Introduction

Au XIXe siècle, le corps féminin était un sujet tabou, dissimulé et rarement évoqué. Les manuels d'éducation et de savoir-vivre considéraient le corps des femmes comme un objet de péché, inspirant dégoût et mépris. Dans ce contexte pudibond, le "Journal des Demoiselles" offre un aperçu fascinant des attitudes et des pratiques liées à l'hygiène menstruelle. Cet article explore comment ce journal reflète les tabous de l'époque, l'éducation des jeunes filles et l'évolution des mentalités concernant le corps féminin, en particulier pendant les menstruations.

Le corps féminin au XIXe siècle : un tabou omniprésent

Le XIXe siècle est marqué par une culture de dissimulation et de silence autour du corps féminin. Les manuels d'éducation et de piété considéraient le corps des femmes comme un objet de péché, inspirant dégoût et mépris. On conseillait de le dissimuler, voire de le mortifier. Dans certains pensionnats, les bains de pieds étaient limités à une fois tous les quinze jours, et dans d'autres, on recommandait de ne laver que les parties du corps exposées à l'air, ce qui était fort restreint à cette époque où régnaient les jupons, les camisoles, les corsets et les cache-corsets. S'occuper trop de son corps était considéré comme une pratique réservée aux femmes de mauvaise vie.

La nudité faisait peur et la pudibonderie frappait aussi le langage : les femmes n'avaient pas de seins mais une gorge, pas de fesses mais des hanches. Virginia Woolf note avec embarras et répugnance : « Avons essayé nos dessous, c'est la première fois de ma vie qu'on m'oblige à porter certains sous-vêtements. » D'absurdes périphrases désignaient ce qu'on ne saurait nommer sans faire preuve d'indécence. Le mot « toilette » n'était pas nécessairement associé à des idées d'ablutions ; il ne s'agissait pas de « faire sa toilette » mais plutôt de bien porter une toilette, être en grande toilette, étrenner une toilette de bal. Ce n'est que bien plus tard qu'on pense au soin de propreté du corps.

L'éducation des jeunes filles : entre corps caché et corps montré

L'éducation des jeunes filles d'autrefois oscillait étrangement du corps caché au corps montré. Corps caché dans les manuels de savoir-vivre ou de piété, c'était un objet de péché qu'il fallait mortifier : « Ayez horreur des nudités de gorge et de toute immodestie », faisait dire à Fénelon l'auteur de La jeune fille et la vierge chrétienne. Corps montré et mis en valeur dans une optique matrimoniale, c'était un capital aussi bien qu'une dot : « Quand il s'agit du cercle de la famille, s'efforcer de plaire est un devoir pour la femme », écrit la comtesse Drohojowska dans son petit traité de morale. Et certaines jeunes personnes plus émancipées appelaient les soirées où elles portaient des robes moins strictes qu'à l'ordinaire « les jours d'Opéra et de grande peau ».

La honte du corps allait de pair avec la crainte des mots et traduisait la terreur qu'inspire la sexualité : on ne parlait pas de « ces choses-là », comme si les taire les empêchait d'exister. La jeune fille ignorait tout de sa physiologie, ne comprenait rien à sa puberté ou à ses malaises mensuels, et plus tard ne saurait pas en quoi consiste ce qu'on lui présenterait comme un devoir conjugal. Le corps tenait donc peu de place dans le journal intime ; il n'y était toléré que dans la mesure où il n'était ni un instrument de plaisir ni l'objet d'une tentation.

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L'hygiène menstruelle : un sujet tabou dans les journaux intimes

Si on considère l'importance que revêt l'arrivée des premières règles, la place qu'elles tenaient chez les femmes à une époque où la faiblesse de celles-ci était parfaitement admise, on est surpris de voir qu'elles ne sont jamais mentionnées dans les journaux intimes. Les demoiselles cachent beaucoup de choses. Il ne s'agit pas seulement de ratures, de pages arrachées, de passages écrits en code (on en saurait peut-être plus sur la folie de Virginia Woolf, sur les traumatismes sexuels que lui inflige son demi-frère si on savait ce que signifient les mystérieux « O, O+ » ou « Oo » au bas de certaines pages de son journal d'adolescente), mais aussi de réticences, de non-dits.

Dans les mêmes circonstances, Anaïs Nin parle d'un « malaise général qui n'attaque jamais son appétit », mais elle ne « se sent pas bien du tout », « elle est un peu malade ». C'est ainsi qu'à certaines dates qui reconstituent un cycle menstruel irrégulier, elle fait état de rhumes ou d'un mal de genou bien mystérieux. Le genou de Caroline, ou le corps occulté.

Seule Marie Bashkirtseff fulmine contre « cette saleté naturelle aux femmes », ou bien « la chose qui n'arrive jamais aux hommes » et qui la rend « penchée et imbécile ». Hardiesse d'expression toute relative d'ailleurs, puisque le recours à la langue de bois féminine se substitue aux mots trop crus : à dix-sept ans, elle se contentait de se dire « malade » ; plus tard, elle a recours au vocabulaire de l'atelier de peinture, et les règles deviennent - allusion au drapeau rouge - les …

Le cabinet de toilette : un espace ambigu

Mesure-t-on ce qu'il faut d'audace en 1891 à la baronne Staffe pour compléter ses Usages du monde d'un autre volume, Le cabinet de toilette ? Quant à la comtesse de Gencé, elle intitule son livre Le cabinet de toilette d'une honnête femme, ce qui sous-entend les limites de l'ouvrage : on n'y trouvera aucun conseil ni aucune recette susceptible de métamorphoser une respectable bourgeoise en cocotte, horizontale, demi-castor et autre créature. « Ce sanctuaire » est surtout présenté comme le lieu d'une alchimie modeste et convenable où la femme peut user de quelques discrets artifices pour sauvegarder sa beauté et « rester séduisante aux yeux du père de ses enfants ».

Ce ne sont que cretonnes, toiles de Jouy, volants de dentelle, poufs, pliants dorés, ottomane, aiguière en porcelaine, boîtes à houppes et eaux de senteur. Les brocs, les seaux, les tubs, les cuvettes se dissimulent sous les draperies, et on prend soin de rappeler qu'il est contraire à l'hygiène de se baigner dans une eau qui a déjà servi à une autre personne ou que se laver trop souvent les cheveux les décolore. Mais ce cabinet de toilette, comme le salon ou le boudoir, est un lieu pour l'épouse, la mère. Les jeunes personnes ne peuvent en franchir le seuil, et la baronne le déplore avec discrétion : « Aujourd'hui encore, les jeunes filles sortent des couvents, des grands pensionnats avec d'insuffisantes notions de propreté, et cela s'explique. Mais quand elles reviennent à leurs mères, celles-ci négligent, systématiquement, de leur enseigner cette partie de l'hygiène, de leur faire prendre des habitudes de netteté qu'elles ont souvent acquises elles-mêmes peu à peu, parfois non sans humiliations. »

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L'importance de l'éducation à l'hygiène

Aujourd'hui encore, les jeunes filles sortent des couvents, des grands pensionnats avec d'insuffisantes notions de propreté, et cela s'explique. Mais quand elles reviennent à leurs mères, celles-ci négligent, systématiquement, de leur enseigner cette partie de l'hygiène, de leur faire prendre des habitudes de netteté qu'elles ont souvent acquises elles-mêmes peu à peu, parfois non sans humiliations. Il ne semble pas que les ablutions tiennent une grande place dans le strict emploi du temps de la jeune Marie Lenéru. Tout juste note-t-elle que ce matin-là - elle a douze ans - elle s'est bien amusée en prenant un bain de pieds, et que distraite par l'arrivée de sa cousine déguisée pour le carnaval, elle « néglige son lavabo ». Bien plus tard, elle avoue qu'elle se lève à sept heures un quart, « flânant un peu en [se] lavant mal », mais cette négligence relève plus de la faute morale, de la paresse, et ne sera lavée que dans le confessionnal.

Les implications sociales et culturelles

L'histoire des jeunes filles, femmes en devenir, est intimement liée à celles des femmes qu'elles côtoient. Leurs parcours de vie, dans la sphère privée ou sur la scène publique, leur montrent ce qui est envisageable ou ne l'est pas, qu'elles l'acceptent ou le refusent, reproduisent sans discuter le modèle dominant ou plus rarement s'en affranchissent. Au regard de l'histoire des femmes et du contrôle politique de leur corps, la période 1920-1950 présente une cohérence certaine. Dès les lendemains de la Grande Guerre, la Troisième République, obnubilée par la dépopulation entreprend de légiférer pour s'assurer le contrôle des utérus.

Formées pour assurer le temps venu les diverses fonctions productrices et reproductrices que l'histoire des femmes a désormais bien explorées, les jeunes filles doivent également intégrer tout un ensemble de comportements réputés féminins dont les études sur le genre, nées aux États-Unis, ont montré le caractère culturellement construit. Alors que, écrit Françoise Thébaud, le sexe « fait référence à la nature, aux différences anatomiques et biologiques entre hommes et femmes, entre mâles et femelles [le genre] renvoie à la culture et concerne la classification sociale et culturelle entre masculin et féminin ». Si dès l'enfance les petites filles sont conditionnées par le jeu et l'enseignement à n'envisager d'autres accomplissements professionnels, amoureux, et familiaux que ceux autorisés aux femmes issues des mêmes milieux, c'est sans doute à l'adolescence que le caractère performatif du genre, au sens où l'entend Judith Butler, est le plus pressant. L'un des enjeux centraux de cette période de socialisation intense est la construction et la consolidation, par un mécanisme complexe que Christine Guionnet et Érik Neveu qualifient d'« interactif et multidimensionnel », de l'identité de genre par laquelle on est reconnu et on se reconnaît soi-même comme un « vrai » homme ou une « vraie » femme.

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