Depuis la sortie du nouveau long métrage du cinéaste Hayao Miyazaki, de retour sur nos écrans après dix ans d’absence, les articles d’analyse se multiplient pour tenter de décoder les symboliques complexes qui apparaissent dans chaque scène. Le moment est particulièrement propice à la suranalyse, à la psychologisation de l'œuvre à outrance, d'autant plus que l'aura de génie du réalisateur ne fait que grandir avec le temps. Chacun de ses films est accueilli comme une sorte de message divin censé nous apporter les clés pour comprendre notre propre existence.

En 2023, Miyazaki nous livre donc une nouvelle histoire, celle de Mahito, un jeune garçon de bonne famille. Suite au décès de sa mère lors d'un bombardement à Tokyo, il part vivre à la campagne où il rencontre un mystérieux héron polymorphe. Ce dernier lui révèle qu'il peut l'aider à retrouver sa maman. Le film se divise alors en deux parties distinctes : le monde réel et concret de Mahito, et l'univers fantastique et déroutant annoncé par le héron parleur.

Un Retour Inattendu et une Production Exceptionnelle

En 2013, Miyazaki annonce prendre sa retraite suite à sa nouvelle réalisation, Le Vent se Lève. Le film a un petit côté testamentaire, ce qui aide plutôt pas mal à convaincre les cinéphiles du monde entier que pour une fois, peut-être que papy Totoro va s’y tenir. Mais non, quelques mois à peine après s’être arrêté, il revient sur ses paroles pour la quatrième fois (au moins) de sa carrière et se lance dans la réalisation d’un court-métrage en animation 3D. Tout semble démontrer que ce nouveau film, qui deviendra donc Le Garçon et le Héron dans son titre français, sort de la norme. Même pour Miyazaki. Alors que la production officielle commence en 2017 avec une date de fin estimée à l’été 2020, la durée de production atteint finalement sept ans, ce qui en fait le projet le plus cher du studio… Qui est obligé de trouver de la thune pour le financer à droite à gauche, notamment en vendant les droits de diffusion de son catalogue à Netflix. Par ailleurs, malgré son coût astronomique, le film sort au Japon sans aucune autre promotion qu’une unique affiche. Pas de bande-annonce, rien.

Ce long processus de création témoigne de l'importance accordée au film, qui est devenu le projet le plus coûteux du Studio Ghibli.

Un Film Autobiographique et Familier

Et pourtant, on reste en terrain connu ; Hayao Miyazaki n’est pas soudain devenu un autre artiste, il reste le même. Il continue de mettre beaucoup de lui-même dans son cinéma, en donnant ici au père de Mahito le même métier que son propre paternel, industriel dans la fabrication de pièces d’aéronautique. Les bombardements du début du film et l’état de santé de la mère de Mahito sont aussi des éléments autobiographiques, même si la mère de Hayao Miyazaki n’est pas décédée comme dans le film.

Lire aussi: Organiser une Chasse au Trésor Inoubliable

En cela le film est très proche de la réalisation précédente du cinéaste, Le Vent se Lève, qui s’appuyait aussi beaucoup sur le vécu de Miyazaki, ainsi que son rapport à la création et à la responsabilité de l’artiste face à cette dernière. De même d’un point de vue narratif et même esthétique, il y a peu de surprises. Cette combinaison entre la familarité d’un cinéaste que l’on connaît aujourd’hui presque par coeur et l’exceptionnel de la sortie d’un nouveau film dix ans après le précédent, qui pourrait bien être le dernier, encourage donc le décryptage.

Décryptage et Interprétations : Au-Delà de la Suranalyse

Aussi la deuxième heure du film Le Garçon et le Héron semble truffée de symbolismes et messages codés qui seraient donc une manière pour Hayao Miyazaki de nous donner des coups de coude et nous inciter à ouvrir les yeux. Que faudrait-il alors comprendre ? Que le vieillard qui régit le monde absurde d’où vient le héron serait Hayao Miyazaki, en pleine crise existentielle vis à vis de son oeuvre artistique et de sa responsabilité face au monde ? Que le royaume des perruches et son absurdité lui permettrait de critiquer l’impérialisme aveugle de son pays ? Que la scène dans la salle d’accouchement avec la nouvelle mère de Mahito serait une manière pour Miyazaki d’exprimer sa propre peur de la mort, faisant écho à sa reprise des tableaux de l’Îles des morts par Böcklin ? Et qu’est-ce qu’il faut voir dans cette espèce de rocher stellaire magique qui aurait créé ce lieu ?

Peut-être. Peut-être y-a-t-il vraiment quelques énigmes à déchiffrer dans tout ce déferlement d’iconographies et de règles fantasques. Mais se concentrer uniquement sur cela, c’est passer totalement à côté du film. C’est oublier que l’essence même du cinéma de Miyazaki, c’est de faire voyager nos sentiments en les offrant à des personnages hauts en couleur, qui nous les rendent ensuite changés. C’est un art du coeur qui nous fait ressentir des choses sans forcément comprendre d’où naîssent les sentiments.

Certains critiques ont vu dans le personnage du grand-oncle, rongé par l'inquiétude, une sorte de double de Hayao Miyazaki, qui lancerait un message d'alerte sur notre tragique destinée. Le réalisateur y introduit plusieurs thématiques personnelles. Shôichi, le père de Mahito, dirige une entreprise qui fabrique des composants d'avion, comme le propre père de Miyazaki. Il apparaît comme un père de famille distant, souvent plus préoccupé par son travail que par le quotidien, image traditionnelle du pater familias du milieu du siècle.

Comment Vivre ? Le Voyage Initiatique de Mahito

Le Garçon et le Héron s’appelle donc en japonais « Comment doit-on vivre ? » ou « Et vous, comment vivrez-vous ? » selon les traductions. C’est là la plus grande réussite de ce nouveau long-métrage : le personnage de Mahito. Un jeune garçon meurtri, fier, indépendant, hautain, loyal. Caractérisé par un statut d’enfant de noble lignée, d’une classe sociale élevée, et qui malgré sa confiance en soi doit faire face au chagrin, à l’échec, et doit apprendre à accepter l’aide de son prochain. Et à aider en retour. Si Miyazaki est réputé pour la complexité de ses personnages féminins, voilà qu’il offre son plus beau personnage de garçon à son public. Et qu’il plonge ce garçon dans un univers complexe, où il se permet autant d’aller chercher le grotesque que le beau, le drôle que le terrifiant… Comment Mahito doit-il vivre ?

Lire aussi: Tout savoir sur les rollers Oxelo enfant

Lors du climax du film, Mahito et ses amis réussissent à s’échapper du monde parallèle avant que ce dernier s’effondre. Derrière lui, les dangereuses perruches géantes s’échappent aussi mais se transforment en petits oiseaux tous mignons lors de la traversée vers notre réalité. Les héros rient alors face à l’absurdité et la beauté surprenante de ce moment… Tout en se faisant chier dessus par les perruches. C’est ça, le monde réel que Mahito ne doit pas fuir. Un monde à la complexité inégalée par toute fiction, où un moment de grâce peut être accompagnée de fientes sur ta tronche. Une tentative sublime de Miyazaki d’inciter Mahito à choisir de vivre sa vie réellement, même si cela veut dire qu’il doit le faire sans sa mère.

Un Film Ghibli ? Un Héritage et un Avertissement

Lors d’une interview télévisée en 2017, Toshio Suzuki, le co-fondateur de Ghibli, considéré comme le bras droit de Miyazaki, avait déclaré que le grand animateur réalisait ce film pour son petit-fils, comme pour lui signifier : « Grand-père va bientôt partir vers le prochain monde, mais il laisse ce film derrière lui. ». Le Garçon et le Héron serait donc un héritage. De fait, l’ensemble du film tourne autour de la conception du passage de la vie à la mort, l’existence d’une éventuelle vie après elle, la relativité du temps et de l’espace et la passation de responsabilités entre les générations. La notion d’effondrement et de renouveau est au cœur de la conclusion du film.

C’est après un second visionnage que la signification meta du film nous saute aux yeux telle une épiphanie. Miyazaki nous parle indirectement de sa propre mort et de l’avenir de cet univers magique qu’il a créé, voué à disparaître. Le Garçon et le Héron n’est pas qu’un simple film Ghibli parmi les autres, c’est l’incarnation cinématographique des adieux d’Hayao Miyazaki et une mise en garde pour le studio d’animation et ceux qui risquent d’en prendre le contrôle dans une ambition de pouvoir et de vanité personnelle. Tout ce qu’il reste d’ailleurs de ce monde magique après son effondrement, c’est une petite figure sculptée, oubliée dans la poche du jeune garçon.

Magie, Mort et Réenchantement du Monde

Une fois de plus, sans prosélytisme religieux, sans dogme ni règle rigide, à la seule puissance de son imaginaire, Miyazaki nous offre un miroir créatif pointant sur notre réalité bien concrète. Il nous chuchote dans l’oreille, à celui qui saura l’écouter, que la magie existe vraiment, que la mort n’est qu’une porte vers une infinité de possibilités, que tout est cycles entre création et destruction, que le bonheur se trouve dans la simplicité, l’amour et le souvenir des êtres aimés. Si notre monde réel semble plus que jamais désenchanté et sombre, avec une perspective d’effondrement assumée par la narration de l’œuvre, l’Enfant et le Héron nous donne quelques clés supplémentaires pour le réenchanter.

Un Style Inchangé et une Fidélité aux Thèmes Chers

10 ans, c’est long ! et beaucoup s’étaient faits à l’idée qu’Hayao Miyazaki, du haut de ses 82 ans, ne produirait plus rien. Et pourtant, le revoilà en grande forme pour nous offrir l’œuvre culminante d’une vie dans un style graphique inchangé depuis ses grands chefs-d’œuvre comme Mon Voisin Totoro ou Princesse Mononoke. De la belle 2D dessinée, avec ses paysages peints et à l’animation vivifiante, le tout dans un style hautement coloré et imprévisible.

Lire aussi: Reconnaître et traiter l'appendicite chez l'enfant

Ce nouveau chef-d’œuvre de Miyazaki, immense spectacle visuel où chaque plan est une merveille, est peut-être l’adieu onirique d’un artiste immortel se préparant pourtant à la mort. Il y aborde les thèmes qui lui sont chers (le rapport au vivant, à la nature, à la création, à la famille, à la vie, à la mort justement) sous un angle nouveau, avec le sentiment d’urgence de celui qui sait que c’est peut-être la dernière fois… C’est absolument magnifique. Et bouleversant. « Quoiqu’il advienne, nous devons essayer de vivre », nous dit le réalisateur. « Il nous reste un long chemin à parcourir : pour cela, il suffit de trouver la porte.

Adaptation et Influences : Du Roman Philosophique à Alice au Pays des Merveilles

Hayao Miyazaki, légendaire sensei (« maître ») de l’animation japonaise, l’avait pourtant juré en 2013 : Le vent se lève serait son ultime long métrage, son cadeau d’adieu, un dernier chef-d’œuvre avant la retraite. 10 ans plus tard, le voici pourtant de retour, à 82 ans, avec Le Garçon et le Héron, conte splendide et foisonnant, mi-autobiographique, mi-fantasmagorique. « Cette histoire est la quintessence de son univers. Mais que raconte donc Le Garçon et le Héron ?

Ce film d’animation est une adaptation du roman de Genzaburō Yoshino intitulé Et vous, comment vivrez-vous ? (traduit et édité récemment en français). Ce livre encore méconnu en France est un monument littéraire au Japon, un livre sur la liberté individuelle et la solidarité publié au coeur des années 30 dans un Japon militarisé et allié avec l’Allemagne nazie. Le roman utilise son personnage principal, un adolescent japonais vivant dans les années 30, pour établir un manuel quasi philosophique de vie. Grâce à ses expériences et aux observations de son oncle, ce jeune homme va grandir et émanciper son esprit.

Une des filiations les plus évidentes concernant Le garçon et le héron reste Alice au pays des merveilles (et donc, par extension, Mon voisin Totoro et Le voyage de Chihiro). Comme Alice avec le Lapin blanc, Mahito est attiré par le héron à l’intérieur de la tour abandonnée à travers un tunnel de végétation. Comme l’héroïne de Lewis Carroll, le jeune garçon chute ensuite longuement puis atterrit dans ce monde peuplé d’intrigants habitants aux mœurs étranges.

Analyse Technique et Esthétique : Réalisme et Détails

Le film est par ailleurs fidèle à ce qui fait la marque de fabrique des œuvres de Miyazaki (et de Takahata), à savoir la recherche d’une certaine forme de réalisme dans l’animation de ses personnages. Même si les scènes prennent du temps (et de l’argent !) à être animées, Miyazaki n’hésite pourtant pas à représenter Mahito en train de s’habiller ou de ramasser un livre tombé par terre, sans que cela apporte quoi que ce soit à l’intrigue. Il joue également avec les attendus habituels d’un spectateur.

On retrouve également les scènes de repas propres aux films de Miyazaki, moments de pause, de partage et de retrouvailles autour de mets aussi appétissants que simples, comme dans Le voyage de Chihiro ou Ponyo sur la falaise. Les décors fourmillent de détails que l’on remarque au bout de plusieurs visionnages. Chaque paysage et chaque décor possèdent sa propre identité, la maison de Kiriko regorgeant de bibelots, n’est pas sans rappeler l’intérieur baroque du Château ambulant, la masure discrète et douillette de Himi évoque la chaleur et le confort d’un cottage anglais, l’inquiétante tour abrite en réalité de nombreuses niches où les perruches vaquent à leurs diverses occupations.

Alors que les grosses productions animées actuelles semblent s’engluer dans un scénario générique et trop souvent formaté, Le garçon et le héron prend donc son temps. Un temps où chaque détail ajoute du réalisme et de la crédibilité au monde imaginé par Hayao Miyazaki.

Un Monde Parallèle : Reflet de Notre Réalité

Cependant notre univers et celui de la tour ne sont pas si antinomiques. L’étrange création est en réalité profondément reliée au nôtre. Les attendrissants Warawara s’envolent pour devenir des humains, tandis que les âmes errantes sont nos morts cherchant l’apaisement d’une faim inextinguible. Les deux mondes semblent en réalité mystérieusement reliés, à travers le portail temporel qu’est cette tour tombée du ciel.

En réalité, les perruches sont le double des hommes, un pendant parfait à notre humanité, a fortiori dans un Japon rongé par la guerre, sur le point de connaître la capitulation et la dévastation par les bombes atomiques après avoir été un empire guerrier régnant sur le Pacifique. Ce monde n’est donc pas si étranger aux nôtres, il en est le pendant.

La Mort et le Deuil : Thèmes Centraux

Plus tard, le héron rappelle au garçon qu’il n’a pas pu voir le cadavre de sa mère : il s’agit donc pour Mahito, plus que de retrouver sa mère, de voir la mort « en face ». Dans un accès de rage, qui est aussi une pulsion morbide, il se frappe le visage d’une pierre qui se couvre de sang. La mort, ici, n’est pas le fait des seuls esprits, au contraire, elle est profondément incarnée.

Dès lors, la trajectoire du film est celle d’une sublimation de la mort, autrement dit, il s’agit pour Mahito de faire le deuil de sa mère, d’accepter son absence, et d’accepter, du même coup, une nouvelle figure maternelle en la personne de Natsuko.

Interprétation des Signes et Ambivalence des Personnages

Dans le monde réel ou dans le monde imaginaire en effet, aucun endroit ni aucun personnage n’est totalement ce qu’il semble être. Tout le film baigne dans cette inquiétante étrangeté, où les personnages et les choses sont ambivalentes. Tout le film met en scène le combat de la vie sur la mort du jeune Mahito, pris en tenaille par des sentiments contradictoires face à une nouvelle réalité qu’il ne considère pas immédiatement comme amicale.

tags: #l #enfant #et #le #heron #analyse

Articles populaires: