Le mouvement ouvrier moderne, un acteur central de l'histoire contemporaine, trouve ses racines dans des transformations profondes qui ont redéfini la politique, l'économie et la société. Cet article explore l'émergence et l'évolution de ce mouvement, en mettant en lumière les forces motrices, les figures clés et les enjeux qui l'ont façonné.

La Naissance de la Politique Moderne

La modernité et la politique sont intrinsèquement liées. Au cœur de la modernité se trouve la politique, comprise comme une façon spécifique de penser et d'agir. La politique n'est pas une constante de l'histoire humaine, mais plutôt une construction de notre époque, façonnée par l'intelligence de l'action.

Il est essentiel de considérer la politique comme une entité singulière, comme c'était le cas à l'aube de la modernité. Cet état initial a évolué, passant de la vertu et de la fortune du prince aux droits universels de l'homme. Cette trajectoire, allant du triomphe de la politique en Europe au crépuscule du politique en Occident, constitue notre histoire contemporaine.

Dans la politique moderne réside toute l'histoire moderne, et vice versa. Ces deux dimensions du destin humain ont souvent progressé de concert, parfois en opposition. Le XXe siècle en est un exemple frappant, où la politique a tenté de prendre d'assaut le ciel, tandis que l'histoire imposait son bondissement de tigre dans le passé.

La puissance de l'histoire est une force naturelle, matériellement façonnée par des processus de longue durée. De son côté, la raison, en constante évolution, guide un développement mystérieux, ni linéaire ni circulaire, mais plutôt en spirale.

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Le projet divin d'histoire du salut a échoué, et cet échec ne date pas d'Auschwitz, mais de bien avant, depuis l'histoire éternelle de l'époque moderne. Le grand Moyen Âge chrétien, d'Augustin à Innocent III, fut le berceau de ce projet de cité céleste ultime, éprouvant toutes choses sans parvenir à rien, sinon à accentuer l'histoire tragique de la liberté humaine.

La soumission finale à la modernité ne fut pas le fait de la résistance du katechon de l'Église, puissance moderne anti-historique et puissance historique anti-moderne, complexio oppositorum, en lutte éternelle et en accord contingent avec les temps du siècle. Mais, dans la modernité, la véritable et légitime héritière de la philosophie chrétienne de l'histoire ce fut la politique : toute la politique, réalisme autant que messianisme, tactique et eschatologie, utopie et pragmatisme.

La politique, contrainte de rechercher sa propre force contre la puissance de l'histoire, n'a pas de projet inhérent. Elle doit se le donner, le confiant à un sujet du temps. Elle sait que les mêmes choses reviennent, mais ne peut accepter cette condition. Elle est contrainte de demander un progrès dans le développement et c'est pourtant justement ce qui fait décroître sa force, jusqu'à la laisser sans armes, dans l'immédiateté de la phase, face à chaque grand retour de l'époque et de ses infranchissables frontières.

La cage d'acier webérienne de l'histoire retient prisonnière la politique, qui est contingence, occasion, périodicité brève, ici et maintenant, désignée faussement, idéologiquement comme décision, tandis que l'autre est permanence, régularité, répétition, longue durée, nécessité, fatum, destin. Toute l'époque moderne, l'époque du sujet, a accentué la force terrible des processus objectifs, des mécanismes impersonnels, des logiques de système, des lois matérielles de mouvement.

L'Économie Politique et l'Émergence de la Société Bourgeoise

L'économie politique est la grande métaphore du moderne, avec l'économie comme substantif et la politique reléguée au rang d'adjectif. Elle est l'anatomie de la société civile, comme société bourgeoise. Marx a travaillé et vécu pour la science de cet univers d'idées et de rapports, mais ses limites résident dans le fait qu'il n'a pas outrepassé l'horizon d'une critique de l'économie politique.

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Un occasionnalisme politique conscient est l'autre aspect d'un réalisme politique accompli. Les barricades des ouvriers parisiens imaginés, le dix-huit Brumaire de Napoléon le petit, l'utopie concrète blochienne des Communards, l'organisation de la Première Internationale : c'est là que réside la pensée politique de Marx, qui est en germe dans les Grundrisse, alors qu'elle est absente du Capital, où elle aurait dû se trouver, tiraillée d'indécision entre une théorie du développement et une théorie de l'effondrement. Le sous-titre de Das Kapital n'aurait pas dû être « critique de l'économie politique », mais « critique de l'économie et de la politique ».

Marx a cherché dans la contradiction économique le point de crise des mécanismes de système et il n'a pas trouvé l'ensemble contradictoire des forces en mesure de s'opposer à ces mécanismes de l'intérieur ou de l'extérieur. Il a inauguré un siècle de réformes, mais quand la révolution anti-capitaliste a éclaté, elle a été contre le Capital.

Un vide s'est créé dans la recherche manquée des lieux et des forces du conflit politique, décrit ici sous la forme apparemment obscure d'un contraste entre la politique et l'histoire. Le vide de politique a été rempli par une émergence éthique, surgissement d'une dimension critique de la réalité dominante, mais aussi intervention contingente pour sortir d'une phase, acceptant la nécessité de l'époque. C'est la seule brèche que la conscience bourgeoise inquiète a laissée ouverte pour un programme d'opposition à la permanence des choses telles qu'elles sont : la révolte éthique, ce cri impuissant de refus des injustices du monde, sans que jamais la moindre de ces injustices n'en soit ne fût-ce qu'égratignée.

Il faut se mesurer à l'histoire du temps, et non à l'injustice des hommes. Allant surtout à la recherche, non plus des points de contradiction critiques, mais des instruments capables de s'opposer à l'ordre de l'histoire sur soi, sur la base de ses propres lois en apparence éternelles, parce qu'elles apparaissent comme telles à celui qui vit politiquement le processus historique. La politique moderne naît sur cette instance dramatique. Voilà pourquoi elle naît armée. Et elle naît « contre ». Sur elle, le signe de la conduite hérétique envers la tradition, rupture, péché, faute, scandale. Il faut bien plus de « violence» que de « respect », parce qu'il faut « vaincre soit par la force soit par la fraude ». D'où la décision froide de la nouvelle raison moderne d'expulser la morale du territoire de la politique. La politique moderne choisit de se placer par delà bien et mal.

Toute la théorie politique des grandes origines du moderne, début du seizième-milieu du dix-septième, pense le monde et pense l'homme contre l'histoire qui immédiatement l'entoure. Machiavel contre l'histoire d'Italie, Bodin et les politiques contre l'histoire de France, Suarez et les Jésuites contre l'histoire d'Espagne, Althusius contre l'histoire du continent européen, Hobbes contre l'histoire de l'île-monde Angleterre. Et se conclut là, avec la première révolution anglaise, synthèse des guerres civiles européennes d'alors, avec la New Model Army, premier parti politique en Occident, le processus d'accumulation originaire des catégories du politique moderne. L'histoire a perdu. Victoire de la politique. La suite est le récit d'une revanche.

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La naissance de l'économie politique a été pour la politique la première et décisive perte de soi, de son primat, de son autonomie, de son statut autosuffisant de pensée-et-d'action. L'économie a revendiqué la décision de se donner comme science. Elle l'a été. Elle l'est encore. Science première, qui, depuis l'intérieur de la modernité, a pris la place de la Philosophie première. La substance de l'être social y est saisie empiriquement et mesurée quantitativement. L'homo oeconomicus c'est l'homme en général. La science économique est une métaphysique moderne, en tant que métahistoire quotidiennement aux prises avec le fondement de l'histoire moderne, avec le seul Absolu insondable qui soit resté après la mort de Dieu.

L'économie a su utiliser la politique, la politique n'a pas su utiliser l'économie : les tragédies du siècle, pour ce qui nous concerne, sont contenues dans l'écrin de cette formule.

La Révolution Industrielle et ses Conséquences

La Révolution industrielle, qui a débuté en Angleterre au XVIIIe siècle, a transformé l'Europe au XIXe siècle. Machines, usines et villes ont remodelé l'économie, la société et les idées. Cette période charnière a donné naissance au capitalisme moderne et aux luttes ouvrières, ainsi qu'aux innovations qui structurent encore notre quotidien.

La Révolution industrielle s'enracine dans une longue évolution. Au XVIIIe siècle, l'Europe connaît des changements économiques, techniques et sociaux qui préparent le terrain. La première transformation est agricole. En Angleterre, l'enclosure system regroupe et privatise les terres, permettant une exploitation plus intensive. Les rendements augmentent, entraînant une croissance démographique.

La Révolution industrielle exige des investissements massifs. L'Angleterre dispose d'un capital financier solide grâce à son commerce maritime et à son empire colonial. Le commerce colonial contribue également à l'accumulation de capital à l'échelle nationale. L'Angleterre domine les mers, et Londres devient le cœur du commerce mondial.

Bien avant la machine à vapeur, des inventions bouleversent la production. La spinning jenny de James Hargreaves et le métier à tisser mécanique d'Edmund Cartwright transforment l'industrie textile. Le XVIIIe siècle est aussi le siècle des Lumières, valorisant la raison, la science et le progrès technique. L'Angleterre est riche en gisements de charbon, qui devient la principale source d'énergie.

La France du XVIIIe siècle dispose aussi d'inventeurs et de capitaux, mais son industrialisation est ralentie par une fiscalité inégalement répartie, un charbon plus cher et l'instabilité liée aux guerres. La Révolution industrielle naît de la rencontre de plusieurs facteurs : révolution agricole, explosion démographique, capitaux disponibles, innovations techniques, ressources énergétiques et cadre politique favorable.

L'Angleterre : Pionnière de l'Industrialisation

L'Angleterre réunit au XVIIIe siècle toutes les conditions pour devenir le premier État industriel. Son économie, sa société, sa géographie et sa politique créent un environnement unique, favorable à l'innovation et à la production de masse.

Depuis le XVIIe siècle, l'Angleterre contrôle les mers. Sa flotte commerciale et militaire assure l'approvisionnement en matières premières et l'exportation des produits manufacturés. Les colonies servent à la fois de réservoirs de ressources et de débouchés commerciaux. L'Angleterre est riche en charbon et en fer, deux matières essentielles à l'industrialisation.

Depuis la Révolution anglaise et la Glorieuse Révolution de 1688, l'Angleterre connaît une monarchie parlementaire. Ce régime protège mieux la propriété privée et encourage les investissements. La stabilité institutionnelle attire aussi les capitaux étrangers.

La société anglaise se transforme rapidement. L'aristocratie terrienne s'adapte et tire d'importants profits de la valorisation de ses terres. La bourgeoisie marchande devient la grande gagnante de l'époque. Les ouvriers, issus des campagnes, forment une main-d'œuvre abondante.

Le textile est le premier secteur industrialisé. Le coton, importé des colonies, devient la matière première vedette. Manchester et Liverpool se spécialisent dans sa transformation. Les innovations comme la spinning jenny permettent de filer et de tisser beaucoup plus vite.

Le perfectionnement décisif de la machine à vapeur par James Watt marque une rupture. D'abord utilisée dans les mines pour pomper l'eau, elle s'étend rapidement aux filatures, aux hauts-fourneaux et aux transports. L'Angleterre dispose alors d'une source d'énergie abondante et puissante, qui libère la production de la contrainte hydraulique.

L'Angleterre du XVIIIe siècle est marquée par un pragmatisme inventif. Les artisans et ingénieurs sont nombreux à chercher des solutions concrètes. Les brevets encouragent les inventeurs en leur garantissant un profit. L'Angleterre bénéficie d'une culture technique répandue parmi ses artisans et ingénieurs.

L'Angleterre est un royaume unifié, sans barrières douanières internes. Le commerce intérieur est donc fluide. La population croissante représente un immense marché pour les produits manufacturés. Les écoles paroissiales participent à un niveau d'alphabétisation pratique relativement élevé.

Manchester illustre parfaitement la transformation anglaise. De petite ville commerçante, elle devient la capitale mondiale du coton. Les usines s'y multiplient, les cheminées percent le ciel, les quartiers ouvriers s'étendent. La ville devient un laboratoire social où se concentrent les tensions : richesse insolente des patrons, misère des ouvriers, pollution étouffante.

Les Innovations Techniques et l'Usine

La Révolution industrielle repose avant tout sur une cascade d'innovations techniques. Ces inventions touchent plusieurs secteurs : le textile, la métallurgie, l'énergie et les transports. Le textile est le premier domaine industrialisé. La machine à vapeur, perfectionnée par James Watt, libère les usines de la contrainte de l'eau.

La métallurgie connaît des avancées qui permettent de produire rails, machines et outils à grande échelle. Le fer devient l'un des piliers de l'économie industrielle. La combinaison du fer et de la vapeur donne naissance au chemin de fer. George Stephenson met au point la Rocket en 1829, première locomotive performante.

Bien que l'électricité soit surtout associée à la seconde Révolution industrielle, ses bases sont posées dès le XVIIIe siècle. Parallèlement à l'industrie, l'agriculture connaît aussi des innovations techniques. Les navires à voile sont progressivement remplacés par des bateaux à vapeur.

Ces innovations apportent confort, productivité et croissance, mais elles ont aussi un coût social et environnemental : pollution des villes, accidents dans les mines, exploitation accrue des ouvriers.

La Révolution industrielle invente aussi un nouvel espace, l'usine. Lieu de production massive, l'usine incarne l'ère industrielle. Elle transforme le rapport au temps, au travail et à la société. L'usine impose un temps collectif, strict et surveillé. L'ouvrier ne décide plus de son rythme : il suit celui de la machine. La journée dure souvent 12 à 15 heures, six jours sur sept. Les enfants et les femmes y participent aussi.

L'usine invente aussi une nouvelle forme de contrôle social. Les contremaîtres surveillent le moindre geste. Les retards, pauses non autorisées ou erreurs sont sanctionnés par des amendes. Le travail devient répétitif, monotone et soumis à un rythme imposé. L'organisation du travail en usine crée une nouvelle perception du temps. Le calendrier agricole est remplacé par une régularité mécanique.

Dans les usines, chaque ouvrier accomplit une tâche précise et répétitive. C'est la division du travail, théorisée par Adam Smith dans La richesse des nations. Cette spécialisation accroît la productivité, mais rend le travail aliénant.

L'Industrialisation en France : Un Processus Spécifique

Au XIXe siècle, en France, en Suisse et dans les pays germaniques, la structure industrielle apparaît peu polarisée sur le plan sectoriel et spatial. Si la grande usine a fini par s'imposer en France, la diversité des territoires de l'industrie demeure. Certains espaces ruraux connaissent alors un réel dynamisme.

Au début du XXe siècle, la Franche-Comté a derrière elle une longue tradition industrielle pour ses salines, ses forges, ses papeteries et son horlogerie. Mais la région n'échappe pas aux contrastes qui caractérisent l'industrie française. Le capitalisme le plus développé cohabite avec des structures plus traditionnelles.

La caractéristique majeure de l'emploi industriel réside dans la forte prédominance de la métallurgie. Avec ses forges, martinets, tréfileries implantées au fil de l'eau, elle compte dès le XVIIIe siècle des établissements de plus d'une centaine de personnes. La décadence des forges comtoises devient irrémédiable dès le milieu du XIXe siècle. Ainsi s'opère le passage de la sidérurgie à la métallurgie.

À l'échelle française, tout au long du XIXe siècle, la part des femmes dans l'emploi industriel est élevée. Le premier XXe siècle connaît une tendance à la masculinisation du monde ouvrier. Dans l'industrie, des branches traditionnellement masculines se féminisent.

Au XIXe siècle, en France et en Suisse, l'usage de la machine à vapeur demeure limité et l'industrialisation se fait avec le moulin à eau. Les ateliers proto-industriels demeurent longtemps actifs. Plus largement, le dualisme de l'industrie française, qui juxtapose de grands établissements et une poussière de petits ateliers, persiste après la Grande Guerre. La France reste un pays de petites et moyennes entreprises.

La période 1906-1931 correspond à l'affirmation de la grande usine métallurgique, mécanique et textile. Phénomène précoce dans le Doubs, accéléré par la guerre, 2 salariés des industries de transformation sur 3 travaillent dans des établissements employant plus de 100 personnes.

Les campagnes abritent une partie de ces très petits établissements, notamment sur les plateaux et la montagne. Au XIXe siècle, les hommes répondent à la forte pression démographique par la démultiplication des ressources locales. L'énergie hydraulique est facile à mettre en œuvre, mais elle ne permet pas partout l'embauche régulière d'une main-d'œuvre qui vivrait du seul travail de l'atelier.

Des espaces ruraux s'industrialisent à partir de la clouterie, taillanderie, horlogerie, lunetterie, travail des pinces. L'apogée de l'industrie rurale se situe entre les années 1880 et 1920. La complémentarité entre travail agricole et ressources extérieures permet à bon nombre de paysans de conserver le statut de cultivateur propriétaire et d'éviter l'exode rural.

Bien des entreprises rurales font preuve d'une capacité d'adaptation. La Société des Forges et Haut-fourneaux de Franche-Comté a concentré ses activités sur Fraisans et délaisse les productions traditionnelles réparties dans les autres départements comtois. Dans la partie haute de la vallée de la Loue, les anciennes forges et tréfilerie ferment leurs portes ou se reconvertissent dans la clouterie ou la tôlerie.

L'horlogerie a façonné l'identité d'une partie du Haut-Doubs, de Maîche à Morteau. Cette activité a pris la forme d'un système productif localisé, constitué par transfert de savoir-faire et d'hommes à partir de la Suisse. Les années 1880-1900 constituent l'âge d'or du développement horloger du Haut-Doubs, bénéficiant notamment de l'arrivée de l'électricité en 1894.

Parallèlement, la pluri-activité intégrée dans la famille recule peu entre 1914 et 1939. Le travail à domicile connaît même un certain renouveau grâce à la diffusion précoce de l'éclairage électrique.

Dans les bourgs horlogers, le monde ouvrier affirme d'abord son identité, non au travers de luttes l'opposant au patron, mais en quittant radicalement la terre. Les rapports que les ouvriers entretiennent avec les petits patrons renforcent même l'affirmation de cette identité : ouvriers et paysans ne se mêlent pas et ne s'apprécient guère.

Chef-lieu du département, Besançon se distingue comme une ville horlogère et d'entreprises de taille moyenne. Elle demeure la capitale de l'horlogerie française durant toute notre période et cette branche y occupe longtemps la première place dans l'emploi.

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