L'insémination artificielle, une technique d'assistance médicale à la procréation (AMP), consiste à manipuler des gamètes (spermatozoïdes et/ou ovules) hors du corps humain pour aboutir à une conception. Elle se distingue de la fécondation in vitro (FIV) par sa méthode, mais partage le même objectif : aider les couples infertiles à concevoir. Si la première naissance humaine issue de FIV a eu lieu en 1978, l'histoire de l'insémination artificielle remonte à bien plus loin. Cet article se propose de retracer l'évolution de cette technique, de ses balbutiements à son essor actuel.

Les prémices de la fécondation artificielle au XVIIIe siècle

Appelée « fécondation artificielle » jusqu’aux années 1940, l’insémination artificielle trouve ses racines dans le dernier tiers du XVIIIe siècle. À cette époque, des naturalistes européens, animés par la volonté de comprendre les mécanismes de la reproduction, réalisent des expériences sur des animaux. Le biologiste italien Lazzaro Spallanzani (1729-1799) mène dans les années 1770 des expériences sur des grenouilles, démontrant ainsi que le contact physique entre le sperme et les œufs est indispensable à la reproduction, invalidant la théorie de la génération spontanée.

Spallanzani poursuit ses recherches dans les années 1780 en expérimentant sur des mammifères, notamment des chiens, avec succès grâce à la fécondation artificielle intracorporelle. Dans les années 1790, le chirurgien britannique John Hunter (1728-1793) réalise la première insémination artificielle humaine en injectant le sperme d’un homme dans le vagin de son épouse, contournant ainsi l’incapacité du couple à concevoir naturellement.

L'insémination artificielle au XIXe siècle : une pratique thérapeutique émergente

À partir des années 1830, puis 1860, quelques médecins européens s'appuient sur ces découvertes expérimentales pour explorer des applications thérapeutiques. Ils utilisent une seringue pour contourner la stérilité de certains couples, lorsque l’homme ou la femme souffre d’une malformation empêchant la rencontre des gamètes. Dans les années 1880, la fécondation artificielle est intégrée aux manuels de médecine. Réservée aux couples sans maladie héréditaire, elle est considérée comme un traitement possible pour certaines formes de stérilité, bien que pratiquée à petite échelle.

En 1803, en France, Michel-Augustin Thouret fut le premier à publier un ouvrage sur la technique des inséminations et les premiers résultats. Dans la deuxième moitié du xixe siècle, la situation évolua, avec des publications dans la presse médicale française et même des publicités présentant l’insémination comme un traitement de l’infertilité, dont l’excès suscita la réticence des autorités médicales et religieuses. L’insémination devint relativement clandestine en France et l’insémination hétérologue avec sperme de donneur cristallisa les oppositions morales.

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Le XXe siècle : perfectionnement des techniques et enjeux éthiques

Au début du XXe siècle et pendant l’entre-deux-guerres, les techniques d’insémination artificielle, tant animale qu’humaine, se perfectionnent. Les biologistes britanniques et russes jouent un rôle important en appliquant ces techniques à grande échelle dans l’élevage équin et bovin. L’insémination artificielle est alors utilisée dans les pays occidentaux pour traiter la stérilité, mais aussi dans un but eugénique et pour lutter contre la baisse de la natalité.

Les médecins commencent à débattre de l’encadrement déontologique, moral et juridique de la fécondation artificielle, cherchant à définir les droits et devoirs des époux, du médecin et de l’enfant à naître. L’Église catholique prend position en 1897, condamnant la fécondation artificielle humaine, la considérant comme un adultère de l’épouse, une atteinte à l’honneur de l’époux et une violation de la loi morale naturelle.

En 1949, l’Académie des sciences morales et politiques considérait l’hétéro-insémination comme une atteinte aux assises du mariage, de la famille et de la société. En 1957, le 17e Congrès de la Fédération des sociétés de gynécologie et d’obstétrique de langue française donna un certain aval à l’insémination intraconjugale mais émit les plus grandes réserves vis-à-vis de l’hétéro-insémination qualifiée d’opération aventureuse sur le plan médical. L’auteur du rapport voyait dans ce geste une méconnaissance de la dignité humaine.

L'essor des CECOS et l'encadrement de l'insémination artificielle en France

En France, les débuts de l’insémination sont réalisés grâce au Professeur Martial LAPLAUD, directeur de la Bergerie Nationale de Rambouillet et grâce à son assistant Monsieur Robert CASSOU. Ensemble, à force de travail, d’inventions et d’essais plus ou moins fructueux, ils mettent au point la collecte du sperme d’un taureau et son transfert artificiel sur vache.

Les premières grossesses avec du sperme congelé ont été rapportées aux États-Unis en 1954, et la technique de congélation se perfectionna en 1963 avec l’utilisation de l’azote liquide. En 1973, les deux premières banques françaises de sperme étaient créées à l’hôpital Necker et à l’hôpital Bicêtre à Paris, à l’initiative d’Albert Netter pour la première et de Georges David pour la seconde. Leur but était d’apporter une réponse au cas des stérilités masculines définitives.

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En 1973, Georges David fondait à l’hôpital Bicêtre le premier CECOS basé dès l’origine sur la gratuité du don de sperme et l’évaluation de ses résultats. Les statuts du Centre d’études et de conservation de sperme humain (CECOS) de l’hôpital Bicêtre, selon la loi de 1901 sur les associations, furent déposés en 1973. La mise en place de la fécondation in vitro, quelques années plus tard, fera évoluer la définition du sigle CECOS qui désignera alors et depuis les centres d’études et de conservation des œufs et du sperme humains.

La réhabilitation du donneur a donc été recherchée en premier lieu. Cette réhabilitation passait par la gratuité du don, cette gratuité transformait un acte vénal et donc non reconnu en un acte réfléchi et généreux. La gratuité s’inspirait d’une règle appliquée en France au don de sang. Par ailleurs, tout en valorisant le sperme, elle répondait au principe fondamental que le corps humain ne devait pas faire l’objet d’une commercialisation. Elle avait également l’avantage d’induire plus de sécurité, notamment pour l’enquête génétique visant à rechercher les pathologies qui pourraient présenter un risque pour l’enfant. Elle valorisait socialement le don de sperme et le traitement de la stérilité masculine. À l’époque, le donneur devait avoir procréé et être en couple.

Deux autres règles étaient instituées : le consentement écrit signé par les deux membres du couple et l’obligation d’un entretien avec un psychiatre ou un psychologue. L’objectif étant de donner au couple l’occasion de réfléchir sur ses motivations et les conditions particulières de ce mode de conception. Ces règles éthiques engageaient donc un ensemble de droits et d’obligations pour le couple donneur, le couple receveur, les équipes médicales, l’enfant et la société. En l’absence de réglementation et de législation, la définition de ces règles et obligations reposait sur le médecin. Une telle responsabilité ne pouvant reposer sur un seul individu, la structure CECOS apparaissait dès lors indispensable, apportant une réponse collégiale aux problèmes multiples et complexes soulevés par cette activité.

Aussi, dès la mise en place du premier CECOS, la question de l’évaluation de ses résultats s’est posée pour analyser les facteurs de succès et donc permettre une amélioration de la pratique et de sa sécurité (bien avant le concept de démarche qualité). Avec l’aide de Daniel Schwartz, spécialiste en épidémiologie et biostatistiques, une méthodologie rigoureuse permit de décomposer et d’analyser la part respective dans le succès des inséminations, des facteurs dépendant du sperme, de la femme et des conditions techniques.

La mise en place du CECOS de Bicêtre en 1973 servit de modèle pour la création de plusieurs centres en province (CECOS de Lyon début 1974, CECOS de Toulouse en 1976, CECOS de Rennes en 1977). Très rapidement, ils adoptèrent les principes, tout particulièrement éthiques, et les modes de fonctionnement du premier CECOS, avec de nombreux échanges et comparaisons des expériences entre les différents centres. Peu à peu se créait un certain esprit communautaire, notamment au cours des séminaires des CECOS auxquels participaient non seulement les médecins mais, fait important et innovant, tous les corps de métier impliqués dans les centres. Cette dynamique a été à l’origine de la création en 1981 de la Fédération française des CECOS qui, réunissant l’ensemble des centres, avait pour objectif de favoriser une cohésion de ces centres et d’en harmoniser la pratique tout en respectant l’autonomie et la particularité de chacun.

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Par ailleurs, au cours des années 1980-1990, face à l’augmentation importante des demandes d’autoconservation de sperme, les CECOS se sont organisés pour accueillir les demandes de préservation de la fertilité, notamment avant un traitement qui pourrait l’altérer (principalement les traitements du cancer).

L’émergence du sida dans les années 1980 et le risque de transmission du virus de l’immunodéficience humaine (VIH) dans le cadre du don de sperme fit l’objet d’un débat initié par Georges David lors du séminaire annuel de la Fédération des CECOS à Reims au printemps 1985. Très rapidement, les donneurs furent testés, bien avant la disponibilité officielle des tests ELISA. Ce dépistage fut étendu à tous les CECOS et aux femmes qui avaient reçu antérieurement du sperme de donneurs non testés.

En 1994, après plus de 2 ans de négociations avec les pouvoirs publics, les CECOS furent intégrés dans les CHU en tant qu’unités fonctionnelles ou unités de service en relation avec des services impliqués dans la médecine de la reproduction. Cette intégration dans les hôpitaux était un objectif des équipes médicales afin de valider ce qui était une réalité de la pratique : une prise en charge de patients et des donneurs dans la structure hospitalière.

L'insémination artificielle aujourd'hui : aspects éthiques et perspectives d'avenir

Aujourd’hui, en France, l’accès à l’assistance médicale à la procréation est réservé aux couples stables, formés d’une femme et d’un homme en âge de procréer, et dont l’infertilité est médicalement constatée. Un enfant sur 30 naît par assistance médicale à la procréation, que cela soit par fécondation in vitro ou par insémination artificielle. Contrairement aux idées reçues, très peu d’enfants conçus par assistance médicale à la procréation le sont grâce à un don de spermatozoïdes ou d’ovocytes (5% en 2015).

La condamnation de l’insémination artificielle par l’Église catholique s’est largement fondée sur un « sophisme naturaliste », cette erreur de raisonnement qui consiste à inférer ce qui doit être à partir de seuls faits. Pour l’Église, l’insémination artificielle doit être interdite, car elle n’est pas naturelle. Toutefois, de nos jours, les conservateurs ne sont pas les seuls à chercher à exploiter ce type d’erreur de raisonnement logique. Certains progressistes sont tentés de faire usage d’une autre erreur, appelée « sophisme moraliste », qui consiste à inférer des faits à partir de ce qui doit être.

Un article de La Tribune des CECOS, journal de la Fédération, paru dans les années 1990 à la suite du dévelop- pement de la fécondation in vitro avec la méthode de l’injection d’un spermatozoïde dans l’ovocyte (ICSI), annonçait la fin de l’insémination de sperme de donneur dans un avenir proche. Ce réseau apparaît ainsi comme une véritable institution qui a célébré son 40e anniversaire, en 2013, par un colloque intitulé « Quarante ans des CECOS, de la naissance de l’AMP au futur ».

Toutefois, les contraintes budgétaires actuelles du système de santé font apparaître une certaine inquiétude des différents acteurs impliqués, tandis que la société s’interroge sur de nouvelles prises en charge, par exemple la prise en charge du désir de procréation pour tous quel que soit le sexe ou le statut marital. Si la prochaine loi de bioéthique ouvre ces nombreuses possibilités, les CECOS seront sollicités au premier plan. La réflexion est déjà en cours au sein de la Fédération française des CECOS.

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