Frida Kahlo, figure artistique incontournable du XXe siècle et véritable icône au Mexique, reste une énigme. Sa vie extraordinairement tragique et son art incroyablement magique et sincère témoignent d'une intensité rare. Toute sa vie durant, Frida Kahlo n’aura eu de cesse de se renouveler, s’inspirant de divers courants artistiques sans jamais y adhérer totalement. Elle refusait catégoriquement d’être associée aux surréalistes, mais n’était pas tout à fait membre des peintres naïfs non plus.

Dans son œuvre, elle propose un franc contraste entre des thèmes tragiques, écho à sa douleur personnelle, et une palette chromatique vive et saisissante, comme un hommage à son Mexique natal. L'écrivain Gérard de Cortanze a multiplié les écrits sur Frida Kahlo jusqu’à aujourd’hui avec la publication de « Viva Frida ». La vie est pleine de contrastes (et de naissances) qu’il faut sans cesse étudier et analyser. Peut-on dire que Frida Kahlo a connu plusieurs naissances ?

Une Enfance Marquée par la Maladie et l'Imagination

Frida Kahlo naît en 1907 dans le quartier bourgeois de Coyoacán à Mexico. Elle est la troisième des quatre filles de Mathilde et Guillermo Kahlo. Son père, d'origine viennoise, est photographe, et sa mère, d'origine indienne, est très catholique. Attirée par les sciences naturelles et douée pour les études, elle se forme d’abord à la prestigieuse classe préparatoire de Mexico à partir de 1922. Elle figure parmi l’une des seules filles. Parallèlement, elle commence à s’intéresser aux arts, goût qu’elle hérite de son père lui-même photographe. Encore adolescente, elle voit Diego Rivera s’activer à repeindre son établissement scolaire.

En 1913, à l'âge de six ans, Frida contracte la poliomyélite, qui lui cause un "traumatisme au pied droit", une "atrophie légère" et un "pied dévié", selon son dossier médical. Certains médecins diagnostiquent la poliomyélite, d’autres une « tumeur blanche ». Ce que le rapport ne précise pas, c’est la durée de la convalescence - neuf mois - durant lesquels sa mère et ses sœurs se relayent pour lui poser des serviettes chaudes imbibées d’eau de noix sur la jambe et la lui laver dans une petite baignoire. La petite Frida souffre le martyr. Et si ses douleurs sont très vives, il est une autre souffrance qu’elle ne supporte pas : la solitude. Alors, pour tuer le temps qui passe si lentement à Coyoacán, elle se crée une amie imaginaire : « Je ne me souviens pas de la maison de mon amie. Elle-même n’avait pas de nom. Elle avait le même âge que moi, mais pas le même visage. Elle était pleine de vie.

Une nouvelle Frida est née de cette adversité. Elle qui était une petite fille espiègle, un peu ronde, un peu potelée, très vive, très malicieuse, devient une grande chose maigrichonne, sombre, renfermée sur elle-même. Dès son retour à l’école, elle doit faire face aux quolibets de toutes sortes. On l’appelle « patte folle », « la boiteuse », « Frida jambe de bois ». Lors d’une représentation de L’oiseau bleu (1908) de Maurice Maeterninck, une maîtresse lui demande de porter une jupe longue pour « cacher sa jambe trop maigre ». Comment dépasser ce sentiment de n’être pas désirée, d’être différente, étrange, laide, inadaptée, rejetée ? Comment transformer cette boue en or ? Elle enfile plusieurs épaisseurs de chaussettes afin que la jambe plus menue que l’autre soit moins visible, porte des bottes, applique scrupuleusement les conseils du médecin - bien lacer ses chaussures pour que les pieds soient bien tenus -, en rajoute dans l’exubérance, dans l’énergie, dans la vitalité, court et danse beaucoup plus que les autres, se fait plus audacieuse, plus drôle. De cette double expérience, de la poliomyélite et du rejet qui s’en est suivi, Frida comprend que la maladie et la solitude l’accompagneront toute sa vie. Elle comprend aussi que la maladie est un moyen d’obtenir l’amour qu’on ne lui donne pas. Elle devra donc toujours en faire plus pour se faire accepter. En rajoutant dans la tendresse et la vulgarité, le sexe et l’engagement social, la provocation, qu’elle s’exprime dans l’attitude ou la façon de s’habiller, de paraître. Pour ne pas mourir, elle qui est en permanence mise à nue, elle avancera masquée.

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L'Accident de Bus: Une Deuxième Naissance dans la Douleur

Alors qu’elle rentre de cours le 17 septembre 1925, Frida Kahlo est victime d’un accident de bus. Une barre de métal lui transperce le corps, lui brise la colonne vertébrale, la clavicule et les côtes. Paralysée pendant des semaines, sa colonne vertébrale est atteinte, un corset lui est posé. Ces blessures viennent s’ajouter aux stigmates d’une poliomyélite mal guérie pendant son enfance. Alitée, elle commence à peindre. Après l’accident, ne voulant pas qu’il fût attaché à une femme malade, les parents d’Alessandro décident de l’envoyer en Allemagne. Lui était d’accord. Frida voulait quant à elle devenir maitresse d’école ou docteur mais après avoir été neuf mois au lit, son père lui apporta ses peintures. Il fit adapter un chevalet et sa mère lui installa un miroir.

Bien sûr, le fameux accident de 1925 est fondamental pour qui veut comprendre Frida. Il n’est qu’un événement parmi tant d’autres, douloureux, terribles. Mais il est aussi particulier car, de cette béance, de cette souffrance infinie, naît une nouvelle Frida. Une Frida autonome qui est en train de transformer ce désastre en victoire. Qui peut même peut-être remercier l’horreur de l’accident qui lui a permis de grandir et de se trouver. Un obstacle nécessaire, un palier à franchir, qui ne l’a pas tuée mais rendue plus forte encore.

Le 18 décembre, Frida effectue sa première promenade. Elle a tenu sa promesse. La voilà qui monte dans l’autobus qui la conduit au Zócalo. Puis elle descend à quelques mètres de l’endroit où a eu lieu son terrible accident. Elle souffre, certes, marche lentement, craint de tomber. Oui, une Frida nouvelle est née. Une Frida qui fera l’amour avec les hommes qu’elle aura choisis. Qui sera insatiable, parce que plus elle fera l’amour, plus elle se sentira vivre et exister. Une Frida qui fera l’amour avec des femmes, parce que plus elle fera l’amour avec des femmes, plus elle se sentira vivre et exister. Le processus de transmutation sera toujours le même. Son engagement politique auprès du parti communiste relèvera de la même démarche. Quand elle arpentera les rues de Mexico à la tête de manifestations revendicatrices elle n’en existera que davantage. En s’engageant, elle vivra d’autant plus. Frida adorera manger, faire la cuisine, boire - elle boira « comme un trou » - jurera comme un charretier, chantera des chansons folkloriques qu’elle détournera de leur sens pour en faire des chansons paillardes. Elle voudra tout, tout de suite, dans l’impatience, la fureur, la furie, et la joie totale. Durant toute sa vie, ses amies ont assisté à des changements, rapides. Elle est capable, en quelques mois de ne plus être la même personne. Finie sa peur enfantine de ne pas être à la hauteur, fini cet air anémique qui la rend presque pathétique, finie cette absence de confiance en elle. Il faut dire qu’elle possède une voix particulière, profonde, rebelle, ponctuée de carcajadas - éclats de rire. Mais cela ne suffit pas. On sait l’importance qu’elle accorde à son apparence. Finie la sage tenue germanique et son ridicule petit chapeau de paille dont les longs rubans lui tombaient dans le dos, trop sérieuse, trop bourgeois. Elle porte désormais des bleus de travail, des costumes d’homme ou s’habille de vêtements voyants qu’elle achète au marché aux puces. Bijoux, parures, accessoires, tout est bon pour se faire remarquer et attirer l’attention. Un élément de sa personnalité cependant subsiste et subsistera. C’est du moins ce qu’affirme Agustín Olmedo : « Il y a une chose pour laquelle Frida n’a pas changé : gamine elle était, gamine elle est restée. Toujours dans la lune, toujours l’air égaré, changeant d’avis comme de chemise. » Œuvre d’art en mouvement ? Happening permanent ? Bien évidemment ! Pour exister il lui faut paraître. N’oubliez pas que dans cette société mexicaine très « machiste », il est tellement difficile d’exister lorsque vous êtes une femme, et encore plus une femme peintre, une créatrice dont le mari est un monstre sacré. L’art, chez Frida est partout. Son habillement, ses postures, sa façon d’être, prolongent ses recherches intérieures et artistiques.

L'Autoportrait comme Expression de la Solitude et de l'Identité

L’autoportrait devient sa signature. Au sujet des autoportraits, Kahlo déclare : « Je me peins car je suis souvent seule et parce que c’est le sujet que je connais le mieux ». Elle penche du côté de l’art naïf pour créer des compositions vives et relie ses sujets à des éléments naturels. C’est le cas de l’autoportrait avec son singe Fulang-Chang datant de 1937 ou de natures mortes comme Noix de cocos en pleurs, 1951.

L’intérêt que Frida porte aux animaux est très important. A commencer par les singes. Leur présence à ses côtés dans les autoportraits signifie la promiscuité sexuelle, le besoin de combler le vide laissé par Diego après leurs ruptures fréquentes notamment lorsque le singe lui a été offert par lui. Ils occupent également d’une certaine façon la place de l’enfant qu’elle n’aura jamais : Fulang-Chang et moi (1937), Autoportrait avec collier d’épines (1940) ; Autoportrait avec singe (1940). En 1941, elle peint Autoportrait avec Bonito - rappel discret de la mort de son père : Frida, en deuil, porte un corsage noir. Dans ce dernier, elle signifiait à Diego sa rupture, en exhibant une Frida sans cheveux, lui qui ne cessait de vanter les mérites de son abondante chevelure. Dans le premier, c’est l’année de son remariage : nouveau contrat signé sous le signe de l’association, l’amour a disparu, c’est un simple accord de bonne entente, de bonne conduite. Frida, qui a retrouvé sa chevelure, réaffirme sa féminité mais, dans le même temps, cette coiffure étrange est le signe d’une anxiété profonde, d’un questionnement intérieur. C’est une chevelure de combat, hérissée de pointes, d’épines qui semble dire à Diego : qui s’y frotte s’y pique. En 1945, elle revient à ses autoportraits animaliers. Ainsi, dans Autoportrait avec petit singe, elle se présente, noire, très sombre, le cou ceint d’une sorte de nœud coulant qui court d’un petit chien à un singe-araignée. Ils sont indissociables.

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Mariage Tumultueux avec Diego Rivera et Engagement Politique

Kahlo retrouve Rivera lors d’une rencontre organisée entre militants communistes. Elle l’épouse en 1929. Ils emménagent à San Francisco. Si l’expérience américaine est d’abord profitable à Kahlo, au regard des liens qu’elle tisse avec mécènes et artistes, l’artiste est très critique vis à vis du système capitaliste de son pays d’accueil. Elle rentre dans son pays natal en 1933 et renoue avec la révolution qui eut une incidence sur ses convictions politiques. À ce titre, elle suit depuis 1928 les préceptes communistes et accueille Léon Trotski en 1937, lorsque celui-ci est contraint à l’exil.

À la fin des années 1930, le couple formé par Kahlo et Rivera se délite à la suite des frasques extra-conjugales de l’un et de l’autre mais aussi du fait des fausses couches de Kahlo. Comme pour ses autoportraits, Kahlo se sert de son médium de prédilection pour évoquer l’enfant qui ne vient pas (Le Lit volant, 1932). Le couple divorce en 1938 mais se retrouve en 1940 et se remarie. Entretemps, Kahlo s’est rendue à Paris en 1939 pour exposer quelques-unes de ces œuvres, parmi lesquelles The Frame (Le Cadre). L’expérience déçoit l’artiste à cause d’une organisation qui n’est pas à son goût et de son affiliation aux surréalistes. De cette étiquette de surréaliste qu’André Breton voudrait lui assigner, elle affirmera : « Ils pensaient que j’étais surréaliste, ça n’a jamais été le cas. Je n’ai jamais peint mes rêves, je n’ai fait que peindre ma réalité ».

La relation avec Diego Rivera a-t-elle été plus destructrice qu’enrichissante pour Frida? En 1944, afin de fêter leur quinzième anniversaire de mariage, Frida peint deux versions d’un minuscule tableau de 13,5 x 8,5 cm, intitulés Diego et Frida 1929-1944 ou Portrait double de Diego et Frida 1929-1944, présenté dans un cadre en forme de lyre, incrusté de coquillages. Un Janus au féminin masculin : d’un côté l’homme, Diego : de l’autre la femme, Frida. Une union picturale, une osmose. En somme un couple soudé, indestructible. Réalité ou fiction. Image d’un couple tel qu’il est ou tel qu’on aimerait qu’il soit ? De là à dire comme Luis-Martín Santos que le « couple renouvelle ses vœux d’association intellectuelle et sentimentale, année après année jusqu’à la mort de Frida, en 1954 », c’est un leurre. Certes, ce va-et-vient d’amour et de haine entre Frida et Diego est une constante, mais ce fonctionnement n’est pas fécond. Je ne pense pas que cette souffrance partagée, exhibée, soit nécessaire à leur relation. Les scènes de rupture qui se répètent suivies de réconciliation, les disputes violentes qui reprennent, les provocations sexuelles, tout cela le plus souvent en public, anéantissent Frida. C’est la grande perdante de ce jeu dangereux. Frida et Diego 1929-1944 ou Portrait double de Frida et Diego 1929-1944, qui devait marquer la pérennité de leur amour, être une sorte de cœur battant dont chacun garderait une moitié, sera ouvert et dispersé. Cet amour élevé à l’état de mythe est une construction mentale, dont le premier architecte est Frida. Ainsi égrène-t-elle tout au long de sa vie et notamment dans la période qui suit son remariage, les déclarations d’amour à l’encontre de Diego, écrivant à ses amis que tout va bien, que l’amour est au beau fixe. Comme si en l’écrivant, en le disant parfois publiquement, cela le faisait advenir. En 1944, elle écrit à Ella et Bertram D. Wolfe, une lettre construite en plusieurs points « Santé », « Fric », « Travail », enfin « Amours » : « Mieux que jamais, grâce à une entente mutuelle entra mari et femme, sans que la liberté qui échoit à chacun des deux conjoints ne soit en aucun cas bafouée ; élimination totale des crises de jalousie, des disputes violentes et des malentendus, à grands renforts d’une dialectique fondée sur l’expérience passée. Voilà qui est dit ! » En 1947, elle écrit à Diego « je peux au moins t’offrir d’être avec toi dans tout… mon cœur », et en 1948 « Je t’adore de toute ma vie ». En 1949, à l’occasion de la grande exposition de l’Institut national des beaux-arts, célébrant les cinquante ans de création de Diego Rivera, déjà mentionnée, elle écrit un long texte qui est une déclaration d’amour dans laquelle elle fait de lui son « amant et son nouveau-né ». Ses lettres, ces déclarations, sont comme des bornes édifiées tout au long de cette relation amoureuse chaotique. Ainsi, en 1949, écrit-elle le fameux Portrait de Diego - « Diego, mon amoureux. Diego, mon amant. Diego « mon époux ». Jusqu’au bout, Frida jouera la pièce de l’amour heureux, comme dans ce poème jamais envoyé à Diego, rédigé peu de temps avant sa mort, et qui finira par lui parvenir grâce à Tereza Proenza qui lui remettra, le 13 novembre 1957. « Ce poème de Fisita, qui est amour et beauté », possédant toutefois une terrible chute : « Diego dans mes urines - Diego dans ma bouche -/ dans mon/ cœur, dans ma folie, dans mon rêve - dans/ le papier buvard - dans la pointe du stylo -/ dans les crayons - dans les paysages - dans la/ nourriture - dans le métal - dans l’imagination./ Dans les maladies - dans les vitrines - dans ses revers - dans ses yeux - dans sa bouche/ dans son mensonge. » Et jusqu’au bout, Diego, jouera le jeu des liaisons extra-conjugales, comme celle déjà mentionnée avec María Félix que Diego relate en ces termes : « Lorsque María refusa de m’épouser, je revins à Frida, qui était malheureuse et blessée. En peu de temps, toutefois, tout était rentré dans l’ordre. J’avais surmonté mon rejet par María. Jusqu’au bout, celui qu’Olga Campos qualifie d’ « érotomane » et qui selon les dires de cette dernière essayait de l’embrasser en introduisant de force sa langue dans sa bouche, en « jouissant de ma répulsion et de la réaction de Frida », trompe cette dernière. En 1954, alors que Frida n’a plus que quelques mois à vivre, il installe son amante Emma Hurtado dans sa maison de San Ángel. Frida, ébranlée physiquement et sentimentalement, pressentant qu’elle a sous les yeux la future Madame Rivera, désespérée, après deux hospitalisations, suite à de probables tentatives de suicide, en avril et en mai, envisage une nouvelle fois de mettre fin à ses jours : « On m’a amputé d’une jambe il y a six mois qui ont été des siècles de torture et par moments j’ai cru perdre la raison. Je continue à avoir envie de me suicider…de ma vie je n’ai autant souffert. En réalité cette vie de mariage et de remariage, Frida ne la supporte que parce…

En 1928, elle s’inscrit au Parti communiste mexicain. La vie politique est trouble et instable. Elle défend l’émancipation des femmes, « cette masse silencieuse et soumise » dont la place reste marginale dans cette société mexicaine qui demeure très machiste. En cette année 1928, elle décide de rencontrer Diego Rivera, peintre muraliste le plus connu du Mexique. Il peint une fresque pour le ministère de l’éducation publique lorsqu’elle l’apostrophe et le somme de donner son avis sur ses toiles. Il deviendra l’homme de sa vie et la soutiendra de façon indéfectible.

Reconnaissance Tardive et Souffrance Accrue

C’est à partir de la fin des années 1930 aussi qu’arrive la reconnaissance. Elle devient professeure à l’école La Esmeralda de Mexico dès 1943. En 1946, une nouvelle opération marque Kahlo de cicatrices sur le dos. La même année, elle se figure dans une saynète qui augure sa fin précoce, Le Cerf blessé. Les flèches qui transpercent l’animal symbolisent ici sa douleur. En 1953 ouvre la première exposition consacrée à Frida Kahlo mais celle-ci, fragilisée, se déplace avec difficultés. Elle assiste, alitée, au vernissage. Quelques mois plus tard, à l’été 1953, elle est amputée de la jambe droite. Elle décore de clochettes et colore en un rouge très voyant la longue botte qu’elle est contrainte de porter. Elle se moque d’elle-même et peint « Pies para qué los quiero si tengo alas pa’volar » « Pourquoi je veux des pieds si j’ai des ailes pour voler ».

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"Ma Naissance": Une Œuvre Expressionniste Bouleversante

Sa toile de 1932, intitulée Naissance ou Ma naissance est très représentative de ce dualisme imprégnant toutes choses. Frida Kahlo y a peint l’accouchement de sa mère. Cette petite huile sur métal le représente comme un traumatisme. Matilde, la tête recouverte d’un drap qui est un linceul, a des allures de cadavre, la tête de l’enfant qui jaillit d’entre ses jambes, baigne dans le sang. Frida mêle deux cultures. Catholique, car cette femme qui accouche est une Vierge représentée en Mater Dolorosa,mais aussi aztèque, car elle s’inspire d’une sculpture figurant Tlazoltéotl, la déesse des Choses immondes qui donne le jour, accroupie, à Centéotl, le dieu du maïs. Est-ce à dire que la naissance de Frida se fit dans la douleur et le sang ? Ni plus ni moins qu’une autre. Cependant, Ma naissance expose une véritable contradiction : voulant figurer la vie elle exhibe la mort. Comme toujours chez Frida, la vie et la création sont intimement mêlées, tout comme le puzzle du temps, le réel et l’imaginaire - ainsi se construit son autobiographie picturale. En juillet 1932, elle est hospitalisée à l’hôpital Henry-Ford, victime d’une nouvelle fausse couche. En septembre, elle se rend au chevet de sa mère mourante qui décède à 59 ans des suites d’une opération de la vésicule biliaire. Voilà les éléments biographiques qui concourent à la réalisation de cette toile.

Ce tableau, difficile à affronter, est bouleversant à plusieurs titres : Frida peint sa propre naissance (un peu après avoir subi une fausse couche) et l’année même où meurt sa mère (qu’elle n’aimait pas). Extrême originalité d’une artiste capable de faire aussi bravement retour sur elle-même. Et, brossant son tableau de la sorte, elle est capable d’instaurer, on ne peut plus démonstrativement, l’origine de sa destinée souffrante. Pour singulière qu’elle soit, la scène peinte est universelle puisqu’elle nous renvoie tous peu ou prou à cet arrachement que fut notre arrivée au monde, arrachement dont nous mettrons notre vie à guérir. En se peignant de la sorte en train de naître, l’héritière de trois cultures nous entretient gravement de ce qu’est le fait d’être au monde.

Le point de vue en légère plongée force le spectateur à faire face au processus de la parturition. Avec cette dernière, nous sommes loin de l’imagerie de ce qu’on appelle un heureux événement, loin de la tradition chrétienne de la Nativité. À noter, en outre, que la Vierge représentée sur le tableau du fond est en réalité une Vierge de douleurs (liée, comme on sait, à la mort de son Fils sur la croix). En somme : nous n’avons ni une Nativité, ni une naissance, mais un accouchement en train d’avoir lieu. Faisant écho au sentido tràgico de la vida, la parturition est associée une deuxième fois à la mort. Le drap qui recouvre le visage de la mère n’est pas le drap de la pudeur mais un quasi-linceul.

Cette peinture, qui nous donne à voir la naissance de Frida, fonctionne comme une métaphore. Frida naît, et, faute d’enfanter à son tour, devra accoucher d’elle-même toute sa vie (en tant qu’artiste, en tant que femme appelée sans cesse à se dépasser. Car donner naissance, c’est, à la lettre, se dépasser). Avec Ma naissance, F.K. brise un tabou. Celui de la représentation de l’accouchement lui-même. Le drap recouvrant traditionnellement le bas ventre lors de la naissance recouvre chez Frida le haut du corps. Comme si c’était la tête de sa mère qui était obscène, et non son sexe ouvert aux dimensions du bébé. Avant Ma naissance, l’image de l’accouchement, des siècles durant, a été censurée. Peut être parce que la vue du « tu accoucheras dans la douleur » était insupportable aux hommes. Pourquoi ? On peut penser que sous couleur de pudeur (ce qui ne peut être ignoré), les hommes récusent l’image de la naissance parce qu’ils n’ont pas le pouvoir, eux, de donner la vie.

L'Art comme Thérapie et Héritage

En 1954, encore alitée, Mexico rend hommage à son œuvre en organisant une grande exposition. Elle arrive comme une déesse, très malade, couchée dans un lit. L’exposition a lieu autour de ce lit. Estropiée par la vie, elle parvient cependant à affirmer sa peinture, si émouvante, si personnelle. « Dans ta maison de Koyoancan, je t’attends comme je t’ai attendu 23 années durant. Elle aura au total subi une trentaine d’interventions. Elle peint son ultime toile intitulée « Viva la vida ». La vie vaut malgré tout la peine d’être vécue. Elle succombe le 13 juillet 1954 d’une embolie pulmonaire, délivrée de ses insupportables souffrances à l’âge de 47 ans. La veille, elle avait offert à Diego Rivera une bague pour les noces d’argent qu’ils auraient dû célébrer 17 jours plus tard. Diego Rivera lui survit 3 ans et décède le 24 novembre 1957.

Frida Kahlo, libre et audacieuse est un modèle pour les femmes. D’une grande liberté sexuelle, elle aimait l’amour en soi, les hommes, les femmes… Elle aimait prendre dans ses bras et qu’on la prenne dans ses bras. Les mexicains se touchent beaucoup, elle aimait ça. La façon dont elle s’habillait et se coiffait était un hommage aux cultures populaires. Ses bijoux, ses accessoires, n’étaient pas seulement destinés à plaire à Diego. Ses corsets, nécessaires en raison des séquelles de ses accidents, lui donnaient un port souverain et participaient à la construction de sa personnalité. Elle portait tous ces vêtements issus des régions du Mexique avec beaucoup de fierté, même s’ils étaient parfois perçus comme une extravagance. Sa vie se reflète dans sa peinture, sa peinture est sa vie mais également son message révolutionnaire.

Dans ‘Frida Kahlo Confidences’ (Chêne) le psychiatre Salomon Grimberg rapporte l’entretien inédit entre Frida Kahlo et son amie, la psychologue Olga Campos. L’artiste s’y confie sur sa peinture mais aussi sur les enfants, les animaux, l’amitié, l’amour, la mort… Entre 1949 et 1950, Olga Campos avait interrogé Frida dans le cadre de ses recherches sur le processus créatif. Pour aborder l’artiste, la psychologue lui avait montré les dessins de ses patients. Au fil du temps l’amitié a grandi entre les deux femmes et Olga a partagé l’intimité de Frida.

À travers différentes anecdotes, on apprend par exemple que, lorsqu'il faisait froid, Frida dormait avec son chien car il lui servait de bouillotte. Ses lettres, ces déclarations, sont comme des bornes édifiées tout au long de cette relation amoureuse chaotique.

La peinture de Frida Kahlo (1907-1954) est le miroir intime et émotionnel de l’artiste. Déterminée par les traumas, ponctuée de symboles, sa peinture se voit, se lit et témoigne d’une pulsion de vie. Tout y est (je)u de regards : le sien à travers le miroir, témoin de son état, ceux que les autres portent sur elle. La vie de Frida Kahlo a été jalonnée de blessures psychiques, physiques et psychologiques. À l’âge de 6 ans, elle contracte la poliomyélite et reste alitée pendant neuf mois. La peinture deviendra une stratégie de survie, un exutoire et un échappatoire lui permettant d’échapper à l’emprisonnement de son corps. Elle s’y jettera à corps perdu, dès le moment où elle découvre ce chevalet que ses parents lui ont fait créer sur mesure. « Ma vie bascule… Jaune du soleil, blanc de l’acier, noir de la douleur, rouge du sang. Les quatre couleurs des points cardinaux des anciens Mayas sont là, présentes pour célébrer la mort de Frida l’Insouciante. » « De longs mois d’agonie et au bout une renaissance… Je suis clouée dans mon lit, incapable de me tenir debout, crucifiée par la douleur et la détresse. Ma mère qui fut peintre, installe au-dessus de ma couche un large miroir et je deviens ainsi mon propre modèle. Ce que mes jambes me refusent, mes mains vont me le donner : l’évasion. Frida Kahlo qui rêvait de devenir médecin sera obligée de renoncer au métier dont elle rêvait. Au lieu de prodiguer des soins, c’est à son corps meurtri soumis aux carcans des corsets orthopédiques, aux multiples opérations chirurgicales et aux douleurs permanentes - qu’elle en prodiguera toute sa vie durant, par la pratique artistique.

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