L'accès à l'avortement en Italie est un sujet complexe, oscillant entre la garantie légale et les obstacles pratiques. La loi 194, promulguée en 1978, légalise l'avortement, mais son application est entravée par divers facteurs, notamment l'objection de conscience du personnel médical et les pressions politiques.

Un fait divers révélateur

Le 16 octobre 2016, l'affaire Valentina Milluzzo a mis en lumière le tabou persistant autour du droit à l'avortement en Italie. Cette jeune femme de 32 ans, enceinte de jumeaux après une fécondation assistée, est décédée à l'hôpital Cannizzaro de Catane, en Sicile, à la suite d'une septicémie due à la mort de l'un des fœtus. Le personnel hospitalier, objecteur de conscience, a refusé de pratiquer l'avortement nécessaire pour sauver Valentina, qui est décédée dans d'atroces souffrances. Ce drame a suscité l'indignation et a relancé le débat sur l'accès à l'avortement en Italie.

La loi 194 : un cadre légal ambigu

La loi 194 du 22 mai 1978, intitulée « Normes pour la protection sociale de la maternité et l’interruption volontaire de la grossesse », autorise l'avortement en Italie. Elle est le fruit d'une longue bataille politique et d'un référendum perdu par les mouvements ultracatholiques en 1981, où 67,9% des votants ont refusé l'abrogation de la loi.

L'article 4 de cette loi stipule que l'avortement est possible dans les 90 premiers jours de grossesse si la femme estime que celle-ci présente un danger sérieux pour sa santé physique ou psychique, en raison de son état de santé, de ses conditions économiques, sociales ou familiales, des circonstances de la conception, ou en prévision d'anomalies ou de malformations du fœtus. Au-delà de 90 jours, l'avortement n'est autorisé que pour des motifs thérapeutiques.

Cependant, l'article 9 de la loi introduit une clause de conscience, permettant au personnel hospitalier de refuser de participer aux procédures d'avortement en invoquant une objection de conscience. Cette clause, bien que présente dans d'autres législations européennes, est largement exploitée en Italie, compromettant l'accès effectif à l'avortement.

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L'objection de conscience : un obstacle majeur

En 2018, 70% des médecins italiens se déclaraient objecteurs de conscience, un pourcentage atteignant 90% dans le Mezzogiorno et 80,7% dans le Latium. Ce phénomène, en constante augmentation, crée des difficultés considérables pour les femmes souhaitant avorter, les obligeant souvent à se déplacer dans d'autres régions pour trouver un médecin non objecteur.

Elisabetta Canitano, gynécologue romaine et présidente de l'association Vita di Donna, dénonce l'ouverture d'hôpitaux privés par des militants anti-avortement, imposant des clauses de conscience aux médecins et bénéficiant de subventions publiques au détriment des structures laïques.

Le docteur Albert Virgolino, président de l'association des médecins catholiques, encourage les gynécologues à l'objection de conscience, considérant l'avortement comme un "crime contre la civilisation".

Les conséquences de l'objection de conscience

L'objection de conscience entraîne une inégalité d'accès à l'avortement pour les Italiennes, nombre d'entre elles devant se rendre dans d'autres régions pour interrompre leur grossesse, ce qui contrevient au principe européen d'égalité des citoyens devant la loi. Un rapport de 2013 du Ministère de la santé italien reconnaît ce phénomène d'immigration interrégionale, minimisant toutefois le tourisme abortif international.

L'association Mouvement Italien pour la Vie affirme qu'il n'est pas prouvé que les femmes soient obligées de voyager pour avorter et que le lien causal entre l'objection de conscience et ces voyages n'est pas établi. Selon elle, les femmes se rendraient à l'étranger simplement parce que la procédure y est plus simple.

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Ces "voyages" sont coûteux, excluant les femmes les plus modestes, qui sont alors contraintes à l'avortement clandestin, une pratique dangereuse. Le nombre d'avortements illégaux officiellement recensés serait de 12 000 en Italie, mais certaines associations estiment qu'il pourrait atteindre 50 000 à 73 000 par an.

Silvana Agatone, gynécologue "non objectrice", a fondé un réseau de gynécologues pratiquant des IVG à travers le pays. Elle se rend bénévolement une fois par mois dans la région des Marches pour pratiquer des avortements et proposer des consultations. Elle témoigne des difficultés rencontrées et du manque de soutien du personnel hospitalier.

Un cimetière de fœtus avortés : un scandale révélateur

En octobre 2020, la découverte d'un cimetière de fœtus avortés au cimetière Flaminio de Rome a suscité un scandale. Des noms de femmes ayant avorté figuraient sur les petites croix, violant leur vie privée. Une association féministe a porté plainte, mais le parquet a requis un non-lieu.

L'évolution historique de l'avortement en Europe

Le xixe siècle marque l'entrée de l'avortement dans le droit contemporain avec le Code pénal napoléonien (1810), qui punit l'avorteur et l'avortée. En 1869, la constitution Apostolicae Sedis du pape Pie IX condamne sévèrement les procurantes abortum effectu sequuto.

Au xxe siècle, la législation européenne se diversifie. L'Union soviétique dépénalise l'avortement de 1920 à 1936, tandis que l'Allemagne assouplit les peines en 1926-1927. En France, une loi de 1920 interdit l'avortement et la contraception, tandis que l'Italie fasciste criminalise l'avortement comme un crime contre la "race" (1926 et 1930).

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Pendant la Seconde Guerre mondiale, l'Allemagne nazie encourage l'avortement et la stérilisation des femmes en cas de maladies héréditaires ou de "mixité raciale", tandis qu'elle punit de mort ceux qui aident les femmes "aryennes" à avorter. Les pays scandinaves autorisent l'avortement dans le cadre d'une campagne de stérilisation des handicapés, malades psychiatriques et marginaux.

À partir des années 1970, l'avortement devient une revendication féministe. Les auto-dénonciations et la médiatisation des procès pénaux deviennent des formes de lutte contre la stigmatisation de l'avortement clandestin. En 1971, 343 Françaises déclarent avoir avorté dans Le Nouvel Observateur.

Plusieurs gouvernements dépénalisent l'avortement : l'Allemagne de l'Ouest en 1974, la France en 1975, l'Italie en 1978, l'Espagne en 1985 et la Belgique en 1990. En France, la loi de 1975 est renforcée et défendue, tandis qu'en Italie, l'efficacité de la loi de 1978 est compromise par la clause de conscience. En Allemagne, l'IVG est considérée comme illégale depuis 1995 et autorisée sous des conditions très rigides.

En 2018, l'Irlande a dépénalisé l'avortement, tandis que la Pologne l'a presque totalement interdit à partir de janvier 2021.

La situation actuelle en Italie

En 2021, l'Italie a enregistré 63 653 avortements, soit une baisse de 4,2 % par rapport à l'année précédente et un net recul par rapport au pic de 234 801 IVG atteint en 1983. En 2022, Eurostat faisait état de 5 avortements pour 1 000 femmes en âge de procréer en Italie, ce qui place le pays parmi les plus faibles taux d'avortement au monde.

Malgré l'augmentation du nombre d'avortements médicamenteux, la méthode chirurgicale reste la plus fréquente en Italie. Cette différence s'explique en partie par le fait que les avortements médicamenteux ne sont disponibles dans les centres de consultation que dans trois régions.

L'accès à l'avortement médicamenteux reste sensible en Italie, malgré les changements introduits en 2020 pour faciliter l'accès à la pilule abortive RU486. Un scepticisme généralisé persiste quant à la sécurité de cette méthode, en raison des campagnes de désinformation, et d'une autorisation de mise sur le marché plus tardive que dans d'autres pays.

L'information sur l'avortement et les moyens de contraception reste également un point faible. L'Italie est l'un des seuls pays de l'UE où l'éducation sexuelle n'est pas obligatoire.

La Première ministre italienne Giorgia Meloni, du parti d'extrême droite Fratelli d'Italia, a déclaré à plusieurs reprises que son gouvernement n'avait pas l'intention de réviser la legge 194, mais elle entretient des relations étroites avec des mouvements "pro-vie" et a nié les problèmes d'accès à l'avortement en Italie.

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