La question de l'hérédité dans le trouble bipolaire est une préoccupation fréquente, notamment pour ceux qui ont des antécédents familiaux de cette maladie. Existe-t-il un risque accru de développer ce trouble si un parent en est atteint ? Y a-t-il un gène spécifique responsable de la bipolarité ? Cet article explore les liens complexes entre la génétique, les facteurs environnementaux et le trouble bipolaire, en s'appuyant sur les dernières recherches et les connaissances actuelles.

Qu'est-ce que le trouble bipolaire ?

Le trouble bipolaire, qui toucherait 1,6 million de personnes en France, selon l’Organisme mondial de la santé (OMS), et jusqu’à 2,5 % de la population mondiale, soit 40 millions de personnes, est un trouble psychique caractérisé par des fluctuations de l'humeur, oscillant entre des phases de dépression et des phases maniaques. L'humeur est le sentiment global qui colore les pensées et la perception du monde. Les symptômes varient considérablement d'un individu à l'autre, faisant de la bipolarité un spectre complexe. La cyclicité des troubles bipolaires tend à s'aggraver avec l'âge, les cycles manie/dépression peuvent être plus courts, apparaissant jusqu’à plus de 4 fois par an). De plus, il est fréquent que la bipolarité évolue en n’ayant plus de scission marquée entre épisode de manie versus de dépression. L'humeur moyenne et prédominante peut également être de plus en plus dépressive, ce qui nécessitera d’adapter le traitement.

Les causes de la bipolarité : un ensemble de facteurs

Plusieurs facteurs peuvent contribuer au développement du trouble bipolaire. Le caractère héréditaire est aujourd'hui l'un des plus admis. La bipolarité pourrait également survenir à cause d’un déséquilibre hormonal ou d’un dysfonctionnement de la chimie interne du cerveau, notamment des neurotransmetteurs, qui assurent la transmission d’informations neuronales. Enfin, le stress joue également un rôle dans la manifestation des troubles bipolaires. Il est souvent rétrospectivement mis en relation le déclenchement initial de la maladie bipolaire ou celui des récidives avec des évènements de vie stressants : perte d’un proche, déménagement, changement d’emploi, décalages horaires… Les consommations d’alcool et de toxiques, notamment le cannabis, seraient aussi des catalyseurs. Tout se passe comme si ces évènements de vie interagissaient avec un « terrain » particulier, c’est-à-dire sur des individus fragiles ou vulnérables.

La génétique : un rôle prépondérant mais non exclusif

Les travaux scientifiques concordent pour constater que certaines familles sont plus marquées par la bipolarité que d’autres, et que cette fragilité particulière ne peut pas entièrement s’expliquer par les conditions partagées en termes d’éducation, de culture ou d’histoire familiale. Ainsi le risque de développer une maladie bipolaire chez une personne donnée est multiplié par 5 à 10 lorsqu’un parent du 1er degré est atteint. De même, le risque est plus élevé pour des jumeaux identiques (40 à 70% de concordance) que pour des « faux jumeaux ». Ces constatations vont dans le sens d’une transmission au moins partiellement génétique du trouble. On estime que 60% à 80% du risque de développer la maladie pourrait provenir de différences génétiques entre les individus.

L'hétérogénéité génétique : il n'y a pas "un" gène de la bipolarité

L’apport des travaux en génétique dans les troubles bipolaires a été majeur en ce qu’il a révélé une très grande hétérogénéité génétique. Celle-ci a démontré qu’il n’y a pas un trouble bipolaire mais bien plusieurs formes de la maladie, associées à une grande diversité des symptômes. Entre deux jumeaux identiques la concordance n’est pas de 100%, qu’ils soient élevés ensemble ou non : si l’un est atteint l’autre ne l’est pas toujours, infirmant ainsi la thèse d’un gène unique de transmission simple. Posséder les gènes de vulnérabilité ne détermine pas que l’on développera la maladie. Des études génétiques ont permis d’identifier certaines régions pouvant contenir des gènes de vulnérabilité, notamment sur les chromosomes 9, 10, 14, 13, 22.

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Identification de variations génétiques

Plusieurs études ont déjà été réalisées sur de très grandes cohortes, en comparant les personnes atteintes de troubles bipolaires à d’autres qui n’ont pas la maladie, et identifiant ainsi de nombreuses variations génétiques plus fréquentes chez les personnes malades. Au sein du consortium international Psychiatric Genomics Consortium Bipolar Disorder Working Group, regroupant 79 cohortes, une étude a comparé plusieurs millions de variations génétiques entre plus de 158 000 patients avec un trouble bipolaire (dont des patients aujourd’hui suivis en Centre Expert FondaMental) et presque 2,8 millions de personnes non malades d’origine européenne, est-asiatique, afro- et latino-américaines.

L'étude a identifié 298 régions du génome (autrement dit le « code génétique ») dans lesquelles les variations génétiques étaient plus fréquentes chez les personnes atteintes d’un trouble bipolaire, dont au moins une spécifique pour les populations d’origine asiatique. L’étude des gènes identifiés dans ces régions met en lumière l’importance des synapses, les zones de communication entre les neurones, et de certains mécanismes biologiques, comme ceux impliquant la dopamine et le calcium, ou encore le développement des interneurones GABA (responsables de la régulation des « idées noires »).

L’analyse combinée de l’ensemble des variations génétiques associées au trouble bipolaire dans ces cohortes a révélé que les individus porteurs d’un nombre élevé de ces variations génétiques présentent un risque de développer la maladie sept fois supérieur à ceux qui ont le moins de variations. Bien que ces données ne soient pas encore assez précises pour être utilisables à des fins de diagnostic dans la population générale, elles ont permis d’établir une liste de 36 gènes crédibles pour expliquer les troubles bipolaires. L’analyse de ces gènes a montré que 15 d’entre eux interagissent avec des traitements médicamenteux et pourraient servir de cible pour le développement de nouvelles stratégies thérapeutiques ciblées. Ils pourraient également être utilisés comme biomarqueurs pour permettre de suivre l’évolution de la maladie et la réponse aux traitements de manière précise.

Héritabilité partagée avec d'autres troubles

Ces travaux suggèrent également que les frontières entre troubles bipolaires, dépression majeure et schizophrénie seraient poreuses: on parle d’héritabilité partagée car on retrouve des variations génétiques communes à ces différentes pathologies. Certains chercheurs envisagent même l’existence d’un continuum entre ces différentes pathologies.

L'importance des facteurs environnementaux

Pour autant, si la génétique pèse pour 60 % dans l’origine des troubles, ceux-ci ne se déclenchent qu’en interaction avec un ou plusieurs facteurs environnementaux. De même, il est possible qu’un individu indemne de toute vulnérabilité génétique développe un trouble bipolaire. L’origine de la maniaco-dépression est très certainement liée à la génétique. Il existe une forte prédisposition familiale qui se traduit par une vulnérabilité de l’humeur et une incapacité à réguler ses émotions. Sur ce terrain favorable, l’environnement joue un rôle dans le déclenchement du trouble bipolaire. En effet, les premiers épisodes de psychose maniaco-dépressive seraient souvent déclenchés par un événement stressant ou un surmenage (manque de sommeil, décalage horaire, travail de nuit, etc.). Si les premiers épisodes semblent favorisés par des événements extérieurs, les suivants peuvent apparaître spontanément.

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Diagnostic et prise en charge

Le premier pas vers un mieux-être est le diagnostic. Une phase maniaque ou une phase dépressive est compliquée à gérer pour l’entourage comme pour la personne bipolaire. Dans les moments de crise, il est important d'être patient et de soutenir la personne du mieux que possible. Le rôle de l’entourage dans la bipolarité est important notamment dans les périodes entre les crises. Il s'agit d'essayer d’aider son proche à prévenir la prochaine crise, en identifiant les facteurs qui précèdent généralement un épisode maniaque ou dépressif.

Les traitements médicamenteux majoritairement utilisés et efficaces pour le trouble bipolaire sont dont des thymorégulateurs ou régulateurs de l’humeur, qui sont un type de médicament psychotrope. Les médicaments les plus couramment utilisés pour traiter ce trouble sont le carbonate de lithium et l'acide valproïque, qui sont tous deux efficaces pour réduire la manie et prévenir les rechutes. Si certains troubles de l’humeur nécessitent un traitement médicamenteux, ce n’est pas un passage obligé pour aller mieux ! Comme pour tout trouble de l’humeur, la bipolarité n’est pas à prendre à la légère. La bipolarité provoque une souffrance pouvant aller jusqu’au suicide si elle n’est pas traitée. Pour autant, les personnes bipolaires, une fois prises en charge à l’aide d’un traitement (médicamenteux ou non), peuvent retrouver une vie tout à fait normale.

Vers la médecine de précision

Pour Stéphane Jamain, chercheur à l’Institut médical de recherche biologique à Mondor (Inserm), «les travaux de recherche s’intéressent depuis plusieurs années aux voies biologiques affectées par les variations génétiques mises en cause. L’enjeu est pour nous d’identifier les mécanismes biologiques en jeu afin de proposer des stratégies thérapeutiques qui ciblent ces mécanismes. C’est tout l’enjeu de la médecine de précision que nous appelons de nos voeux». Ces nouvelles données pourront améliorer la prise en charge des patients en nous permettant de mieux comprendre leur maladie et d’ainsi pouvoir adapter les traitements de chaque patient selon ses besoins.

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