L'histoire de l'avortement en France est une longue et sinueuse trajectoire, marquée par des interdictions, des luttes acharnées et des évolutions législatives significatives. Du statut de crime passible de la peine de mort à celui de liberté constitutionnellement garantie, le parcours a été semé d'embûches et de revirements.

Des origines antiques à la criminalisation par l'Église

L'interruption volontaire de grossesse (IVG) a longtemps été une pratique tolérée, car elle restait secrète et difficile à prouver. Les femmes se transmettaient des recettes plus ou moins périlleuses pour contrôler leur fécondité, souvent au péril de leur vie. Dans l'Antiquité, la répression visait moins l'avortement lui-même que l'autorité du père sur sa progéniture. En Grèce et à Rome, le père avait droit de vie et de mort sur ses enfants.

C'est le droit canonique qui, au XIIe siècle, formalise le crime d'avortement, entraînant l'excommunication automatique de celui qui le pratique. Cependant, le terme latin "abortus" désignait à la fois la fausse couche spontanée et l'avortement provoqué. La religion catholique considère l'avortement comme un homicide, car il met fin à une vie humaine voulue par Dieu. Au Moyen Âge, on débattait de la présence de l'âme dans le fœtus dès la conception.

Criminalisation royale et scandales du XVIIe siècle

Le premier texte politique à criminaliser l'avortement en France est l'édit d'Henri II de février 1556, qui punit le "recel de grossesse" et la "suppression de part". Cette loi s'inscrit dans un contexte de sécularisation du droit de la famille et de Réforme catholique, où l'Église cherche à réaffirmer la prééminence du mariage et à encadrer la sexualité. L'édit visait principalement à réprimer la transgression sexuelle et à fixer la norme sacrée du mariage.

Deux grands scandales au XVIIe siècle ont marqué les esprits. En 1660, le décès de Marguerite de Guerchy après un avortement chez dame Constantin a mis en lumière les avorteuses et les avortées. En 1679, l'"affaire des poisons" a révélé l'existence d'un réseau d'avortement clandestin, perçu comme une menace sociale.

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Du Code Napoléon à la répression nataliste

Avec le Code civil de 1804, l'avortement est défini comme un crime, jugé par une cour d'assises et puni d'une peine de réclusion. Au XIXe siècle, les moyens mécaniques d'interrompre une grossesse se développent, rendant l'avortement plus accessible. Après la défaite de 1870, la IIIe République met en place une politique nataliste visant à enrayer le déclin démographique.

Au lendemain de la Première Guerre mondiale, l'État cherche à relancer la natalité et voit dans l'avortement une arme de dépopulation. La loi du 31 juillet 1920 condamne à la fois l'avortée et celui qui provoque l'avortement, et interdit la propagande anticonceptionnelle.

La criminalisation extrême sous Vichy

La criminalisation de l'avortement atteint son apogée sous le régime de Vichy, avec la loi du 15 février 1942 qui érige l'avortement en crime contre l'État. Marie-Louise Giraud est guillotinée en 1943 pour avoir pratiqué 27 avortements. Cette loi est abrogée à la Libération, mais l'avortement reste réprimé.

La loi Veil et la dépénalisation

Durant les Trente Glorieuses, les femmes continuent à avorter dans la clandestinité au péril de leur vie. C'est en janvier 1975, suite au vote de la loi Veil, que l'avortement est dépénalisé en France. Cette loi, portée par la ministre de la Santé Simone Veil, autorise l'IVG dans un cadre contrôlé, après plusieurs entretiens et un délai de réflexion.

La loi Veil était un texte prudent qui ne consacrait pas un "droit" des femmes à avorter, mais elle a permis de sortir de la clandestinité et de réduire les risques pour la santé des femmes.

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Évolutions législatives et constitutionnalisation

Depuis 1975, des lois successives ont élargi et amélioré le cadre de prise en charge de l'avortement. En 1982, l'IVG est remboursée par la Sécurité Sociale. En 2001, le délai légal est allongé de 10 à 12 semaines, puis à 14 semaines en 2022. La loi de 2014 supprime la notion de détresse des conditions de recours à l'IVG.

Le 4 mars 2024, un moment historique est franchi avec l'inscription dans la Constitution de la "liberté garantie" à la femme d'avoir recours à une IVG. La France devient ainsi le premier pays au monde à constitutionnaliser ce droit. Ce vote est une réponse aux remises en cause du droit à l'avortement observées dans plusieurs pays, notamment aux États-Unis et en Europe.

L'accès à l'IVG aujourd'hui

En 2023, le ratio est d'environ 1 IVG pour 3 naissances. La décision d'interrompre une grossesse est plus fréquente chez les femmes jeunes, les femmes ayant des difficultés financières ou sociales, et celles ayant déjà eu des enfants.

L'IVG médicamenteuse est la méthode la plus utilisée, représentant 4 IVG sur 5. Elle peut être réalisée jusqu'à 7 semaines de grossesse en dehors d'un établissement de santé, et jusqu'à 9 semaines en établissement de santé. La téléconsultation est autorisée pour l'IVG médicamenteuse.

Malgré les avancées législatives, l'accès à l'IVG reste inégalitaire sur le territoire français. On observe des disparités importantes entre les départements en termes d'offre de soins et de présence de professionnels pratiquant l'IVG. La fermeture de centres d'IVG et la clause de conscience des médecins sont des obstacles à l'accès à l'avortement.

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Enjeux et perspectives

La constitutionnalisation du droit à l'avortement est une victoire importante pour les droits des femmes, mais elle ne règle pas tous les problèmes. Il reste des défis à relever pour garantir un accès égal et effectif à l'IVG sur l'ensemble du territoire, et pour lutter contre les discours anti-choix et les tentatives d'entrave à l'IVG.

La mobilisation des savoirs académiques et l'analyse des pratiques militantes sont essentielles pour comprendre les enjeux de l'avortement et pour défendre ce droit fondamental.

Dates clés de l'histoire de l'IVG en France

  • 1556 : Édit d'Henri II criminalisant l'avortement.
  • 1810 : Code Napoléon : l'avortement est un crime.
  • 1920 : Loi réprimant la propagande anticonceptionnelle.
  • 1942 : Régime de Vichy : l'avortement est un crime contre l'État.
  • 1975 : Loi Veil dépénalisant l'avortement.
  • 1982 : IVG remboursée par la Sécurité Sociale.
  • 1993 : Création du délit d'entrave à l'IVG.
  • 2001 : Allongement du délai légal à 12 semaines.
  • 2014 : Suppression de la notion de détresse.
  • 2022 : Allongement du délai légal à 14 semaines.
  • 2024 : Inscription de la liberté de recourir à l'IVG dans la Constitution.

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