l'économie.
La Rationalisation et l'Extension du Monde Connu
Le mouvement de la rationalisation, avec la prééminence de la pensée et de la nouveauté sur la tradition, la valorisation du calcul et de l'intellect, et la capacité d'abstraction et de généralisation, est un autre trait majeur de la société nouvelle.
L'extension du monde connu, avec la création des États-Unis et la découverte des mondes non européens, a également contribué à l'essor de la sociologie et de l'ethnologie.
La Pensée Scientifique et le Sens Commun
La pensée scientifique moderne, qui se développe à partir de la Renaissance, prend une ampleur nouvelle au XIXe siècle avec l'essor de la physique, de la chimie et de la biologie. Les penseurs cherchent à développer des démarches "scientifiques" pour aboutir à des conclusions valides plus sûres que celles issues du "sens commun".
Le "sens commun", qui désigne l'ensemble des idées que l'on tire de notre expérience quotidienne, peut générer des idées fausses en raison de phénomènes d'illusion et d'ethnocentrisme. Il est donc essentiel de se méfier du "sens commun" et de recourir à la pensée scientifique pour comprendre les phénomènes sociaux.
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