Introduction

L’œuvre d’André Gide, notamment son roman « L’Immoraliste », publié en 1902, offre un terrain fertile pour explorer la complexité des représentations de l'homosexualité et de la pédérastie dans un contexte historique et social particulier. Ce roman, bien qu'ancré dans le discours orientaliste de son époque, se distingue par sa capacité à subvertir certaines normes et à esquisser une reconnaissance relative de la figure du jeune Arabe, indissociable d'une affirmation de soi en tant qu'être de désir. L'analyse de ce roman, confrontée aux théories queer et aux réalités sociales de l'époque, permet de mettre en lumière l'évolution des perceptions et des représentations de ces sexualités minoritaires.

Contexte idéologique et social de "L'Immoraliste"

Si les quelques pages qu’Edward W. Said consacre à « L’Immoraliste » dans « Culture et impérialisme » confirment pleinement le mépris occidental qui caractérise l’orientalisme, le roman que Gide fait paraître en 1902 s’inscrit dans un contexte social et idéologique qui assouplit quelque peu les contraintes qui pèsent sur la représentation de l’Orient. En effet, à l’orée du XXe siècle, Gide est en mesure d’assurer sans scandale la publication de son œuvre dans un espace du champ littéraire qui s’autonomise quelque peu d’une société maintenant une forte censure sur la parole homosexuelle et pédérastique. C'est ce double contexte - contexte externe du champ littéraire où paraît le roman et contexte interne de l’histoire qu’il raconte - qui autorise une reconnaissance au moins relative de la figure du jeune Arabe inséparable d’une affirmation de soi comme être de désir et comme romancier.

Orientalisme et subjectivité

Edward W. Said est l’auteur d’une œuvre remarquablement féconde qui a contribué à identifier de manière décisive un certain type de discours tenu par des Occidentaux avides de domination et caractérisé par son mépris pour un Orient plus fantasmatique que réel. Au nom de « la cohérence interne de l’orientalisme et de ses idées sur l’Orient », il fait néanmoins parfois peu de cas des variations historiques, géographiques et culturelles, ou simplement de la subjectivité des auteurs et des œuvres qu’il examine. Les quelques pages que Said consacre à « L’Immoraliste » dans ce dernier essai le confirment : le roman de Gide participe pleinement à ses yeux du mépris occidental qui caractérise l’orientalisme. Le personnage de Michel - et l’auteur derrière lui - se comporte avec les jeunes Arabes qu’il rencontre en Afrique du Nord comme si les « indigènes » n’étaient que « d’éphémères menaces, et des occasions de faire preuve d’autorité ».

Michel, un personnage privilégié en marge de la domination coloniale

Michel est d’abord le rejeton d’une famille de la bourgeoisie intellectuelle qui, après la mort de ses deux parents, fait un héritage si important qu’il peut vivre de ses rentes. Fils d’un homme fort savant dont la profession exacte n’est pas davantage précisée mais qui lui enseigne très jeune les langues anciennes, il a certes engagé des recherches scientifiques mais il n’a pas besoin de faire carrière. Cette position sociale privilégiée se trouve encore redoublée dans l’histoire par le déplacement du personnage de Michel et de sa jeune femme Marceline en Afrique du Nord peu après leur mariage. Lors de son parcours tunisien puis algérien comme lors de son séjour à Paris, le personnage de Michel n’a rien à « faire » pour assurer son statut ; il n’a qu’à « être ». Il n’est ni un entrepreneur parti faire fortune, ni un fonctionnaire de l’État français ni et encore moins un chômeur quittant la métropole pour trouver du travail dans les colonies, mais simplement un jeune touriste aisé, qui voyage en Afrique du Nord avec le seul souci de contempler beaux sites et vieilles pierres.

Or, c’est précisément durant ses vacances en Tunisie et en Algérie, c’est-à-dire dans ces territoires arabes colonisés qui sont pour lui un espace de loisir, que le personnage de Michel quitte la sphère de la pure intellectualité et accède à une labilité désirante d’une extrême intensité. Suivant le schéma assez nettement identifiable d’une initiation - ici inspirée à la fois de Whitman et de Nietzsche, et censée donc révéler « l’être authentique, le “vieil homme” », il passe d’un état premier aliéné à un moment de crise, puis à une révélation qui le conduit finalement vers la libération échevelée de ses sens.

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L'Afrique du Nord, un espace de révélation

Michel voyage d’abord avec un temps de retard sur sa propre existence. Ses préjugés lui font négliger la moderne Tunis et privilégier les hauts lieux de l’Antiquité comme Carthage, Timgad, Sousse et El Djem. Mais ses attentes sont à la fois déçues et rehaussées. D’un côté, la ville arabe de Tunis le comble ; de l’autre, le site romain d’El Djem n’est pas à la hauteur de ce qu’il escomptait. Parti en Afrique du Nord par intérêt érudit pour les traces qu’y ont laissées des civilisations antiques disparues - image de son propre passé et du passé de la civilisation à laquelle il appartient -, Michel prend goût à la double réalité présente d’un pays et de sa propre existence qui cesse de lui demeurer étrangère. La terre arabe est le lieu de la crise ; elle est aussi le lieu de la renaissance. Bachir, Ashour, Lassif, Moktir : Michel passe le plus clair de son temps avec ces jeunes adolescents et il prend goût à sa vie nouvelle.

Dans la suite du roman, les deux époux reviennent à Paris, dont la vie mondaine trop intellectualiste et corsetée déçoit Michel. Ils décident alors de rejoindre la propriété normande du jeune homme, dans laquelle, puisqu’il emploie plusieurs familles paysannes, il peut fréquenter de nouveau de jeunes adolescents, avant finalement de rejoindre une nouvelle fois l’Afrique du Nord. Le roman de Gide pose ainsi une relation d’équivalence entre les possibilités sensuelles ouvertes par la fréquentation des jeunes Arabes d’Algérie et des jeunes paysans normands. En cette fin de XIXe siècle, quand on est parisien et bien né, la colonie et la province constituent toutes deux des espaces comparables : libérés en grande partie de la censure intime et de la peur du scandale, les jeunes bourgeois issus de la ville ou de la métropole peuvent laisser libre cours à leurs aspirations qui sont les moins acceptables socialement.

Théories queer et réalité sociale

Ce qu’un livre comme « L’Immoraliste » permet de ce point de vue de mettre en cause, c’est un certain idéalisme des théories « queer » considérant les individus, certes pas comme totalement libres de choisir leur identité de genre, mais insistant à tel point sur le culturel qu’elles peuvent conduire à relativiser l’importance de l’appartenance des individus à tel ou tel groupe ou classe permettant ou pas de brouiller les frontières et d’échapper au moins en partie à la norme sociale. Il apparaît ainsi que les terres arabes colonisées et les terres provinciales sont le lieu d’un épanouissement affectif et sexuel que le milieu mondain de la grande ville, même s’il est le lieu historique de la révélation à soi et aux autres de l’identité homosexuelle et pédérastique, n’autorise pas de manière si ouverte, tant il est plein de dangers. Il apparaît surtout que ce type d’épanouissement n’est accessible que moyennant, non seulement un minimum de prudence, mais encore une situation sociale suffisamment privilégiée pour ne pas encourir les foudres de la loi ou seulement la réprobation publique.

L'autonomie du champ littéraire et l'esthétisation du récit

Si Gide est en mesure de publier un roman aussi ambigu et exaltant de manière implicite mais claire pour qui veut bien le lire les attirances pédérastiques de Michel, c’est d’abord que, depuis les années 1880, un très grand nombre d’essais et de romans ont paru en France qui, même s’ils sont condescendants et orientés le plus souvent par une perspective médicale, témoignent d’un intérêt certain pour la question homosexuelle prise au sens large. La publication d’un roman comme « L’Immoraliste » est également rendue possible par le fait que l’auteur écrit dans un espace du champ littéraire particulièrement autonome et dans lequel les critères moraux sont relégués au second plan par rapport à des critères de type esthétique.

S’il n’entend pas juger les pratiques sexuelles auxquelles se livre son personnage, c’est surtout parce qu’une œuvre littéraire ne saurait être l’occasion de ce type de jugement et, d’une manière ou d’une autre, être rabattue sur la catégorie littérairement sans valeur du témoignage. La volonté d’une transposition esthétisante, plus encore que la crainte de susciter le scandale, constitue la raison profonde de l’euphémisation permanente à laquelle se livrent le narrateur de l’histoire et, derrière lui, très directement, l’écrivain Gide.

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Oscar Wilde, une influence déterminante

C’est en effet Oscar Wilde, rencontré pour la première fois en novembre 1891, qui est l’initiateur de Gide et qui lui permet pour la première fois de goûter la chair de jeunes Arabes à Alger en janvier 1895 ; lui qui, plus largement, le libère de ses sentiments de honte et de culpabilité. Le personnage de Ménalque tel qu’il réapparaît dans « L’Immoraliste » évoque très clairement pour tout connaisseur de la vie de Gide et même seulement de la vie littéraire de ces années-là, la personnalité sulfureuse de l’écrivain anglais.

Une esthétique de l'allusion

Tout, dans le texte de Gide, contribue à placer à distance (une distance voluptueuse bien plus que respectueuse) ces jeux pourtant poussés jusqu’à leur terme : l’énoncé du souvenir, le plaisir du voyeurisme, la médiation d’un tiers, le prolongement du plaisir au-delà de l’acte et de la personne même de l’objet désiré, le procédé stylistique de la prétérition ou l’usage des points de suspension retranscrivent une expérience sensuelle particulièrement évasive, en même temps qu’ils témoignent d’une pudeur conforme à une certaine bienséance littéraire. C’est là que réside le miracle de ce livre : dans la rencontre entre une esthétique de l’allusion évitant de basculer dans une trop grande trivialité, accordée à une certaine évolution et à un certain état du champ, et une éthique sexuelle favorisant l’effusion et le flou sur la précision de la possession, la tension désirante sur les satisfactions plus charnelles du plaisir. La possibilité même qu’un roman comme « L’Immoraliste » soit publié repose sur l’existence d’un champ littéraire et d’un espace colonial autorisant tous les deux, d’un point de vue moral comme d’un point de vue littéraire, des prises de position autonomes par rapport à la morale plus commune.

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