Introduction
La méthode de Karman, utilisant une sonde du même nom, a marqué un tournant dans l'histoire de l'interruption volontaire de grossesse (IVG) et de la prise en charge des avortements spontanés incomplets. Développée dans les années 1970, cette technique a permis de simplifier et de sécuriser l'avortement, tout en ayant un impact significatif sur le militantisme pro-choix et la légalisation de l'IVG. Cet article explore le fonctionnement de la sonde de Karman, son évolution, son contexte historique et son héritage dans les pratiques actuelles.
La Méthode de Karman : Une Alternative Moins Invasive au Curetage
La méthode de Karman, employée depuis les années 1960, est indiquée pour évacuer l'utérus, que ce soit lors d'une IVG ou après un avortement spontané incomplet. Elle repose sur l'utilisation d'un instrument spécifique, la sonde de Karman, introduite dans la cavité utérine à travers le col de l'utérus, puis connectée à une pompe à vide.
Fonctionnement et Avantages
L'intervention, d'une durée de 3 à 5 minutes, est considérée comme sûre et peu agressive pour la paroi utérine. Elle a progressivement remplacé le curetage, une méthode plus traumatisante pour la muqueuse utérine. La méthode de Karman se pratique généralement en hospitalisation de jour, sous anesthésie locale ou générale.
Le Contexte Historique : L'Avortement Clandestin et ses Dangers
Dans la France des Trente Glorieuses, la contraception et l'avortement étaient interdits, contraignant les femmes à recourir à des avortements clandestins, souvent pratiqués dans des conditions insalubres par des "faiseuses d'anges" utilisant des méthodes dangereuses.
Conséquences Tragiques
Cette situation entraînait un cortège de drames, avec des femmes arrivant aux urgences en raison de saignements et d'infections. Pour avoir le droit à un curetage, il fallait déjà saigner, être en cours de fausse couche. D'autres en réchappent mutilées, stériles. Les femmes qui en ont les moyens partent à l’étranger : Angleterre, Hollande, Suisse… où l’avortement est légal et sûr.
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L'Évolution du Taux de Décès Liés à l'Avortement
L'évolution du taux de décès liés à l'avortement entre les années 1960 et 1970 est pour le moins intrigante. Une hypothèse est que le procès de Bobigny, jugeant une jeune femme mineure ayant avorté et quatre femmes l'ayant aidée, et son verdict relativement clément, aurait libéré les pratiques en milieu médical.
La Révolution Karman : Simplicité, Sécurité et Autonomisation
La méthode Karman a été mise au point par des féministes américaines et basée sur l'utilisation d'un nouveau modèle de canules, souples et non traumatisantes inventées par le psychologue américain Harvey Karman.
Une Arme Révolutionnaire
Elle était d'abord particulièrement simple et sécuritaire. «À l'époque à l'hôpital, on ne faisait que des curetages, c'était beaucoup plus risqué: il fallait d'abord dilater le col de l'utérus pour pouvoir y introduire la curette. Ça se faisait avec des instruments métalliques, pas des canules souples comme celles de Karman. De ce fait, il y pouvait y avoir des perforations immédiates, mais également des béances du col, conséquence d'une dilatation instrumentale forcée. Les femmes avaient aussi plus de synéchies [adhérence cicatricielle des parois de l'utérus, ndlr]. Enfin, les infections étaient très nombreuses mais ça, ce n'était pas la faute des médecins: à l'hôpital, on ne faisait un curetage que si la femme avait initié toute seule sa tentative d'avortement. Or, pour pouvoir décoller une grossesse, il fallait introduire une sonde, et c'était cette sonde qui provoquait les infections et arrêtait la grossesse. C'est pour ça qu'il y avait une telle hécatombe!
Expérimentation et Résultats Enthousiastes
Au cours de l'année 1971, Stella Davis, une chirurgienne australienne exerçant à Londres, obtient l'autorisation d'expérimenter l'avortement par aspiration, venue des États-unis sous le nom de «lunch-time abortion» [avortement pratiqué à l'heure du déjeuner], un nom qui en dit long sur la sécurité et le confort qu'il offrait désormais aux femmes. Ses résultats, publiés dans le British Medical Journal fin 1971, sont extrêmement enthousiastes. L'hémorragie immédiate ne se produit pas, et le risque d'hémorragie secondaire est minime. L'intervention est rapide et relativement indolore, évitant ainsi une A.G. [anesthésie générale, ndlr] et, dans la plupart des cas toute forme de prémédication. Par conséquent: l'opération peut être envisagée en consultation externe, et la patiente n'a pas besoin de jeûner avant de venir à l'hôpital.
L'Idée d'une Gestion Paramédicale de l'Avortement
L'objectif de Harvey Karman était ambitieux: dans un article de juin 1972, il défend l'idée que les avortements soient gérés par des anciennes avortées non médecins, appartenant au secteur paramédical. Il argumente également en faveur d'une dédramatisation de l'avortement, que la méthode par aspiration permet désormais de réaliser dans un cadre peu médicalisé.
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Le Self-Help et l'Autonomisation des Femmes
Les féministes américaines qui travaillent avec lui vont encore plus loin. «Le self-help est un courant de pensée, mais surtout une pratique féministe, qui a émergé aux États-Unis avant de se diffuser en Europe dans les années 1970. Cela consistait en un ensemble de pratiques autonomes de gynécologie effectuées par des féministes non-médecins. En premier lieu, elles pratiquaient l'auto-examen: elles utilisaient un spéculum et un miroir pour regarder comment est constitué le vagin et le col de l'utérus. Et puis elles se réunissaient au sein de petits collectifs pour observer la grande diversité des anatomies et reconstruire une image positive du corps des femmes mis à mal par la culture patriarcale. Elles ont aussi développé leurs propres thérapies pour soigner les affections gynécologiques: elles savaient les reconnaître et avaient par exemple remarqué que les antibiotiques pouvaient entretenir certaines affections.
L'aspiration menstruelle
C'était une adaptation de la méthode d'avortement par aspiration qui présentait deux intérêts: d'une part, avorter très précocement dès quelques jours de retard de règles; mais aussi, évacuer potentiellement chaque mois les règles en quelques minutes.
Diffusion en France et Premiers Avortements par Aspiration
Dès le retour d'Angleterre, les premiers avortements par aspiration sont tentés. Les débuts sont chaotiques mais les espoirs sont grands: «Les femmes avaient souvent besoin d'un curetage pour finir d'évacuer l'utérus. Cela était dû à notre manque d'expérience, mais surtout du fait que nous dépassions la limite de dix semaines. Au cours de l'été 1972, leur technique s'améliore et les curetages secondaires deviennent moins nombreux. Harvey Karman fait un bref passage en France qui contribue à consolider la confiance des militants et l'expertise de leur geste.
Formation des Militant-e-s et Résultats Stupéfiants
«On a surtout formé des paramédicaux. Par exemple, à Rennes, c’est un infirmier qui est venu apprendre. Par contre à Paris, ce sont plutôt des médecins, comme Joëlle Brunerie, Pierre Jouannet qui s'étaient regroupés au sein du Groupe Information Santé (GIS). À Grenoble, c’était majoritairement des étudiants en médecine, à l'exception d'Annie Ferrey-Martin qui était anesthésiste. Dans d’autres villes comme Toulon ou Aix, c’était des femmes de milieu non médical qui venaient. Petit à petit, les militantes du MLAC se forment ainsi à la technique Karman. Malgré les conditions difficiles et la peur due à la clandestinité, les résultats sont stupéfiants: «Sur tous les avortements qu'on a fait, je ne me rappelle que de deux complications. Dans les deux cas, c'était dû à une mauvaise estimation de la taille de la grossesse: la femme était enceinte de plus que ce qu'on avait évalué. On s'en est tout de suite aperçues et on a amené la femme à la maternité des Lilas où le gynécologue Pierre Boutin a terminé l'avortement qu'on avait commencé. Pour ces deux femmes, tout s'est finalement bien terminé.
"Pourquoi Attendre Qu'on Nous Y Autorise pour Avorter par Nous-mêmes, Mieux Qu'à L'hôpital?"
Cette phrase du médecin autrichien Wilhelm Reich est rapidement devenue le slogan de la pratique clandestine des avortements Karman: pourquoi attendre qu'on nous y autorise pour avorter par nous-mêmes, mieux qu'à l'hôpital? C'est cette logique imparable qui a donné un coup d'accélérateur à la lutte pour l'avortement mais a aussi suscité des tensions au sein des mouvements militants.
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Tensions et Divergences au Sein des Mouvements Militants
La parution en 1973 du livre Libérons l'avortement, rendant publiques ces pratiques, a révélé ces divergences. À ce moment-là, on s’était constitués comme une antenne de l’association Choisir, or Gisèle Halimi tenait absolument à ce que le combat reste sur le plan de la légalité. Elle affirmait que toute action illégale serait contre-productive.
La Loi Veil et ses Limites
Peu à peu émerge l'urgence d'une loi pour l'encadrer: «Ça aurait certainement pris quelques mois ou quelques années de plus s'il n’y avait pas eu cette nécessité pour le tout nouveau gouvernement Giscard de rétablir l’ordre. Tant que les avortements se passaient dans le secret, dans la clandestinité, et que les femmes mouraient en silence, le pouvoir pouvait fermer les yeux sur les pratiques illégales. Mais à partir du moment où on a rendu public cette transgression de la loi, c'était différent car nous avions l'opinion publique de notre côté. L'application effective de la loi mobilise donc de nombreuses forces militantes, déjà épuisées par plusieurs années de lutte.
Une Victoire Incomplète
Une fois la loi Veil promulguée le 17 janvier 1975, l'action des militant-e-s de l'avortement ne s'est pourtant pas arrêtée. «La situation était encore loin d’être idéale! D'une part, il a fallu quelques années pour que la loi soit réellement appliquée. Et puis, la loi était très incomplète: les femmes n’étaient pas remboursées, les mineures devaient avoir absolument une autorisation parentale, les étrangères n’y avaient pas droit. Il y avait aussi l'obligation d’avoir à signer le fait d’être en situation de détresse qui était difficile. Enfin, il y avait aussi beaucoup de résistance dans les services hospitaliers, notamment par les chefs de service de gynécologie.
La Persistance de Pratiques Clandestines
Malgré les insuffisances, la plupart des militant-e-s arrêtent les avortements clandestins, par respect pour la victoire. Une poignée d'entre elles poursuit néanmoins, avec la volonté de ne pas laisser l'avortement être dépossédé aux femmes par le monde médical. C'est cette logique imparable qui a donné un coup d'accélérateur à la lutte pour l'avortement mais a aussi suscité des tensions au sein des mouvements militants.
L'Héritage de la Méthode Karman et du Militantisme Pro-Choix
Aujourd'hui, pour la majorité des femmes en âge de procréer, l'avortement par aspiration est un acte médical, chirurgical même, que beaucoup redoutent tant les récits de maltraitances gynécologiques sont encore fréquents. Pour les éviter, elles se tournent vers l'avortement médicamenteux, une alternative légitime, la seule technique d'avortement qui permet de rester chez soi mais qui implique aussi d'assister aux importants saignements nécessaires à l'évacuation du contenu utérin.
La Médicalisation à Outrance et la Perte de l'Accompagnement Humain
Interrogé sur la situation actuelle, Olivier Bernard regrette la mise au second plan de l'accompagnement humain de l'avortement: «Effectivement, il y a aujourd'hui une médicalisation à outrance de l’interruption de grossesse. La sécurité sur le plan strictement médical a été acquise au prix de la perte de cet entourage chaleureux que l’on assurait à l'époque. Aujourd’hui, il reste quand même une grande différence entre la pratique des hôpitaux où l’activité d’IVG est intégrée à l’activité de gynécologie, et les centres plus ou moins autonomes entièrement dédiés à l'IVG. Dans le premier cas, les IVG sont faites par des gynécologues hospitaliers du service, généralement sous anesthésie générale et sans se préoccuper du vécu des femmes. Dans les centres autonomes, il y a un personnel dédié, volontaire, ayant souvent une pratique militante. Là bas, les avortements se font majoritairement sous anesthésie locale dans un souci d'entourage, d'écoute, et d'accompagnement.
Histoires d'A : Un Film Emblématique
En 1973, les médecins du Groupe Information Santé faisaient la promotion de la méthode Karman alors que le Planning familial s'engageait dans la conquête du droit à l'avortement. Un film emblématique ressort en DVD : "Histoires d'A", qu'il faut (re)voir pour comprendre l'histoire d'un droit. L’objectif du film était justement de faire du bruit : au moment où certains d'entre eux fondaient avec des féministes du Planning familial le MLAC (Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception), le film avait été voulu par les médecins du Groupe information santé (GIS). Grâce à un tout petit budget sécurisé sur la trésorerie du Planning familial, Histoires d'A sera tourné en moins de quinze jours. Redécouvrir Histoires d'A trente ans plus tard, alors que les femmes, en France, ont de plus en plus de mal à trouver des lieux où avorter, c'est remonter le fil d'une histoire collective plus vaste, revisitée à la lumière de l'action d'un petit noyau dur.
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