L'Argentine a franchi une étape décisive en matière de droits reproductifs avec la légalisation de l'avortement. Cette avancée, fruit de luttes acharnées et de débats passionnés, place le pays parmi les rares nations d'Amérique du Sud à autoriser l'interruption volontaire de grossesse (IVG). Ce changement législatif a des implications profondes pour les femmes argentines et pourrait avoir un impact significatif sur le paysage des droits reproductifs dans la région.

Contexte et historique du débat sur l'avortement en Argentine

L'avortement en Argentine était auparavant illégal, sauf en cas de viol ou de danger pour la vie de la mère, une loi datant des années 1920. Cette situation contraignait de nombreuses femmes à recourir à des avortements clandestins, souvent dans des conditions dangereuses, entraînant des complications médicales et, dans certains cas, des décès. Le président Alberto Fernandez avait d’ailleurs évoqué les 3 000 femmes décédées depuis 1983 des suites d’avortements clandestins. Face à cette réalité, les mouvements féministes et les organisations de défense des droits des femmes ont mené une lutte persistante pour la légalisation de l'avortement, arguant qu'il s'agissait d'une question de santé publique, de justice sociale et de droits humains.

En 2018, un projet de loi autorisant l'IVG avait déjà été voté par les députés, mais avait été rejeté par le Sénat quelques jours plus tard. Cette tentative infructueuse avait mis en évidence les divisions profondes au sein de la société argentine sur cette question.

Le vote historique au Congrès et au Sénat

Le 30 décembre, après un débat de plus de douze heures, le Sénat argentin a finalement adopté la loi autorisant l'avortement jusqu'à 14 semaines de grossesse. Ce vote historique, intervenant deux ans après l'échec d'une première tentative, a été salué par les défenseurs des droits des femmes comme une victoire cruciale. La présidente du Sénat, Cristina Kirchner, a exprimé sa satisfaction en déclarant que la loi était désormais entre les mains de l'exécutif.

Des milliers de partisans du « oui » ont manifesté leur joie devant le Parlement, tandis que les opposants à la loi, soutenus par l'Église catholique et les protestants évangéliques, ont exprimé leur déception.

Lire aussi: Konbini, Italie, Avortement : Décryptage législatif

Les implications de la légalisation de l'avortement

La légalisation de l'avortement en Argentine a plusieurs implications importantes :

  • Accès à des avortements sûrs et légaux : Les femmes argentines ont désormais le droit d'avorter en toute sécurité jusqu'à 14 semaines de grossesse, ce qui réduit considérablement les risques liés aux avortements clandestins.
  • Réduction de la mortalité maternelle : En permettant aux femmes d'accéder à des services d'avortement légaux et de qualité, la loi devrait contribuer à réduire la mortalité maternelle due aux complications liées aux avortements clandestins.
  • Autonomie corporelle et droits reproductifs : La légalisation de l'avortement renforce l'autonomie corporelle des femmes et leur droit de prendre des décisions éclairées concernant leur santé reproductive.
  • Impact régional : L'Argentine rejoint Cuba, l'Uruguay, le Guyana et la province de Mexico en tant que l'un des rares pays d'Amérique latine à autoriser l'IVG sans conditions. Cette avancée pourrait encourager d'autres pays de la région à reconsidérer leurs lois sur l'avortement.

L'influence des mouvements féministes et des organisations de défense des droits des femmes

La légalisation de l'avortement en Argentine est le résultat d'une lutte de longue haleine menée par les mouvements féministes et les organisations de défense des droits des femmes. Ces groupes ont joué un rôle essentiel dans la sensibilisation à la question de l'avortement, la mobilisation de l'opinion publique et la pression sur les législateurs pour qu'ils adoptent une loi progressiste.

Les Socorristas, un groupe de féministes argentines qui accompagnent les femmes dans leur parcours d'avortement, ont été particulièrement actives dans ce combat. Elles offrent un soutien téléphonique et émotionnel aux femmes qui souhaitent avorter, les aidant à surmonter les obstacles et à accéder à des informations fiables.

Les réactions et les divisions au sein de la société argentine

La légalisation de l'avortement a suscité des réactions mitigées au sein de la société argentine. Si les défenseurs des droits des femmes ont salué cette avancée comme une victoire historique, les groupes conservateurs et religieux ont exprimé leur opposition, arguant que l'avortement est une violation du droit à la vie.

L'Église catholique, en particulier, a joué un rôle actif dans la campagne contre la légalisation de l'avortement, mobilisant ses fidèles et exerçant une pression sur les législateurs. Le pape François, originaire d'Argentine, a également exprimé son opposition à l'avortement.

Lire aussi: L'avortement aux États-Unis : une analyse juridique

Malgré ces divisions, la légalisation de l'avortement en Argentine représente un pas important vers la reconnaissance des droits reproductifs des femmes et la promotion de la justice sociale.

Féminisme : Mouvements de pensée contemporains

Depuis une dizaine d’années, une nouvelle vague féministe semble voir le jour : celle d’une génération radicale et inclusive, plus largement gagnée à la pensée féministe, qui souhaite se déconstruire, c’est-à-dire réfléchir à ses biais sexistes intériorisés pour ne pas les reproduire. Ces nouveaux/elles féministes et ceux/celles des anciennes générations peuvent par ailleurs sembler divisé.es sur certains débats comme ceux autour de la prostitution et du travail du sexe, des religions, de l’inclusion des personnes transgenres, etc. Les militant.es se font entendre et font avancer collectivement la société en ayant recours à de nouveaux moyens d’action.

Les pensées féministes, diverses et variées, existent à travers le monde bien avant le xxe siècle et la conférence de Pékin. Chaque époque, chaque région géographique, a pu développer son interprétation, sa pratique, et ses combats. Si l’égalité en droit a été un combat central du xxe siècle et des deux premières vagues du féminisme, les mouvements féministes actuels ont accentué leurs efforts pour demander et atteindre une égalité réelle, de fait. Une évolution marquante est la facilité croissante à s’identifier et s’affilier aux féminismes, à se dire féministe, sous l’impulsion des nouvelles générations. Le mot est bien entré dans le langage courant - en France par exemple - et bien que se revendiquer féministe n’assure aucunement d’être réellement engagé.e et déconstruit.e, cela atteste d’une évolution positive de déstigmatisation du terme.

La variété des positionnements féministes est riche, mais il convient de présenter ceux ayant été développés récemment (dans les 25 dernières années) de manière transnationale et contemporaine et ayant repensé et enrichi les féminismes. Cela, en partie grâce à la mondialisation des échanges qui a permis aussi celle des luttes.

Les mouvements queer et LBGTQIA+

Ces mouvements sont les héritiers du lesbianisme radical des années 1970 dont un des combats était celui de visibiliser et questionner l’hétéronormativité dominante. Le terme hétéronormativité désigne l’existence d’une norme sociale dominante impensée, celle de l’orientation sexuelle hétérosexuelle. Le travail de Louis-George Tin (2008) a montré que l’homosexualité a été analysée par la psychanalyse pour la pathologiser alors que nos sociétés n’ont jamais pensé la construction de l’hétérosexualité comme telle. L’hétérosexualité est l’attirance pour les personnes du genre opposé au nôtre dans une conception binaire du genre. L’homophobie, le fait de nier, dévaloriser ou discriminer les personnes homosexuelles s’explique partiellement par l’existence de cette norme dominante de l’hétérosexualité, qui serait naturelle et la seule orientation sexuelle possible.

Lire aussi: Tout savoir sur les caillots après une interruption de grossesse

Pour Adrienne Rich, féministe américaine de la deuxième moitié du xxe siècle, un « réseau de contraintes » pousse les femmes et les hommes à penser que l’hétérosexualité est inhérente et inévitable. Il en va ainsi de chaque conte, production cinématographique ou télévisuelle mettant en scène une variation du mythe d’une princesse à la recherche de son prince charmant. La valorisation du couple hétérosexuel (social, légal, etc.), les violences de genre et la discrimination des autres orientations sexuelles et des personnes sans enfant constituent cette « contrainte à l’hétérosexualité ».

Selon le lesbianisme radical, le fait d’être lesbienne est politique. C’est là une des idées clés reprise aujourd’hui par des femmes comme Alice Coffin (Coffin, 2020). Le lesbianisme radical a même fait du choix du lesbianisme une stratégie politique de résistance pour échapper au patriarcat. Les lesbiennes n’étant pas attirées par les hommes, elles échappent au fait d’être définies socialement dans leur relation à eux (« la femme de ») et à leur appropriation dans un cadre privé (comme le couple).

Les perspectives queer permettent de visibiliser la pluralité des identités de genre et d’orientations sexuelles. C’est notamment une des richesses de l’acronyme parapluie LGBTQIA+ pour : lesbienne, gay, bisexuel.le, transgenre, queer, intersexué.e, asexuel.le et autres (le plus). Les orientations sexuelles et identités de genre sont aujourd’hui nombreuses et les catégories se multiplient dans le langage : pansexuel.le, aromantique, en questionnement, etc. L’existence de ces personnes, et leur visibilisation dans l’espace public sont politiques.

Les sexualités sont construites par le monde social. Elles se produisent au sein de structures socioculturelles à des moments historiques. Les chercheurs William Simon et John Gagnon (Simon & Gagnon, 1973) ont travaillé à repérer les scripts (ensemble de références et pratiques partagées) de la sexualité pour montrer comment les représentations et pratiques sexuelles sont produites et valorisées (ou non) selon les époques. Ce qui apparaît « normal » ou « anormal » en termes de sexualités n’est pas immuable. Les sexualités sont subjectives et vécues très différemment selon les lieux et les époques.

La clé de ces perspectives, c’est la démarche intellectuelle de déconstruction des évidences en matière de sexualité. Les normes sexuelles sexistes contemporaines sont, elles, déconstruites dans l’ouvrage Libres ! Pour s’affranchir des diktats sexuels de Ovidie et Diglee (Ovidie & Diglee, 2017).

Judith Butler a développé en 1990 dans Trouble dans le genre. Le féminisme et la subversion de l’identité l’idée de « performativité » du genre, selon laquelle le genre d’une personne se construit à travers les comportements et interactions quotidiennes, la répétition infinie des normes sociales. Nous performons / mettons en scène toutes et tous nos genres au quotidien. Une femme qui se maquille performe la féminité par exemple, alors qu’un homme qui se maquille, dans nos sociétés ultra-normées, continue de subvertir le genre.

Le féminisme pro-sexe

La sexualité est un enjeu de pouvoir et de domination, avec des pratiques classées comme anormales et normales. La sexualité a aussi longtemps été dépeinte comme un lieu de violences de genre, et ce particulièrement par les féministes matérialistes et abolitionnistes. Les féministes matérialistes des années 1970, comme Colette Guillaumin (Guillaumin, 1995), ont par exemple dénoncé le mariage comme étant une forme de prostitution légale.

Les interdits entourant les pratiques sexuelles sont décelables au travers des injures. La chercheuse Isabelle Clair (Clair, 2008) a ainsi montré que l’injure « pute » participe à reproduire l’ordre de genre hétérosexiste : les travailleur.ses du sexe sont stigmatisées pour leur activité et les filles sont stigmatisées en tant que groupe dès l’adolescence, associées à une sexualité débridée, dévalorisée. Cette stigmatisation planante pousse les jeunes filles à limiter leur comportement que ce soit dans l’habillement, le fait d’être amie avec un garçon ou être présente dans l’espace public afin d’éviter tout soupçon.

Le féminisme pro-sexe propose un nouveau paradigme réconciliant sexualité et féminisme : cette perspective féministe revendique la réappropriation de la sexualité par les femmes et les minorités sexuelles. C’est un courant issu des perspectives queer qui est apparu à partir des années 1980 aux États-Unis et qui est arrivé en France au début des années 2000. Le féminisme pro-sexe s’oppose au féminisme dit conservateur ou abolitionniste qui demande la suppression de la pornographie et de la prostitution considérées comme outils de la domination patriarcale. Les féministes pro-sexe revendiquent à travers le droit à disposer de son corps, celui d’exercer un travail du sexe. Elles considèrent aussi qu’une certaine forme de pornographie peut être réappropriée pour devenir un outil d’émancipation. Elles se positionnent contre l’infantilisation, le paternalisme et la victimisation des femmes travaillant par choix individuel revendiqué dans la pornographie ou la prostitution. Ce courant féministe a aussi le nom de pro-choix, car il veut soutenir les personnes faisant le choix d’exercer un travail du sexe et leur permettre d’avoir accès à des conditions de travail dignes tout en reconnaissant les discriminations, stigmatisations et violences que de nombreuses femmes subissent dans ce secteur. L’idée n’est pas de nier toute contrainte existante dans la prise de décision, mais de souligner que dans le monde économique actuel ce choix d’activité peut pour certain.es apparaître plus souhaitable que d’autres emplois perçus par les personnes concernées comme plus précaires ou aliénants.

Ovidie, ancienne actrice pornographique devenue réalisatrice en est une des figures phares. Elle a publié Porno Manifesto en 2002. L’idée d’une réappropriation du domaine sexuel passe pour elle par le développement de la pornographie féministe. En effet, sans condamner la pornographie, c’est l’omniprésence du désir, regard, et contrôle masculin dans ce domaine qui est pris pour cible. Dans cette nouvelle manière de concevoir et faire du porno, une attention particulière est portée aux conditions de travail (des niveaux de rémunération suffisants, un travail sur le consentement) ainsi que sur la représentation d’une diversité de corps, orientations et pratiques sexuelles loin des normes dominantes.

L’enjeu autour de la sexualité est politique : en déconstruisant les tabous, les préjugés, les discriminations et les représentations sexistes, l’ambition est d’aider les femmes et les diversités de genre à se réapproprier leurs corps, leurs sexualités et leurs désirs.

Une autre figure importante est Virginie Despentes, qui a notamment parlé de son expérience en tant que travailleuse du sexe dans King Kong Théorie (Despentes, 2016). Pour Despentes, ce n’est pas la sexualité qui constitue une violence tant que les femmes sont consentantes et rémunérées, mais le contrôle masculin sur la sexualité des femmes et leur faculté à décider à leur place ce qu’elles peuvent ou non faire. Pour elle, on empêche les femmes de jouir d’un cadre légal les protégeant et on les empêche de s’enrichir en stigmatisant le travail du sexe.

Un des débats concerne la législation autour du travail du sexe. Selon les travailleur.ses du sexe, les lois promues par les organisations abolitionnistes, comme « Osez le féminisme ! » en France, participent à la précarisation et la victimisation des prostitué.es. Les associations de travailleur.ses du sexe comme le Syndicat du travail sexuel (STRASS), mais aussi des ONG internationales comme Médecins du Monde, dénoncent l’insécurité, les risques sanitaires et l’invisibilisation renforcée par la loi de pénalisation des clients promulguée en 2016. Elles revendiquent la reconnaissance légale et sociale de la prostitution.

L’analyse pro-sexe permet d’apporter une perspective différente dans la lecture de la sexualité par le féminisme. Les travailleur.ses du sexe se situent davantage sur un continuum entre liberté et contraintes et y évoluent en fonction des moments et situations. C’est ce que permet de comprendre intelligemment le podcast de Ocean, « La politique des putes », diffusé sur France Culture qui analyse la question à partir de la parole des concerné.es.

Les mouvements intersectionnels

La perspective intersectionnelle est issue de la sphère militante. Elle encourage l’élaboration de savoirs à partir des luttes militantes et du vécu des personnes opprimées.

Le terme intersectionnalité renvoie à une imbrication et articulation de rapports de pouvoir entre eux. Contrairement à une idée répandue, ils ne s’additionnent pas, mais sont entrecroisés. Ils se construisent simultanément et se renforcent les uns les autres. La réalité d’une femme lesbienne blanche n’est ainsi pas une addition des discriminations sexistes et homophobes, mais bien un vécu particulier du fait de cette triple appartenance sociale.

Le terme a été théorisé par la juriste, Kimberlé Crenshaw en 1989 à l’occasion d’un procès. Des travailleuses noires ont porté plainte pour discrimination salariale et contre leurs conditions de travail, mais n’ont pas eu gain de cause. Le système juridique américain ne permettait pas de prendre en compte les discriminations de genre et de race simultanément. Le concept d’intersectionnalité a permis de donner une existence juridique à ces femmes noires qui étaient exclues des catégories juridiques.

L’intersectionnalité est un outil stratégique clé pour certains mouvements sociaux. Son utilisation a permis de rendre visibles et politiques des expériences particulières. Ce sont les militantes afro-américaines qui ont construit ce concept afin de dénoncer le fait que la féminité valorisée socialement soit la féminité blanche. De plus, l’agenda féministe dominant de l’époque correspondait à des revendications issues des expériences des femmes blanches : l’acquisition du droit de travailler et de vote qui ne correspondaient pas aux priorités et intérêts des femmes noires, exploitées dans le cadre de l’esclavage. Bell Hooks (Hooks, 1981) a expliqué que les stéréotypes racistes et sexistes (celui de la femme noire « sauvage » hypersexualisée et celui de la « mama » noir autoritaire, mais maternelle) ont permis la perpétuation de l’oppression des femmes noires.

Au cours des luttes pour les droits civiques aux États-Unis dans les années 1960-1970, les femmes noires ont subi une pression sur leur positionnement militant. Il fallait savoir de quel mouvement elles étaient les plus solidaires (féminisme ou antiracisme) alors même qu’elles étaient invisibilisées au sein des deux. En réponse à cela s’est développé l’afro-féminisme ou black feminism.

tags: #konbini #avortement #argentine #loi

Articles populaires: