Introduction
Les berceuses, ces chants doux et mélodieux, sont présentes dans toutes les cultures du monde. Elles sont bien plus que de simples chansons pour endormir les enfants. Elles sont un reflet de l'histoire, des traditions, des traumatismes et des espoirs des peuples. Cet article explore l'histoire et l'origine des berceuses, leur évolution à travers le temps et les cultures, et leur signification profonde en tant que moyen de transmission de la mémoire et de l'intime.
Origines et Histoire des Berceuses
Si d’innombrables recueils de berceuses de tous pays existent, avec autant d’enregistrements, les ouvrages concernant l’analyse de corpus ou les usages de la berceuse sont, aujourd’hui encore, très rares.
Les berceuses sont des chants ancestraux, transmis oralement de génération en génération. Leur origine se perd dans la nuit des temps. La plus ancienne berceuse connue date d'environ 4000 ans et provient de Babylone. Inscrite sur une tablette d'argile, elle évoque un « petit bébé dans une sombre maison » et parle d'un « dieu domestique » qui, troublé par les cris de l'enfant, s'adresse à lui sur un ton menaçant.
Tout comme le terme espagnol désignant la berceuse porte la trace du passé arabe - « Nana, nanita », formule initiale du chant, viendrait de « nám, nám, nám» qui signifie « dors, dors, dors » - le répertoire des berceuses est riche d’enseignements sur les circulations de populations au fil des siècles : migration des populations nomades de l’Orient à l’Occident, domination arabe suivie de l’expulsion des morisques en 1609 dans la sphère hispanique, déracinement forcé de populations réduites en esclavage se retrouvent dans l’évolution esthétique des berceuses dans chaque sphère géographique. La recherche d’exotisme musical à la période romantique et les velléités d’universalisme du xxe siècle, les voyages d’artistes associés aux collectes infusent pour leur part le répertoire savant qui s’enrichit de l’apport d’esthétiques traditionnelles ou populaires.
Au fil des siècles, les berceuses ont évolué, se transformant au gré des cultures et des époques. Elles ont intégré des éléments de l'histoire, des traditions et des croyances des peuples.
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Fonctions et Usages des Berceuses
La berceuse appartient à ce qu’on appelle de façon un peu condescendante les petits genres de la littérature orale. Musique chantée, chansonnette, elle est associée à une action précise, le bercement. Chant de l’attente, elle est attente d’un sommeil qui tarde à venir parfois et que l’adulte qui chante s’efforce d’apprivoiser. Son rythme régulier est souvent construit sur deux notes alternatives qui reproduisent les oscillations du berceau et qui sont supposées favoriser l’endormissement.
La fonction première d'une berceuse est d'apaiser et d'endormir l'enfant. Le rythme lent et répétitif, la mélodie douce et les paroles rassurantes créent un environnement propice à l'endormissement.
Mais les berceuses ont également d'autres fonctions importantes. Elles sont un moyen de communication entre la mère (ou la personne qui berce) et l'enfant. La voix, la chaleur et le contact physique rassurent l'enfant et renforcent le lien affectif.
Les berceuses sont aussi un moyen de transmission de la culture et de la mémoire. Les paroles des berceuses racontent souvent des histoires, évoquent des traditions ou transmettent des valeurs. Elles permettent à l'enfant de se familiariser avec son patrimoine culturel et de se connecter à ses racines.
Tout au long des siècles, nombre de berceuses constituèrent des moyens de transmission d’une mémoire traumatique liée à des conflits ou des persécutions de nature politique, raciale ou religieuse : la fameuse « berceuse cosaque » collectée au XIXe siècle, les berceuses yiddish ou sefardis commémorant des pogroms ou l’exil des populations juives, les berceuses gitanes évoquant le sort des populations marginalisées, les berceuses composées dans les camps de concentration ou celles d’Atahualpa Yupanqui, emprisonné sous le régime de Juan Perón, en sont quelques exemples.
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Certaines berceuses peuvent également avoir une fonction cathartique, permettant d'exprimer des émotions difficiles ou des traumatismes.
L'Évolution des Berceuses à Travers les Cultures
Les berceuses varient considérablement d'une culture à l'autre. Elles reflètent les spécificités de chaque société, ses valeurs, ses croyances et son histoire.
Dans certaines cultures, les berceuses sont des chants joyeux et optimistes, célébrant la vie et l'avenir de l'enfant. Dans d'autres, elles sont plus mélancoliques, évoquant les difficultés de la vie ou les dangers qui guettent l'enfant.
Dans l’article de Clara Wartelle-Sakamoto « L’ambivalence des komori uta, berceuses japonaises : évolution d’un répertoire » révèle l’évolution particulière des komori uta, chansons des gardes d’enfant, au début du xxe siècle, une évolution qui reflète plusieurs des changements majeurs que connut la société japonaise à l’époque. Les berceuses pouvaient avoir la fonction d’endormir ou amuser l’enfant confiées à de toutes jeunes filles, mais se révélaient surtout être un exutoire à la pénibilité de leur métier et à leurs chagrins quotidiens. Parfois chants d’endormissement, parfois chants de labeur, elles furent tour à tour récupérées par la chanson populaire et la musique classique, selon des processus compositionnels qui estompèrent peu à peu l’origine de leur création : les gardes d’enfants.
Dans « Berceuses et chants d’enfant arctiques : perspective circumpolaire », Stéphane Aubinet propose une approche ethnographique de la berceuse dans l’espace circumpolaire et révèle un répertoire particulier et des pratiques communes autour d’un genre intime, correspondant à une pratique homogène parmi les populations autochtones, consistant à attribuer aux nouveau-nés et jeunes enfants des mélodies composées expressément pour eux (yoik d’enfant, ou dovdna chez les Sámi, nyukubts chez les Nenets de Sibérie, etc.). Il montre comment dans certaines communautés, ces mélodies servent à calmer et à endormir l’enfant, à la manière de berceuses, et sont chantées par des femmes, mais aussi parfois par des hommes.
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Dans certains cas, les berceuses peuvent être utilisées comme un moyen de critiquer ou de dénoncer des injustices sociales.
La Berceuse : Un Rituel Domestique et Universel
Il n’en demeure pas moins que la chanson/diction du bercement est bien un micro rituel domestique : celui qui berce (la mère souvent, le père ou tout autre personne qui s’occupe de l’enfant) tient le rôle de passeur. Il s’agit d’aider au passage de la présence à la séparation des corps. Et le sommeil, c’est l’expérience de la séparation originelle toujours renouvelée d’avec la mère. Pour glisser dans l’endormissement, il faut s’abandonner : apprivoiser le noir, le silencieux, le solitaire, l’immobile, le hors temps. La berceuse parce qu’elle est paroles chantées et fredonnements, rapprochement de deux corps, balancement régulier, rassure et assure la transition. Quand dans les bras, l’enfant ferme les yeux, le chant devient murmure et l’adulte dépose délicatement dans le berceau le petit dormeur. Ce geste de détachement ne doit pas être fait trop tôt. Le passage doit être accompli (ou presque) sinon tout est à recommencer.
La berceuse est un rituel intime et personnel, qui se déroule généralement dans le cadre familial. Elle est un moment de tendresse et de complicité entre l'enfant et la personne qui le berce.
Ce petit rituel domestique de la berceuse orale qui marque les débuts de la vie est, de fait, parfois présent aussi au moment de la quitter… En effet, il est possible d’esquisser une homologie entre le sommeil pacifié engendré par la berceuse et le sommeil éternel. C’est cette homologie - la langue nous y invite, les rites aussi - entre le berceau et la tombe que certains imaginaires culturels ou artistiques prennent en charge.
Mais la berceuse est aussi un phénomène universel, présent dans toutes les cultures du monde. Elle témoigne de l'importance de l'enfance et de la nécessité de prendre soin des plus jeunes.
Berceuses et Mémoire Traumatique
S’il y a, en apparence, comme une incongruité à mêler berceuses et mémoire traumatique, voire un oxymore, nombre de berceuses constituèrent, tout au long des siècles, des moyens de transmission d’une mémoire traumatique liée à des persécutions de nature politique, raciale ou religieuse. Au-delà de l’aspect mémoriel et testimonial d’un tel répertoire, s’adressant à la fois aux enfants et aux adultes d’une communauté politique, religieuse ou culturelle, c’est aussi ce qu’il dit des difficultés existentielles des individus qui interpelle et intéresse. L’étude de ces répertoires interroge en outre sur l’aspect initiatique de chansons dont la violence du texte contraste parfois de manière frappante avec l’esthétique musicale. Le composant musical de la berceuse est à explorer dans cette perspective.
Certaines berceuses, loin d'être des chants doux et rassurants, sont en réalité des témoignages poignants de traumatismes et de souffrances. Elles peuvent évoquer des guerres, des persécutions, des famines ou d'autres événements tragiques.
Ces berceuses, souvent chargées d'émotion, permettent de transmettre la mémoire de ces événements aux générations futures. Elles sont un moyen de ne pas oublier le passé et de sensibiliser les enfants aux réalités du monde.
Dans l’article « Antojo de palabras para la infancia: la canción de cuna latinoamericana como caudal poético de denuncia y ternura », Carola Vesely Avaria renvoie aux berceuses traditionnelles de la culture mapuche et afro-antillaise et dégage les principales caractéristiques des berceuses d’auteurs et autrices hispano-américaines, au rang desquelles se trouve la dénonciation des conditions d’existence précaires. L’article de Zoé Saunier approfondit la réflexion sur « La potentialité subversive de la berceuse » à partir de l’analyse de trois textes latino-américains se présentant comme des berceuses : « Duerme negrito » (chant traditionnel caribéen), « Canción de cuna para dormir a un negrito » (poème d’lldefonso Pereda Valdès, 1936), et « Canción de cuna para despertar a un negrito » (poème de Nicolás Guillén, 1958). Après une rapide contextualisation et une présentation du cadre théorique à partir duquel évolue la réflexion, l’article s’intéresse à la manière dont ces textes, tout en s’inscrivant dans le genre de la berceuse, en subvertissent parfois les modalités (formelles et thématiques). La berceuse a pour vocation non pas d’endormir l’enfant mais plutôt de réveiller les consciences pour subvertir l’ordre établi, pour dénoncer, remettre en question, voire appeler à la révolte.
La Berceuse et l'Écriture : Une Transformation du Genre
Ce genre nous est transmis aujourd’hui en partie de bouche à oreille (souvent dans des versions très fragmentaires) et en partie sous forme écrite. La question que nous nous proposons de travailler est la suivante : que fait ou plus exactement que défait l’écrit dans la berceuse ? Qu’est-ce qui se perd de ce genre qui appartient au folklore oral enfantin quand il passe à la forme écrite?
Le passage de la berceuse de l'oral à l'écrit entraîne une transformation du genre. La berceuse écrite perd de sa malléabilité et de sa dimension performative. Elle devient un objet figé, standardisé, soumis aux normes typographiques.
Tout d’abord la malléabilité propre à la parole chantée. On sait à quel moment la berceuse commence mais on ne sait pas quand elle finit car le signe de son efficacité est marquée par son interruption même. L’adulte qui berce suit l’avancée du sommeil, la voix diminue en intensité, la parole se défait, devient sons répétés, murmures fredonnés pour laisser, en toute fin, place au silence. En effet, la berceuse suppose un échange ouvert, « in process » : les interactions sont liées ici à une situation de communication paradoxale parce qu’aucune réponse articulée n’est attendue. L’in-fans auquel s’adresse le chant ne sait pas encore parler. C’est bien l’effet performatif qui compte. Et pour ce faire il y a toujours une part d’improvisation laissée à celui qui berce dans le choix des paroles qui peuvent être répétées, oubliées, plus ou moins inventées, empruntées à d’autres chansons : on ne sait pas à quel moment va avoir lieu l’endormissement. Mais quand la berceuse devient texte, la mémoire incorporée et sélective laisse place à une mémoire artificielle au pouvoir de stockage infini.
Ce qui se perd, c’est tout un monde de sensations au profit de l’esthétisation plus ou moins grande d’un répertoire patrimonial à conserver et à transmettre. L’évènement de parole, chaque fois unique, qu’est le chant de la berceuse, repose sur la co-présence, la proximité, le corps à corps. Qu’il se trouve dans son berceau, qu’il soit enveloppé dans des bras protecteurs, l’enfant reconnaît l’inflexion d’une voix, ressent la chaleur, le souffle de la personne qui le berce. Le rythme du balancement, le rythme des pulsations cardiaques lui rappellent (peut-être) le rythme bienfaisant du temps où il vivait dans le ventre maternel. La répétition de sons ou mots berceurs plus ou moins monosyllabiques (do, do) qui imite le va-et-vient du bercement scande la chanson. Ce balancement phonique tend peut-être à se rapprocher (imaginairement ?) du langage des enfants, les premiers sons appris très tôt.
Cependant, l'écriture permet également de conserver et de transmettre les berceuses à un public plus large. Les recueils de berceuses permettent de découvrir des chants provenant de différentes cultures et de les faire connaître aux enfants d'aujourd'hui.
La Berceuse Aujourd'hui : Un Genre en Renouveau
Aujourd’hui les berceuses font partie à part entière de la littérature de jeunesse. Un premier exemple nous est donné par le site Ricochet (Institut suisse Jeunesse et Médias), plate-forme numérique dédiée à littérature pour l’enfance et la jeunesse. À l’entrée thématique « berceuses », une vingtaine d’occurrences sont répertoriées. Il y a quelques albums mais plus particulièrement des livres-CD. Ce sont ces derniers que nous allons analyser.
Aujourd'hui, la berceuse connaît un regain d'intérêt. De nombreux artistes et compositeurs s'inspirent des berceuses traditionnelles pour créer de nouvelles chansons pour enfants.
La berceuse est également utilisée dans le cadre de projets sociaux et éducatifs, visant à favoriser le développement de l'enfant et à renforcer les liens familiaux.
Le Carnegie Hall, haut lieu de la musique à New York, a mis sur pied le projet Lullaby en 2011. Il repose sur des études montrant que les berceuses profitent à la santé maternelle, renforcent les liens entre les parents et l’enfant et aident au développement de ce dernier. Le projet favorise les collaborations entre musiciens professionnels et jeunes parents. Il a contribué à la création de milliers de berceuses dans de nombreux pays.
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