L'avortement, un sujet de société complexe et sensible, est au cœur de débats passionnés à travers le monde. Cet article propose une analyse approfondie des enjeux liés à l'avortement, en explorant les reculs des droits reproductifs observés à l'échelle internationale, les stratégies de désinformation déployées, les défis persistants en matière d'accès à l'IVG, et les perspectives féministes qui façonnent le débat.
Un Contexte International de Recul des Droits Reproductifs
Le droit à l'avortement, acquis de haute lutte dans de nombreux pays, est aujourd'hui menacé par une vague conservatrice qui remet en question les droits reproductifs des femmes. En Pologne, la loi est devenue l'une des plus restrictives d'Europe en 2020. Aux États-Unis, le retour de la Cour suprême sur l'arrêt Roe v. Wade en juin 2022 a rendu l'accès des femmes à l'IVG impossible dans 13 États et restreint dans 24. Ces décisions politiques ont des conséquences désastreuses pour la santé et l'autonomie des femmes, les contraignant à recourir à des avortements clandestins ou à mener à terme des grossesses non désirées.
En France, le paysage est un peu différent : la commission des lois de l’Assemblée nationale a donné son accord pour ancrer le droit à l’IVG dans la Constitution, projet qui doit ensuite être voté à l’Assemblée puis au Sénat. La veille, cela dit, le Président de la République reprenait une antienne de la droite la plus conservatrice en appelant au « réarmement démographique ». Quoiqu’il en soit, l’avortement est légal, et son entrave punie par la loi depuis 1993.
La Désinformation en Ligne : Une Nouvelle Arme Anti-Avortement
Les opposants à l'avortement ont investi massivement les réseaux sociaux pour diffuser des informations trompeuses et dissuasives. Parmi les techniques employées : l’usage de hashtags pro-avortement ou d'images et de messages qui semblent favorables à l’avortement, pour en réalité promouvoir un discours biaisé en sa défaveur. Leurs auteurs « sont très créatifs », pointe la co-autrice de l’étude Cécile Simmons, qui compare leurs tactiques à celles utilisées ailleurs sur la planète. En pratique, les publications les plus partagées pour lutter contre le libre accès de l’IVG sont celles qui se présentent comme des pages neutres voire en faveur de l’avortement.
Sur les réseaux sociaux, les vieilles recettes ont été reprises et adaptées pour se propager aussi loin que possible. Les activistes anti-choix utilisent aussi la machine publicitaire de Meta. À elles toutes, elles cumulent 174,2 k followers et diffusent donc majoritairement des contenus trompeurs, devant les publications liées à la collecte de fond ou la sensibilisation et celle du plus pur militantisme anti-avortement (7 sur l’échantillon total). Au total, ces publication ont enregistré 9,4 millions d’impressions et Meta a récolté 43 750 euros. L’ISD calcule par ailleurs que sur les 135 publicités proposant du contenu dissuasif, 50 ciblaient des mineurs âgés de 13 à 17 ans.
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L’infrastructure algorithmique des plateformes a son rôle à jouer dans l’exposition des internautes aux discours dissuasifs. En récoltant les recommandations formulées par la plateforme toutes les 15 minutes pendant deux semaines, les chercheuses ont constaté que la plateforme suggérait du contenu de mésinformation, choquant ou contre l’avortement aux trois profils. De même, du côté d’Instagram, l’ISD constate qu’un cinquième des contenus poussés sur Reels comportaient des informations fausses (décrivant par exemple la pilule contraceptive comme toxique) ou trompeuse. En pratique, l’institut pointe par exemple que les panneaux d’information prévus par YouTube et les étiquettes informatives prévues par Instagram n’apparaissent pas sur les fonctionnalités les plus récentes - les shorts pour le premier, les Reels pour le second.
Or les communautés anti-choix connaissent bien les rouages des outils numériques et les utilisent à plein, indique Cécile Simmons. Les autrices constatent un lien important entre trois communautés : celles spécifiquement anti-avortements, notamment liées au Centre européen pour le droit et la Justice (ECJL), proche du réseau international Ordo Iuris, qui œuvre à limiter les droits reproductifs partout où c’est possible ; celles contre la GPA et liées à La Manif Pour Tous ; et celles d’extrême-droite, en particulier des pages liées de manière non officielle au parti Reconquête !
Les Défis Persistants en Matière d'Accès à l'IVG
Même dans les pays où l'avortement est légal, l'accès à l'IVG peut être entravé par divers obstacles. La pénurie de médecins pratiquant l'avortement instrumental sur certains territoires conduit à un recours accru à l'IVG médicamenteuse, parfois non choisie. Les femmes peuvent également être confrontées à des pressions, des humiliations et un manque d'accompagnement adapté lors de leur parcours d'IVG.
En Italie, par exemple, le service des interruptions volontaires de grossesse (IVG) existe, mais son nom disparaît une fois passé le hall d’accueil. Seule une simple feuille A4 renseigne les visiteurs, indiquant « chirurgie gynécologique » en grosses lettres, puis, entre parenthèses et en plus petit, « loi 194/78 » - c’est sous ce numéro, suivi de son année d’adoption, qu’est couramment désigné le texte autorisant l’avortement en Italie.
L'Importance des Témoignages et de la Lutte contre la Stigmatisation
Les activistes anti-choix jouent aussi un rôle dans l’effacement de potentiels témoignages de l’espace public, pointe la présidente du Planning familial Sarah Duroucher. Sachant qu’une femme sur trois a recours à l’IVG au cours de sa vie, « nous, on aimerait qu’elles n’aient plus honte, qu’elles puissent partager leur expérience. Pas étonnant, regrette-t-elle, que les récits soient si peu nombreux. « C’est un vrai problème car l’occupation de l’espace numérique par ces discours empêchent d’aborder d’autres sujets », ajoute Cécile Simmons.
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Il est essentiel de lutter contre la stigmatisation de l'avortement et d'encourager les femmes à partager leurs expériences. Ces témoignages permettent de déconstruire les idées reçues, de sensibiliser le public et de faire entendre la voix des femmes concernées.
Le Procès de Bobigny : Un Tournant Historique dans la Lutte pour la Légalisation de l'Avortement
Le procès de Bobigny, qui s'est déroulé en 1972, a marqué un tournant décisif dans la lutte pour la légalisation de l'avortement en France. Gisèle Halimi, avocate engagée, a transformé ce procès en une tribune politique pour dénoncer la loi répressive et revendiquer le droit des femmes à disposer de leur corps.
Lors du second procès de Bobigny, Gisèle Halimi a fait comparaître de grands témoins - professeurs de médecine, philosophes, hommes politiques… - qui n'avaient pas de lien direct avec l'affaire en jugement, mais qui sont venus publiquement dénoncer à la barre l'iniquité de la loi réprimant l'avortement. Parmi eux, figuraient deux Prix Nobel de physiologie ou médecine, Jacques Monod et François Jacob, des hommes politiques comme Michel Rocard, mais aussi Simone de Beauvoir, les actrices Delphine Seyrig et Françoise Fabian, ainsi que Simone Iff, présidente du Planning familial.
Le témoignage le plus marquant est sans doute celui du médecin Paul Milliez : catholique pratiquant, hostile à l'avortement à titre personnel, le professeur Milliez a néanmoins accepté de venir témoigner à Bobigny en faveur des accusées, affirmant à la barre que si Marie-Claire était venue le solliciter, il n'aurait pas hésité à l'aider à avorter, tant la loi répressive en vigueur lui paraît injuste.
Au-delà de la clémence du verdict, Gisèle Halimi a réussi à mettre les pouvoirs publics au pied du mur : après un premier projet de loi décevant présenté par le gouvernement gaulliste de Pierre Messmer en 1973, c'est Valéry Giscard d'Estaing qui s'attelle à la réforme après son élection à la présidence de la République en 1974. Simone Veil, ministre de la Santé, prépare le projet de loi et le porte devant l'Assemblée nationale. Au terme d'un débat houleux au Parlement à la fin du mois de novembre 1974, la loi Veil qui autorise l'IVG est promulguée le 17 janvier 1975 et paraît le lendemain au Journal officiel.
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La Loi Veil : Une Conquête Historique, un Droit Toujours Fragile
La loi Veil, promulguée le 17 janvier 1975, a dépénalisé l'avortement en France, reconnaissant ainsi le droit des femmes à disposer de leur corps. Cette loi a été une avancée majeure pour les droits des femmes, mais elle reste fragile et doit être constamment défendue face aux attaques des mouvements anti-avortement.
Le texte voté en 1979 stipule que l’avortement ne pouvait être pratiqué que dans un délai de dix semaines de grossesse, par un médecin habilité. Depuis, les règles encadrant l’IVG ont été assouplies à plusieurs reprises. Ainsi, le délai légal a été porté à 12 semaines de grossesse, puis à 14 semaines de grossesse. L’avortement est aujourd’hui intégralement pris en charge par l’Assurance-maladie.
Les Idées Reçues sur l'Avortement : Démontons les Mythes
De nombreuses idées reçues circulent sur l'avortement, alimentées par des préjugés et des informations erronées. Il est important de les déconstruire pour rétablir la vérité et permettre aux femmes de prendre des décisions éclairées.
Parmi ces idées reçues, on retrouve notamment l'affirmation selon laquelle « L’avortement met en péril la fertilité des femmes ». Or, dans les pays où il est interdit, l’avortement comporte des risques élevés d’infection, de stérilité, voire de décès. A l’opposé, les complications sont exceptionnelles quand l’IVG est légale et donc réalisée dans de bonnes conditions. Le risque de complications est 10 fois moins élevé que pour une grossesse menée à terme : la grossesse peut exposer à des problèmes de santé qui surviennent au fil des mois, mais ces complications sont heureusement rares elles aussi. Selon un document émanant du Collège national des gynécologues et obstétriciens français, paru en 2016, « l’IVG instrumentale n’est pas associée à une augmentation du risque d’infertilité ultérieure ». C’est aussi la conclusion de la Haute Autorité de Santé, qui expliquait déjà en 2001, concernant l’avortement médicamenteux et instrumental : « Toutes les études qui ont évalué le risque d’infertilité ultérieure suggèrent qu’il n’y a pas d’augmentation du risque [d’infertilité] dans les pays où l’IVG est légale ».
Unplanned : Un Film de Propagande Anti-Avortement à Déconstruire
La diffusion du film Unplanned sur la chaîne C8 a suscité une vive polémique en raison de son caractère propagandiste et de sa représentation biaisée de l'avortement. Ce film, écrit et pensé pour convaincre des méfaits de l’avortement, reprend le poncif préféré de celles et ceux qui s’opposent à l’IVG, celui du fœtus qui souffre, lutte et s’accroche autant qu’il peut à la vie.
Comme l’expliquait la gynécologue-obstétricienne Sophie Gaudu, l’identification de la douleur n’est pas possible avant 22 à 24 semaine : « on ne peut pas parler de douleur pour un embryon, parce que la douleur c’est quelque chose qui est composé de plusieurs éléments, dont la capacité d’identifier et d’analyser un stimuli ». C’est donc sur ce postulat faussé d’un foetus qui se débat volontairement que se base en partie le revirement d’Abby Johnson. Unplanned donne un visage humain à ceux et celles qui manifestent devant les cliniques pratiquant des IVG. C’est surtout en diabolisant les médecins qui pratiquent les IVG - violents, insensibles - qu‘Unplanned entend dénoncer l’avortement.
Il est important de déconstruire les arguments fallacieux véhiculés par ce film et de rappeler que l'avortement est un droit fondamental pour les femmes.
Reproduction Humaine : Une Histoire Complexe et Fragile
Chez l'espèce humaine, la reproduction est difficile : ovulation cachée, risque d’avortements spontanés, grossesse et accouchement risqués. Malgré tout, les femmes restent capables de mettre au monde de nombreux enfants.
Contrairement à beaucoup d'animaux, l'ovulation chez la femme est cachée. Difficile donc de savoir à quel moment un rapport sexuel peut être fécondant. Les femmes elles-mêmes ignorent souvent quand elles ovulent. On est loin des signaux physiologiques ou comportementaux très visibles chez d'autres espèces : miaulements des chattes en chaleur, parades nuptiales des oiseaux… Chez les humains, il est donc délicat de repérer le bon moment pour concevoir un enfant, ou au contraire pour éviter une grossesse.
Une fois la fécondation réalisée, un autre obstacle apparaît : le taux d’avortement spontané est très élevé. On estime que plus de la moitié des ovules fécondés n’aboutissent pas à une grossesse. Dans la majorité des cas, les femmes ne s’en rendent même pas compte : l’avortement passe pour un simple retard de règles. Pourquoi ? Les chercheurs identifient aujourd’hui plusieurs risques génétiques : les ADN issus des deux parents peuvent être plus ou moins compatibles. Certaines mutations, lorsqu’elles sont reçues, se révèlent délétères et entraînent la mort du fœtus. Une autre piste concerne la compatibilité des gènes de l’immunité entre le père et la mère.
Si ces premières étapes sont franchies, la grossesse demeure une période risquée pour les femmes. Le placenta humain est particulièrement développé : il doit alimenter en énergie le cerveau très développé du fœtus et donc très gourmand. Mais ce placenta sophistiqué peut dysfonctionner, ce qui met la santé de la mère en danger. Heureusement, ces risques sont aujourd’hui bien détectés et pris en charge à temps.
L’accouchement constitue un défi supplémentaire pour notre espèce humaine. La bipédie a réduit la taille du canal pelvien chez les humaines, alors que l’évolution a simultanément augmenté la taille du crâne du bébé. Résultat : une tête plus grosse doit passer par un passage plus étroit. Pas simple. L’accouchement est donc plus compliqué, plus douloureux et historiquement plus dangereux pour notre espèce. Sans médecine moderne, une femme a environ un risque sur 15 de mourir au cours d’un accouchement.
Pourtant, comme le rappelle le biodémographe Samuel Pavard, "Malgré toutes ces difficultés, les femmes humaines restent d’excellentes reproductrices et sont capables de mettre au monde un grand nombre d’enfants, en peu de temps." Une femme peut théoriquement avoir un enfant tous les deux ans, alors que l’intervalle entre deux naissances est de quatre à cinq ans chez les chimpanzés, nos plus proches cousins. Et en l’absence de contraception moderne, il n’est pas rare de voir des femmes mettre au monde plus de dix enfants au cours de leur vie.
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