Cet article explore le potentiel subversif de trois textes latino-américains qui se présentent comme des berceuses : « Duerme negrito » (chant traditionnel caribéen), « Canción de cuna para dormir a un negrito » (poème d'Ildefonso Pereda Valdès, 1936) et « Canción de cuna para despertar a un negrito » (poème de Nicolás Guillén, 1958). Il s'agit d'examiner comment ces textes, tout en s'inscrivant dans le genre de la berceuse, en subvertissent parfois les modalités, tant sur le plan formel que thématique. L'article interroge également la ou les fonctions réelles de ces berceuses : visent-elles toutes à endormir le destinataire, ou au contraire à le réveiller ?

Introduction : Berceuses et Subversion en Amérique Latine

Il y a un an, lors d'une étude sur la représentation de l'enfant noir dans les berceuses des mondes hispaniques, un corpus d'une dizaine de textes mettant en scène cette figure a été examiné. Trois de ces textes ont constitué un sous-groupe particulièrement intéressant, où l'enfant devenait le représentant d'une communauté afro-latino-américaine opprimée par le système esclavagiste et son héritage socio-économique. Le présent travail prend comme point de départ ces trois berceuses, en tentant de démontrer leur potentiel subversif. La "potentialité subversive" est définie ici comme la capacité de la berceuse à renverser les modèles établis, à la fois en termes de caractéristiques propres à la berceuse traditionnelle (la "berceuse-type") et en termes de modèles sociétaux dans lesquels ces trois textes ont vu le jour.

La Berceuse-Type : Caractéristiques et Fonctions

La Berceuse : Un Objet Musical, Social et Littéraire Complexe

La berceuse est un objet musical, social et littéraire particulier, notamment en raison de sa fonction potentiellement cathartique. L'intimité permise par la berceuse offre à l'adulte la possibilité d'exprimer ses doutes et de se plaindre de ses malheurs devant l'enfant qu'il berce, souvent trop jeune pour comprendre les paroles. L'enfant devient alors le deuxième destinataire de la berceuse, le premier étant lui-même. Ce type de berceuses, où le chanteur utilise l'enfant comme un confident, est désigné par la chercheuse Leslie Daiken comme « singing inwards lullabies ».

La puissance de représentation de la berceuse permet également à l'énonciateur de configurer une vision du monde particulière et de la transmettre à l'enfant. Cette vision du monde est le résultat de son expérience personnelle et des valeurs et traditions de sa communauté culturelle.

Fonctions Principales et Caractéristiques Formelles

La fonction principale de la berceuse est de calmer et d'endormir l'enfant. Ce contexte d'énonciation particulier (un adulte chantant pour un enfant dans le but de l'apaiser et de l'endormir) conditionne la forme de la "berceuse-type".

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Pour atteindre son objectif premier, la berceuse-type obéit à un ensemble de caractéristiques formelles reconnaissables. Elle est généralement brève et présente une structure répétitive qui, combinée au mouvement régulier du balancement, génère une certaine monotonie qui facilite le sommeil. On y retrouve fréquemment une certaine circularité (refrain), des parallélismes et des réitérations de sons, de mots ou de phrases mélodiques entières. D'un point de vue musical, le rythme, souvent régulier, est primordial pour accentuer cette impression de monotonie.

Contenu Thématique et Stratégies d'Endormissement

Une bonne partie du contenu thématique des berceuses est liée à cette fonction d'endormissement. Ces thèmes sont la manifestation de diverses stratégies déployées pour atteindre cet objectif. L'une de ces stratégies est l'invitation au sommeil, soit en invoquant directement le sommeil comme un être personnifié, soit en convoquant d'autres figures (spirituelles et divines), soit en demandant à l'enfant de s'endormir. Le chanteur peut faire preuve de tendresse, mais aussi d'impatience ou même de colère.

Une autre tactique est le système dialectique de menace-récompense : la berceuse peut opposer à des menaces extérieures (avertissements et personnages terrifiants) l'amour et la protection maternels (ou de figures spirituelles) ainsi que des promesses de récompenses si l'enfant s'endort. Parmi les manifestations d'amour et de tendresse, on retrouve les louanges des qualités (surtout physiques) du bébé.

Certains thèmes sont associés à la figure de l'énonciateur et au rôle cathartique de la berceuse. Ces thèmes peuvent être positifs (expectatives optimistes liées au futur de l'enfant ou du chanteur) ou négatifs (situation matérielle difficile, pauvreté, famine, surcharge de travail, situation politique, absence de la figure paternelle, solitude ou mort de la mère). Les descriptions des activités quotidiennes du chanteur sont également fréquentes, soit de manière neutre, soit de manière négative (pour s'en plaindre), soit de manière positive (pour tranquilliser l'enfant et affirmer que la situation est normale).

Contexte Socio-Économique et Historique des Berceuses du Corpus

Les trois textes du corpus s'inscrivent dans un contexte socio-économique particulier : celui de la longue exploitation dont furent victimes les populations noires latino-américaines depuis l'esclavage (XVIe-XIXe siècles). Pendant cette période, un grand nombre de personnes originaires d'Afrique ont été déplacées de force vers le continent américain pour être exploitées dans les plantations des colonies européennes (commerce triangulaire).

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Pendant quatre siècles, les esclaves et leurs descendants se sont vus contraints de s'adapter à un nouvel environnement culturel, géographique et social, marqué par des relations brutales de domination et d'asservissement. Face à ce déchaînement de violences physiques et symboliques, ils ont développé plusieurs moyens de résistance, dont les chants, les danses et autres manifestations culturelles. Ces dernières étaient des éléments d'auto-affirmation, voire de rébellion. Les rassemblements festifs et les danses, clandestins ou autorisés par le maître de la plantation, offraient des espaces de socialisation où ils pouvaient s'affirmer en tant qu'êtres humains et en tant que communauté. De plus, ces événements permettaient la survie de certaines danses et coutumes africaines (cérémonies vaudous ou danses religieuses Yoruba), que les esclaves réinventaient parfois à partir de leurs souvenirs ou de ce qu'ils imaginaient de l'Afrique. Cette recréation était un moyen de réaffirmer une certaine africanité, qu'ils opposaient au monde du Blanc européen. Cette forme de résistance culturelle et identitaire est à l'origine d'une toute nouvelle culture, née du métissage des traditions des différentes ethnies africaines et de certains éléments culturels européens, dans un contexte social et géographique spécifique.

« Duerme negrito » est une des manifestations de cette nouvelle culture latino-américaine, plus particulièrement caribéenne. « Canción de cuna para dormir a un negrito » (d'Ildefonso Pereda Valdès) et « Canción de cuna para despertar a un negrito » (de Nicolás Guillén) offrent un autre regard sur la douloureuse histoire des peuples afro-latino-américains. « Canción de cuna para dormir a un negrito » fait mention de l'esclavage comme d'un passé révolu, du moins pour l'enfant auquel s'adresse la voix lyrique. Malgré l'émancipation des anciens esclaves, certains éléments suggèrent une poursuite de la discrimination.

Dans les jeunes républiques américaines qui voient le jour dans la première moitié du XIXe siècle, l'abolition progressive de l'esclavage fait de tous les anciens esclaves des individus libres, mais ne met pas totalement fin à l'exploitation et à la marginalisation des populations noires. Dès les années 1880, la plupart des nouveaux pays d'Amérique latine adoptent un modèle oligarchique, qui exclut de la vie politique une large part de la population, notamment grâce à des systèmes de suffrage censitaire qui restreignent les droits politiques des non-propriétaires. Cette forme de néocolonialisme est particulièrement visible à Cuba, sous la domination effective des États-Unis depuis 1898. Cette domination se traduit par une occupation militaire (jusqu'en 1902), puis par la ratification de l'amendement Platt (1901-1934), qui autorise le gouvernement nord-américain à intervenir dans la politique du pays afin de défendre les intérêts des États-Unis. De plus, l'économie cubaine devient entièrement dépendante des entreprises nord-américaines, notamment en raison des investissements massifs dans le développement d'une monoculture sucrière moderne. Ces pratiques sont combattues à plusieurs reprises, jusqu'à la Révolution cubaine de 1953-1959, qui met fin aux relations entre Cuba et les États-Unis par l'instauration d'un gouvernement cubain révolutionnaire, l'approbation d'une nouvelle constitution et la nationalisation de certains secteurs économiques. Le poème de Nicolás Guillén, qui met en scène l'insubordination du peuple afro-américain sous la forme violente de la mort de son "maître", est publié dans ce contexte révolutionnaire.

Analyse des Berceuses : Subversion et Résistance

« Duerme Negrito » : Une Berceuse Caribéenne Traditionnelle ?

Dès le titre, « Duerme negrito », « Canción de cuna para dormir a un negrito », et « Canción de cuna para despertar a un negrito » se revendiquent tous trois comme appartenant pleinement au genre de la berceuse.

Figures de la Menace : Le Diable Blanc et Autres Monstres

Parmi les techniques d'endormissement utilisées dans la berceuse-type, l'une des plus répandues est le système dialectique de menace-récompense. Les menaces mises en avant font généralement écho à des peurs universelles, comme celle de la correction physique ou la crainte d'être emporté par un être terrifiant. C'est ainsi que les deux premiers textes du corpus, « Duerme negrito » et « Canción de cuna para dormir a un negrito », mettent en scène le terrible personnage du "diable blanc".

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L'expression "diable blanc" fait d'abord écho, de manière inversée, à la représentation que les Occidentaux médiévaux se faisaient des démons, traditionnellement incarnés par des hommes noirs. La tradition biblique associe la couleur noire à la fois au deuil et au péché, en opposition avec la couleur blanche, qui symbolise la lumière et la pureté. Par conséquent, il n'est pas étonnant de constater que, dans les mentalités européennes du Moyen Âge, les personnes ayant la peau noire soient "contaminées" par cette symbolique négative, et associées elles aussi aux ténèbres et aux démons tentateurs. Ainsi, le "diable blanc" de nos berceuses…

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