Irina de Chikoff, grand reporter au Figaro, est une figure complexe, tiraillée entre le journalisme de terrain, une fascination pour la Russie et une profonde quête spirituelle. Son parcours, marqué par des voyages incessants et une observation aiguisée du monde, révèle une femme d'une grande curiosité intellectuelle, dotée d'un esprit critique acéré et d'une sensibilité à fleur de peau. Son expérience de vie riche et variée a marqué son œuvre journalistique et sa perception du monde.
Une Carrière de Grand Reporter au Figaro
Irina de Chikoff a marqué le journalisme français par son travail de grand reporter au Figaro. Elle a écrit plus de deux mille articles pour ce journal. Son terrain de prédilection était le monde, des zones de conflit aux pays en pleine mutation politique. Elle a couvert des événements majeurs du XXe siècle, de l'Amérique latine au Proche-Orient, en passant par la Pologne de Solidarnosc, la Tchécoslovaquie de la "révolution de velours" et la Roumanie de Ceausescu.
Elle a été correspondante à Moscou pendant quatre ans, une période cruciale marquée par l'effondrement du système soviétique. Elle a observé avec lucidité et sans naïveté les bouleversements politiques et sociaux de cette époque, assistant notamment au bombardement du parlement russe par Boris Eltsine en 1993. Son regard sur la Russie était nourri par ses origines de Russe blanche, qui l'avaient prémunie contre le communisme et ses illusions. Elle a été correspondante à Moscou pendant six ans.
La Russie : Entre Fascination et Désillusion
La Russie occupait une place particulière dans le cœur et l'esprit d'Irina de Chikoff. Son héritage familial l'avait profondément marquée, et elle nourrissait une fascination pour ce pays complexe et ambivalent. Elle aimait la Russie. Ses origines de Russe blanche l’avaient prémunie contre le communisme, le progressisme et ses avatars en même temps qu’elles avaient associé, en elle, le fatalisme à la générosité.
Son expérience de correspondante à Moscou lui a permis de confronter ses idéaux à la réalité du terrain. Elle a été témoin des difficultés de la transition post-communiste, des luttes de pouvoir et de la corruption qui gangrenaient la société russe. Elle s'amusait de ce que les Occidentaux aient fait de Vladimir Poutine « l’abominable homme des glaces » parce qu’il gouvernait en tsar d’un autre siècle, et qu’il ne partageait pas leurs préjugés. Patriotisme russe et anticommunisme se disputaient son âme sans que le droit-de-l’hommisme s’y soit fait une place.
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L'anecdote d'Adrien, petit-fils d'une femme qui idéalisait la Russie, illustre cette désillusion. Sophie, la grand-mère d'Adrien, lui racontait mille et un contes sur la Russie. Elle n'y avait jamais mis les pieds, mais elle affirmait que seuls les Russes ont une âme. Devenu jeune diplomate, Adrien fait des séjours de plus en plus fréquents au pays de ses ancêtres. Il y découvre une Russie vénéneuse, carnivore, qui ne ressemble en rien à celle de Sophie. Au contact de cette planète étrange, Adrien voit la bulle de son enfance voler en éclats. Lui-même est projeté en orbite autour de personnages incongrus. Des bribes de son propre passé, mais aussi de celui de sa famille se télescopent. Lentement, inéluctablement, Adrien s'enfonce dans les vieux marais russes. Les démons qui y vivent ont plus d'un masque. Il tombera dans leurs pièges. Une victime presque consentante. De retour en France, Adrien comprendra que la Russie n'est qu'un songe.
Une Quête Spirituelle Profonde
Au-delà de son travail de journaliste et de sa fascination pour la Russie, Irina de Chikoff était animée par une quête spirituelle profonde. Elle cherchait Dieu. Elle n'était pas une dévote au sens strict du terme et n'épargnait pas les faiblesses humaines de ses sarcasmes. Orthodoxe, elle disait qu’un pope était en Russie un paysan qui n’avait pas envie de travailler et qui avait eu la chance d’avoir une belle voix pour chanter l’office en slavon.
Elle attachait cependant un prix infini à la foi de ceux qui lui apparaissaient comme de vrais chrétiens. Elle croyait qu'ils étaient le sel d'une terre livrée, autour d'eux, au chaos. Elle avait trouvé en eux, parfois, le reflet de cette éternité à laquelle elle tendait tout entière. Elle la contemple désormais face à face. Le Sourire de Dieu essaie d'en capter la couleur, les arômes, le gout, la modernité aussi.
Cette quête spirituelle se manifestait également dans son intérêt pour les "fous de Dieu" et les "âmes grandes". Elle était en quête de rencontres, et la rugosité ne désarmait pas, en elle, une attention sans bornes à ceux qui avaient eu le bonheur de se trouver sur son chemin, et qu’elle ne se lassait pas d’écouter, de comprendre. Elle voyait dans la foi une force capable de transcender les réalités matérielles et d'apporter un sens à l'existence.
On peut également noter son attachement à la Bretagne, un lieu de ressourcement et de spiritualité. Oups ! C'est à Sainte-Lune, en Bretagne, qu'Astrid a appris à aimer la vie, dans ce pays d'ouate, de crêpes brûlées et d'ajoncs, quand à marée basse se… Quelques années plus tard, quand vient la fin - si tôt, trop tôt, toujours trop tôt ! -, c'est en Bretagne qu'elle est retournée pour apprendre à s'en détacher.
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Un Caractère Indépendant et un Esprit Critique
Irina de Chikoff était connue pour son caractère indépendant et son esprit critique. Son caractère l’éloignait de toute forme de bien-pensance, de tout contentement naïf de soi. La droite gestionnaire l’agaçait par son manque de panache. Elle ne se laissait pas impressionner par les idéologies ou les discours convenus. Elle avait vu le monde de trop près. Dans le personnage politique, l’idéologue, l’homme d’État, elle traquait les faiblesses humaines, les accommodements avec la vérité, les sincérités successives, les inavouables secrets ; elle discernait le petit garçon fidèle à ses rêves derrière le grand fauve, ou l’enfance blessée avide de prendre une revanche sur les mécomptes et les déceptions de l’existence. Dans les grands événements dont elle avait été témoin privilégié, elle voyait avant tout le décor d’un spectacle. Dans les professions de foi politiques, elle faisait la part de la rhétorique et de l’écran de fumée.
Elle préférait les rencontres authentiques aux grands discours. Elle n’avait pas fait le tour du monde pour ses paysages : elle leur préférerait toujours les salles enfumées d’un bistrot, propices aux tête-à-tête, aux dévoilements de l’âme. Elle était en quête de rencontres. Elle était capable d'enthousiasme, mais elle restait toujours lucide et attentive aux nuances.
Une Femme Attachée à l'Amitié et aux Plaisirs Simples
Malgré son parcours professionnel intense et sa quête spirituelle exigeante, Irina de Chikoff était une femme attachée aux plaisirs simples de la vie. Pour entrer en matière, il faut un rire joyeux et une cigarette qui s’allume. Un déjeuner avec Irina commençait par cette bonne humeur apéritive, sans façons. À table avec Georges Suffert, Frédéric Ferney (elle voudrait nommer les amis), on ne refaisait pas le monde, on le croquait, garni d’anecdotes fraîches, d’histoire, de littérature, de plaisanteries. C’était roboratif et léger.
Elle aimait les discussions interminables devant un feu de cheminée, les cigarettes et la vodka. Elle aimait la Russie, la Bretagne, les grands espaces et le grand large ; l’amitié et les discussions interminables devant un feu de cheminée, les cigarettes et la vodka, les fous de Dieu, les âmes grandes, et ce curieux métier qui lui avait permis de faire le tour du monde avec, pour seule obligation, celle d’avoir les yeux grands ouverts : de rapporter ce qu’elle avait vu, d’expliquer ce qu’elle avait compris, de portraiturer ceux qu’elle avait croisés, de faire partager ce qu’elle avait éprouvé. Elle était entourée d'amis fidèles, avec qui elle partageait des moments de convivialité et d'échange intellectuel.
Une Disparition Brutale
Irina de Chikoff est morte le 19 janvier, et la nouvelle nous a cueilli avec la brutalité dont elle aimait user pour dissiper nos illusions, pour nous détacher de nos mirages, sans que vienne la démentir, cette fois, la bienveillance de ses yeux désormais fermés. Sa disparition a été ressentie comme une perte immense par ceux qui l'ont connue et appréciée. Elle laisse derrière elle une œuvre journalistique riche et variée, ainsi que le souvenir d'une femme d'exception, à la fois lucide et passionnée, critique et bienveillante.
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