Francisco de Goya, né à Fuendetodos le 30 mars 1746 et décédé à Bordeaux le 16 avril 1828, est un peintre et graveur espagnol dont l'œuvre marque une transition cruciale entre l'Ancien Régime artistique et la modernité picturale. Considéré comme l'un des plus grands maîtres anciens de l'art européen et un précurseur de l'art moderne, Goya a capturé l'angoisse et les contradictions de son époque avec une vision unique.
Les Premières Années et la Formation Artistique
Francisco José de Goya y Lucientes voit le jour dans une famille modeste d'Aragon, dans le village de Fuendetodos, province de Saragosse. Son père, Braulio José Goya, est maître doreur d’origine basque, et sa mère, Gracia Lucientes, appartient à une famille paysanne aisée. La famille réside à Saragosse, où les parents se sont mariés en 1736.
Son éveil artistique débute dès l'âge de quatorze ans. En 1760, il entre en apprentissage chez José Luzán à Saragosse, où il acquiert les techniques de base en copiant les maîtres. Son vif intérêt pour le style décoratif rococo, proéminent à cette époque, le pousse dans cette voie.
Après deux échecs retentissants aux concours d'entrée à l'Académie royale de San Fernando à Madrid en 1763 et 1766, Goya part se perfectionner en Italie autour de 1770. Ce voyage est une révélation. Il y découvre la peinture réaliste et le romantisme, s'éloignant de ses premières influences baroques. Il comprend que la peinture doit saisir l'âme humaine autant que son apparence.
L'Ascension à la Cour Royale
De retour en Espagne, Goya peine à s'imposer dans le milieu artistique madrilène. En octobre 1771, il retourne à Saragosse, où il reçoit une première commande importante : une fresque murale pour la voûte de la basilique de Nuestra Señora del Pilar.
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Le tournant arrive en 1775 avec son entrée à la Manufacture royale de tapisseries Santa Bárbara. Pendant quinze ans, il crée plus de 42 cartons de tapisseries représentant des scènes de la vie populaire espagnole, des tableaux décoratifs commandés par la famille royale. Son travail à la Royal Tapestry Factory lui assure un travail stable en tant que dessinateur.
Une rencontre déterminante change sa trajectoire : celle du comte de Floridablanca, Premier ministre éclairé qui devient son protecteur. Son adhésion à la Royal Academy of Fine Arts l’aide à trouver un travail stable en tant que dessinateur à la Royal Tapestry Factory. Ces années difficiles forgent son caractère : Goya apprend la diplomatie nécessaire pour naviguer entre les exigences de la cour et sa liberté créatrice.
La renommée qui découle de ses séries de cartons lui offre la célébrité, et le titre d'académicien de mérite en 1780. Il est ensuite nommé peintre attitré du roi d'Espagne, en 1786. Le talent de Goya devient évident pour l’aristocratie royale de cette époque et il devient par conséquent peintre de la cour en 1786.
En 1789, sa nomination comme Peintre de la Chambre du Roi consacre enfin son talent. Il atteint alors le sommet de sa carrière, certaines de ses célèbres œuvres réalisées au cours de cette période comprennent Le Duc et la Duchesse d’Osuna, Les portraits du Roi Charles IV et Le Comte de Floridablanca. La noblesse espagnole se prend d’affection pour le peintre et lui commande des centaines de portraits, notamment de la Duchesse d’Albe, du 9e Duc d’Osuna, du 15e Duc de Medina Sidonia et de la Marquise de Pontejos.
La Surdité et le Tournant Artistique
Dès les années 1790, Goya commence à choquer par l'audace de ses œuvres. En 1792, Goya déclare devant l'Académie que "l'oppression et l'obligation servile de faire étudier et suivre à tous le même chemin est un obstacle pour les jeunes qui pratiquent un art si difficile". Ces provocations révèlent un artiste en rupture avec son époque, qui utilise son pinceau comme une arme contre l'hypocrisie sociale.
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1793 marque la rupture définitive dans l'art de Goya. Fin 1792, il est alité pendant un moment, souffrant d'une maladie mystérieuse - probablement le syndrome de Susac selon les médecins contemporains - qui le rend sourd à jamais. Cette maladie marque un tournant dans sa carrière. Bien qu'il s'essaie d'abord au rococo, la maladie de Goya marque un tournant dans sa carrière.
Libéré des contraintes sociales par son handicap, Goya développe un langage pictural révolutionnaire. Imprégné d'une nouvelle gravité, Goya réalise une série de gravures, Los Caprichos, entre 1793 et 1798. Parmi ses peintures religieuses, l’artiste sourd entreprend une série de peintures sombres expérimentales publiées en 1799 sous le titre Les Caprices.
Goya, Témoin de l'Histoire et Précurseur du Photojournalisme
Les guerres napoléoniennes (1808-1814) révèlent le génie de Goya témoin de l'Histoire. Pendant les guerres napoléoniennes qui touchent l'Espagne, Francisco de Goya dénonce l'atrocité de la guerre en peignant son fameux tableau Tres de Mayo, mettant en scène des résistants espagnols prêts à se faire fusiller par des soldats. Le Tres de Mayo (1814) révolutionne la peinture d'histoire : fini l'héroïsme idéalisé, place à la vérité brute de l'exécution.
Après avoir réalisé de nombreux portraits, les conquêtes napoléoniennes poussent Francisco de Goya à peindre la guerre et la résistance espagnole. Il réalise d'abord une série de 82 gravures, Les Désastres de la guerre. Goya, en avance sur son temps, trouve l’inspiration dans les œuvres des maîtres comme Diego Rodriguez de Silva y Velasquez et Rembrandt Van Rijn.
Goya avait le regard perçant du reporter et savait observer, raconter. Ses dessins sont comme des dessins de presse : avec « Les Désastres de la guerre », il invente le reportage photographique de guerre et participe à la naissance d’un journalisme visuel. Ainsi le dessin « Estragos de la guerra » ressemble à la première scène d’un bombardement sur des civils. Goya, en précurseur du photojournalisme, a laissé un fonds iconographique qui anticipe la barbarie des guerres à venir.
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La réalisation des « Désastres de la guerre » nécessite une excellente préparation, comme disait le journaliste Ryszard Kapuscinski : « Je dois avoir l’œil. Il s’agit d’une réelle compétence : savoir sélectionner. L’image au bon endroit. » Goya le fait avec « Les fusillades du 3 mai », traduisant une pensée photographique qui résume le long récit de la guerre en un cadrage magistral. Un tableau qui se rapproche de la célèbre photo de Robert Capa « Mort d’un milicien », publiée dans la revue Life en 1937. Goya dénonce les atrocités des deux camps comme le ferait un reporter impartial.
L'Exil à Bordeaux et les Dernières Années
En 1824, du fait des agitations politiques à Madrid et des répressions auxquelles procède Ferdinand VII, Goya s'exile à Bordeaux. Sa carrière de peintre décline après l’invasion française de l’Espagne, la réappropriation des terres par le nouveau roi espagnol Ferdinand VII n’améliore pas sa situation puisque le roi n’apprécie pas particulièrement son travail. Ses œuvres réalisées après l’invasion française incluent Les Désastres de la Guerre, La Charge des Mamelukes, Santa Justa, Santa Rufina et les Peintures noires. Après cette période, Goya devient plus méfiant vis-à-vis de la royauté espagnole.
Exilé à Bordeaux depuis 1824 pour fuir la répression de Ferdinand VII, Goya passe ses dernières années dans une créativité apaisée. Le 2 mai 1824, il demande l’autorisation au Roi d’aller en France pour prendre les eaux à Plombières-les-Bains (Vosges). Il arrive à Bordeaux au cours de l’été 1824 et continue vers Paris. Il revient en septembre à Bordeaux, où il réside jusqu’à sa mort. Son séjour en France n’a été interrompu qu’en 1826. Son ami Leandro Fernández de Moratín (1760-1828) raconte ainsi à un ami l’arrivée du peintre: “sordo, viejo, torpe y débil, y sin saber una palabra de francés […] y tan contento y deseoso de ver mundo”. Goya arrive à Bordeaux à 78 ans. Exilé volontaire, Goya quitte Madrid en 1824 pour fuir le retour de l’absolutisme de Ferdinand VII. Quand il arrive en France à 78 ans et sourd, il dessine un autoportrait métaphorique intitulé « Aun aprendo » (« J’apprends encore ») où il dévoile son état d’esprit. Les années bordelaises correspondent à une période de créativité et d’envies d’expérimenter de nouvelles techniques de lithographie.
À Bordeaux, il se fait le chroniqueur de la ville. À la fin de sa vie, il peint par plaisir, pour dénoncer, sans contraintes ni autocensure. Ses récits ressemblent aux bandes dessinées documentaires d’aujourd’hui. On aurait pu imaginer Goya publier ses dessins pour Charlie Hebdo. Il utilise l’ironie, la satire, le grotesque pour renforcer sa narration visuelle. Ses obsessions, ses peurs, ses monstres sont les nôtres. Il dénonce l’obscurantisme de son temps, immortalisé par le fameux dessin « Les songes de la raison produisent des monstres ».
Le 28 mars 1828, sa belle-fille et son petit-fils Mariano lui rendent visite à Bordeaux. Son fils Javier, lui, n’arrive pas à temps. L’état de santé du peintre est très délicat. Il souffre d’une tumeur. De plus, une chute dans les escaliers l’oblige à garder le lit. Il ne se relèvera pas. Jusqu'à la fin de sa vie, Francisco de Goya continue d'innover, d'expérimenter, et de se réinventer, comme le prouve ses essais à la lithographie.
Malade, sourd, et quasiment aveugle, le génie de Francisco de Goya s'éteint avec lui le 16 avril 1828. Le lendemain, il est enterré au cimetière bordelais de la Chartreuse. En 1888 (soixante ans plus tard), une première exhumation des corps de Goya et de son ami et beau-frère Martin Goicoechea a lieu. Le crâne du peintre ne figure pas parmi les ossements. Le 6 juin 1899, ils sont de nouveau exhumés et transférés à Madrid, sans qu’il ait été possible de retrouver la tête de l’artiste. Ils sont déposés provisoirement dans la crypte de l’église collégiale Saint-Isidore de Madrid. Ils sont enterrés ensemble définitivement le 29 septembre 1919 à l’église San Antonio de la Florida de Madrid, au pied de la coupole que Goya a peinte en 1798.
L'Héritage de Goya
Francisco de Goya, meurt à Bordeaux le 16 avril 1828, quatre ans après s'y être exilé. Enterré au cimetière bordelais de la Chartreuse, ses restes sont ensuite inhumés à l'église San Antonio de la Florida, de Madrid, dont il a peint la coupole de son vivant.
L'impact de Goya sur l'art moderne est considérable et se manifeste dans toutes les avant-gardes du XXe siècle. Ses techniques innovantes - empâtements, grattages, mélanges de médiums - anticipent les recherches des impressionnistes et des expressionnistes. Il influence massivement l'art moderne et contemporain : Picasso s'en inspire pour Guernica, Francis Bacon puise dans ses déformations expressives, les surréalistes y trouvent un précurseur de l'art de l'inconscient. Ses innovations techniques (empâtements, grattages) anticipent l'impressionnisme et l'expressionnisme.
Ses Albums G et H, réalisés à Bordeaux, montrent un Goya intéressé par le versant populaire de la ville. Il est attentif aux invisibles. Après avoir été au service de ceux qui font l’histoire comme peintre de la cour, Goya finit par défendre la cause de « ceux qui subissent l’Histoire », comme l’affirmait Albert Camus à propos de la mission de l’art et au rôle de l’écrivain dans son discours de réception du prix Nobel de Littérature. Il dessine les marginaux, les fous, les pauvres, les prostituées, les précaires. Il dénonce la peine de mort, les inégalités, les excès de la religion, l’ignorance, la corruption.
Au-delà de son héritage artistique, Goya est l’auteur d’une réflexion morale très actuelle sur la conduite humaine. Le peintre est une icône de la modernité par sa défense de la liberté, de la raison, de la justice sociale, de l’égalité. Si ses images nous touchent, c’est que nous y trouvons l’écho, voire l’explication, d’événements très postérieurs à la mort du peintre.
Près de deux siècles après sa mort, Francisco Goya continue de nous fasciner par sa capacité unique à avoir anticipé notre époque troublée. Cette modernité intemporelle s'explique par le génie de Goya à transformer ses blessures personnelles - surdité, solitude, exil - en langage artistique universel.
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