Introduction

L'interruption volontaire de grossesse (IVG), ou avortement, est une réalité à laquelle de nombreuses femmes sont confrontées. En France, entre 215 000 et 230 000 IVG sont pratiquées chaque année, selon la DRESS. Bien que l'IVG soit un droit légal, elle demeure un sujet sensible, entouré de débats passionnés et de représentations parfois dramatisantes. Au-delà des aspects médicaux et éthiques, il est crucial de s'intéresser aux conséquences psychologiques potentielles de l'avortement sur les femmes concernées. Cet article propose une synthèse approfondie des connaissances scientifiques actuelles sur ce sujet complexe, en tenant compte des témoignages de femmes et des analyses de spécialistes. Il est essentiel d'aborder cette question avec nuance et rigueur, en évitant les généralisations hâtives et les idées reçues.

La Complexité de l'Établissement d'un Lien de Causalité

De nombreuses femmes rapportent des souffrances psychologiques après une IVG, qui peuvent se manifester par des troubles tels que la dépression, l'anxiété ou des idées suicidaires. Cependant, il est scientifiquement difficile d'établir un lien de causalité direct entre l'IVG et ces troubles. Pourquoi ? Parce que la vie humaine est complexe et qu'il est rare qu'un seul événement soit la cause unique d'un problème psychologique. De nombreux facteurs peuvent influencer le bien-être mental d'une femme après un avortement, tels que son histoire personnelle, son contexte social, ses relations avec son partenaire et sa famille, et ses convictions personnelles.

Une étude danoise menée entre 2000 et 2016, portant sur 523 380 femmes âgées de 18 à 36 ans, a montré que 9,4 % des femmes avaient avorté au moins une fois. Les résultats ont révélé que les femmes ayant avorté présentaient un risque plus élevé de tentative de suicide non fatale par rapport à celles qui n'avaient pas eu recours à l'IVG. Cependant, ce risque était similaire durant l'année précédant et l'année suivant l'IVG, ce qui suggère que d'autres facteurs, préexistants à l'avortement, pourraient être en cause.

Le Rapport de l'American Psychological Association (APA, 2006) souligne également qu'il n'existe pas de preuve formelle que l'IVG cause directement les troubles psychologiques. L'APA met en évidence que des facteurs préexistants, tels que la pauvreté, la violence ou la consommation de drogues, compliquent l'analyse. Établir une causalité directe nécessiterait un essai randomisé, ce qui est éthiquement et pratiquement impossible.

Le Silence Pesant Autour de l'IVG et la Nécessité d'un Accompagnement Adapté

Ne pas prouver la causalité ne signifie pas nier les troubles. La société fait face à un silence pesant autour de l'IVG, qui nuit à l'accompagnement des femmes, des couples et des familles. Le corps médical doit protéger à la fois la mère, le père et l'enfant, en particulier dans ces moments de vulnérabilité. Les témoignages de femmes et les données scientifiques convergent : les troubles psychologiques post-IVG sont fréquents et graves.

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Face aux grossesses non désirées, il est urgent de proposer un accompagnement plus humain et transparent. En cas d'IVG, un suivi psychologique adapté est essentiel pour aider les femmes à surmonter ce qui peut être un drame majeur. Cet accompagnement doit être personnalisé et tenir compte des besoins spécifiques de chaque femme. Il peut inclure des entretiens individuels, des groupes de parole, ou d'autres formes de soutien psychologique.

Le Syndrome Post-Abortif: Un Mythe Propagé par les Milieux Anti-IVG

Sur internet, les milieux anti-IVG propagent très largement l'idée qu'il existerait un syndrome post-abortif, chez les femmes qui ont avorté. Or les grandes revues médicales affirment que ce syndrome n'existe pas. Mais il s'encastre dans l'histoire longue et dramatisante de nos représentations sur l'avortement.

Ce "syndrome" circule amplement, notamment sur internet et les réseaux sociaux, et a pris de l'ampleur depuis son apparition, à l'échelle internationale, au début des années 2000. Les symptômes attribués à ce syndrome incluent la perte de l'estime de soi, les troubles alimentaires, les troubles du sommeil, la dépression et les pensées suicidaires. Selon les promoteurs de cette idée, ces troubles seraient dus à la culpabilité des femmes à avoir avorté.

Les grandes revues médicales, en psychiatrie tout particulièrement, sont formelles : ce syndrome n'a aucune existence attestée par la communauté scientifique. Cependant, l'idée que l'avortement serait forcément dramatique et que les femmes pourraient bien ne pas s'en remettre a prospéré, car elle s'enracine dans une représentation plus longue et plus partagée de l'IVG.

L'Évolution de la Rhétorique Anti-IVG

Au tournant des années 2000, la rhétorique anti-IVG a changé de pied. D'abord construite autour de l'humanisation des fœtus, empreinte de valeurs chrétiennes, et l'impératif qu'il y aurait à défendre un "enfant à naître" contre l'avortement dépénalisé depuis 1975, elle a mué. Et ce sont désormais les femmes qu'il faudrait protéger, dans cette rhétorique avortement, et les empêcher de se saboter en avortant, au risque de vivre une expérience traumatique.

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Cette bascule de l'argumentaire anti-IVG intervient quand les milieux anti-avortement se coulent dans les questions d'égalité hommes-femmes, et la défense des droits humains. Alors qu'en fait, le syndrome post-abortif, tel qu'il est décrit par ces réseaux qui se disent "pro-vie" et qu'on peut aussi appeler "anti-choix", n'existe pas.

L'IVG: Un Droit, Mais Pas Toujours un Drame

En novembre 1974, quand Simone Veil, ministre de la Santé, s'exposait à la violence aiguë des députés en soutenant son projet de loi de dépénalisation de l'avortement devant l'Assemblée qui allait changer l'histoire, elle ne disait ainsi pas autre chose - comme le montre l'intégralité de son discours consultable ici ou encore là : Pour voir ce contenu, acceptez les cookies. Pour afficher ce contenu Youtube, vous devez accepter les cookies Publicité.Ces cookies permettent à nos partenaires de vous proposer des publicités et des contenus personnalisés en fonction de votre navigation, de votre profil et de vos centres d'intérêt. À l'époque, il n'est pas question pour la société "d'encourager" les femmes à avorter, précise bien Simone Veil, qui précise que “l'avortement doit rester l'exception, l'ultime recours pour des situations sans issue”. Car l'avortement, dit-elle, depuis "sa conviction de femme", "c'est toujours un drame et cela restera toujours un drame".

La loi passera et entrera en vigueur le 17 janvier 1975 (à l’essai d’abord, puis définitivement), et dans le texte, on retrouvera cette idée que l’IVG qu’on confie aux médecins avant les 10 semaines de grossesse à l’époque, est seulement destinée aux "femmes s’estimant en situation de détresse"… et c'est seulement en 2014 qu'on supprimera, dans la loi, cette condition de détresse des femmes. En 2022, tandis qu'il présentait son programme pour un nouveau quinquennat, Emmanuel Macron s'était engagé à ne pas revenir sur le droit des femmes à l'IVG désormais possible jusqu'à 14 semaines de grossesse… mais avait déclaré à son tour : "C’est un droit, mais c’est toujours un drame pour une femme".

Or ce que montrent des chercheuses comme Marie Mathieu, ou Laurine Tizzy, qui a en particulier enquêté en ethnographe auprès de centres d'orthogénie où l'on reçoit les femmes pour qu'elles avortent, c'est que les femmes, elles, sont loin de toutes raconter leur geste comme un drame et ses conséquences comme un trauma. Et si elles pleuraient, encore faudrait-il peut-être leur demander pourquoi elles pleurent, et de quoi elles souffrent, alors qu'elles s'apprêtent à interrompre une grossesse non désirée : absence du compagnon, rupture amoureuse, complications matérielles pour s'organiser pour avorter, culpabilisation par l'entourage… sont autant de causes possibles d'un chagrin qui trouverait à s'exprimer au moment où elles font la démarcher d'avorter - sans le vivre nécessairement comme un drame.

La Culpabilité Présumée des Femmes et le Discours de la Psychanalyse

Sauf que la culpabilité présumée des femmes ne s'enracine pas seulement dans les racines chrétiennes d'une pensée de l'avortement, mais aussi dans le discours de la "clinique de l'avortement", en psychanalyse, comme le montre par exemple la psychanalyste Laurie Laufer, qui rappelle que tout un pan de la psychanalyse a facilement dessiné un continuum entre infanticide et crime psychique.

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