Depuis trois décennies, les scientifiques alertent sur la hausse des catastrophes, amplifiées par des événements climatiques toujours plus violents. Les inondations qui ont récemment dévasté Valence, en Espagne, avec leur lot de vies perdues et de quartiers engloutis sous les eaux, confirment tragiquement ces prévisions. Chaque année voit son cortège de drames humains et de destructions matérielles, affectant en priorité les plus vulnérables. Ces événements soulignent l’urgence de réponses adaptées face à des crises qui ne cessent de se multiplier.

L'ampleur des inondations récentes en Espagne

Le 29 octobre 2024, les provinces de Valence, Cuenca, Albacete et Murcie ont été frappées par des pluies diluviennes, faisant sortir de leur lit plusieurs rivières. Certaines villes, comme Chiva, ont reçu en quelques heures l’équivalent d’une année de précipitations. Ces inondations ont causé la mort d’au moins 217 personnes.

L’aléa s’est manifesté avec une intensité particulièrement forte : il est tombé autant de pluie en trois heures qu’au cours des 21 mois précédents, dans une région touchée par une longue sécheresse. L’épisode méditerranéen a vu son intensité redoublée par le phénomène de « goutte froide », débouchant sur un orage stationnaire dont la violence est aggravée par le changement climatique et la température encore très élevée de la Méditerranée.

Cette inondation correspond à une période de retour estimée entre 1 000 et 2 000 ans, dépassant de loin l’événement de 500 ans généralement considéré dans les plans et les règlements comme le scénario le plus dévastateur pour la planification des risques et les infrastructures de protection. Nous sommes confrontés à une inondation d’une ampleur extraordinaire, sur un territoire jeune, dont le développement est âgé d’à peine un siècle et qui compte déjà plus de 75 000 constructions touchées.

Facteurs aggravants

Urbanisation et aménagement du territoire

On ne peut pas parler du risque d’inondation sans parler d’urbanisation : sur l’ensemble du littoral méditerranéen, l’urbanisation a fortement augmenté la vulnérabilité des territoires par l’artificialisation, notamment des sols. La périphérie Sud de Valence, avec des quartiers extrêmement défavorisés et un urbanisme fragile, a été particulièrement touchée.

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La vulnérabilité de la région a été renforcée par l’aménagement accru des plaines alluviales au cours des dernières décennies sous l’effet de la croissance urbaine et démographique. Cette périurbanisation tend à concentrer les enjeux (habitations, infrastructures de communication, zones d’activités) dans des espaces à risque : près d’un tiers des habitations affectées ont été construites en zone inondable depuis les années 2000, alors que depuis 2003 les zones inondables étaient cartographiées.

Alertes météorologiques et communication

Outre l’urbanisation, nous pouvons retenir la pertinence de l’estimation de l’événement par l’agence météorologique espagnole, l’AEMET, qui estimait 150 mm en volume d’eau, par rapport à Météo France, qui en estimait 450. Ainsi, les habitants, notamment dans les zones les plus touchées, n’étaient pas suffisamment alertés et préparés pour la gestion de crise et faire face à l’évènement, ont été pris au piège dans leurs voitures, dans les parkings, et les parties basses des habitations.

Malgré des alertes anticipées de la part de l’Agence d’État de météorologie (abrégée AEMET en espagnol), le président de la communauté valencienne a minimisé la situation, si bien que les alertes n’ont été reçues sur les téléphones portables que très tardivement, près de deux heures après le début de la crue des fleuves Jucar et Magro.

Gestion de crise et coordination

Dans les jours suivant les inondations, la gestion de la catastrophe est assurée par la Communauté autonome, en collaboration avec l'État central. Cependant, cette double gestion suscite des critiques : bien que la région dispose des compétences nécessaires pour organiser la réponse à la crise, elle dépend des moyens de l'État, qu’elle doit solliciter. Le président valencien Mazón, membre du Parti Populaire (PP), choisit de temporiser sa demande de soutien à l'État, dont le gouvernement est dirigé par le Parti socialiste, opposé au PP. L’activation de l’Unité Militaire d’Urgence (UME), dépendant du ministère de la Défense, n’est demandée par Mazón qu'après le début de la catastrophe, dans la soirée du 29 octobre, et après plusieurs propositions de la part du gouvernement.

Conséquences sanitaires et environnementales

À Sedavi et Catarroja, des villes particulièrement touchées par les crues, les sauveteurs et bénévoles peinent à respirer, souffrant de maux de tête et de vertiges provoqués par la puanteur qui s'élève des débris. À cette odeur de viande pourrie s'ajoute celle des animaux morts enfouis sous la boue, ainsi que de la matière organique en décomposition.

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Les experts en santé publique redoutent une augmentation des maladies infectieuses à mesure que le nettoyage avance. Monica Garcia, la ministre de la Santé, a averti des risques accrus de troubles gastro-intestinaux, notamment des cas de gastro-entérite et d’hépatite A, en raison de la contamination possible de l’eau potable. Les hôpitaux de la région de Valence se préparent à une vague de patients souffrant d'infections liées à la stagnation des eaux de crue et à la boue contaminée. En parallèle, les eaux stagnantes créent des conditions idéales pour la prolifération des moustiques, des cafards et des rats, ce qui pourrait aggraver la situation sanitaire.

Colère de la population et réponse des autorités

Alors que les opérations de déblaiement continuent, la population exprime sa colère face à la lenteur de la réaction des autorités locales et nationales. Des manifestations sont prévues ce week-end dans plusieurs villes espagnoles, notamment à Valence, où les habitants accusent les responsables d'un manque de préparation et de réactivité. Carlos Mazon, président de la province de Valence, a été hué et couvert de boue lors d'une visite dans la ville sinistrée de Paiporta, où il était accompagné du roi Felipe et de la reine Letizia, ainsi que du Premier ministre Pedro Sanchez. Face à cette colère croissante, les autorités sont sous pression pour accélérer le nettoyage et éviter une crise sanitaire majeure.

La confiance a été érodée, la démonstration de la visite du Roi à Paiporta en ayant été tout à fait symbolique : les gens dénoncent le retard de l’alarme et de l’arrivée des secours, deux facteurs de leur colère. Je pense qu’indépendamment de la gestion de crise et de l’inondation, il y a dans l’organisation territoriale espagnole une grande méfiance vis-à-vis de l’État central. Si l’on doit retenir une leçon de cet événement, c’est qu’il faudra complètement revoir l’articulation entre le pouvoir central et le gouvernement régional, en analysant, à froid, les dysfonctionnements des différents intervenants et institutions.

Prévention et adaptation

Compte tenu de ce scénario, l’aménagement du territoire doit intégrer l’évaluation des risques : calculer l’ampleur des dangers, connaître l’exposition et la vulnérabilité d’un territoire et tendre vers des stratégies qui permettraient la réduction de leurs impacts. Ces dernières peuvent s’inscrire dans deux temporalités, l’urgence et la prévention.

Mesures d'urgence

Dans l’urgence : équiper les situations d’urgence d’infrastructures adéquates (mécanismes d’autoprotection, abris, espaces de confinement, de mise en sécurité).

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Mesures de prévention

Durant la prévention : doter le territoire d’infrastructures (des barrages, des bassins de stockage des crues) et généraliser la perméabilisation des sols pour accroître la résilience. Nous devons travailler dans le cadre d’un dialogue constant et comprendre l’interdépendance des systèmes humains et naturels. Les processus de cocréation pourraient renforcer les capacités du paysage à intégrer les perturbations, en partageant les expertises à l’échelle locale, dans le cadre d’un processus de démocratisation des risques.

Nécessité d'une approche globale et d'une "culture du risque"

Nous sommes confronté·es à la nécessité de repenser la manière dont nous aménageons le paysage, en nous adaptant à ce que Zygmunt Bauman a appelé la « modernité liquide ». Nous ne parlons pas seulement d’user de l’aménagement comme d’un outil pour « atténuer le risque » mais plutôt de l’intégrer pleinement dans cette « culture du risque ». Le risque est perçu lorsqu’il est préfiguré, et il est préfiguré par la communication et la représentation. Nous sommes confronté·es à la nécessité de repenser la manière dont nous aménageons le paysage, en nous adaptant à ce que Zygmunt Bauman a appelé la « modernité liquide ». Nous ne parlons pas seulement d’user de l’aménagement comme d’un outil pour « atténuer le risque » mais plutôt de l’intégrer pleinement dans cette « culture du risque ».

Le rôle des médias et la sensibilisation

Je suis circonspect par rapport aux médias en Espagne, surtout les médias télévisés. Je pense que, n’ayant pas de financement public, la télévision est très dépendante de la publicité, ce qui fait qu’il y a une nécessité d’attirer le public. Malheureusement, que ce soit en France ou en Espagne, cela se fait toujours par le sensationnel, et non pas par le traitement de fond. Je suis même surpris des reportages, actuellement, qui déferlent à travers différentes chaînes : bien que des experts soient interrogés, l’on retrouve le point commun méthodologique de l’entretien avec telle ou telle personne ayant perdu un proche ou ayant été touchée par l’événement. Finalement, sans un changement radical de leur mode de financement, je ne vois pas quel progrès pourrait être fait de la part des médias espagnols dans cette sensibilisation au risque climatique.

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