L'Aide Médicale à la Procréation (AMP) est un ensemble de techniques qui impliquent la manipulation en laboratoire des cellules sexuelles, qu'il s'agisse uniquement de spermatozoïdes (mâles) ou de spermatozoïdes et d'ovocytes (mâles et femelles). En Guadeloupe, comme ailleurs, l'AMP offre des solutions aux couples hétérosexuels, aux couples de femmes et aux femmes célibataires qui souhaitent avoir un enfant. Cependant, le parcours est semé d'embûches, notamment en raison d'une pénurie de donneurs de sperme et d'ovocytes.

L'infertilité en Guadeloupe : un tabou persistant

En Guadeloupe, l'infertilité touche un couple sur quatre, un chiffre qui souligne l'importance du problème. Un couple est considéré comme infertile s'il ne parvient pas à obtenir une grossesse après 12 mois ou plus d'essais. Malgré sa prévalence, l'infertilité reste un sujet tabou dans la société guadeloupéenne.

Le Centre Caribéen de Médecine de la Reproduction (CCMR) à Jarry accompagne les couples dans leur désir d'enfant et dispose de sa propre banque de sperme et d'ovocytes. En 2023, le CCMR a enregistré 600 nouveaux dossiers. Le CCMR devrait investir d’ici à la fin de l’année les locaux du nouveau CHU à Perrin aux Abymes.

La pénurie de donneurs : un obstacle majeur

Le CCMR est confronté à une pénurie de donneurs de sperme et d'ovocytes, ce qui limite le nombre de tentatives de fécondation in vitro (FIV) et d'inséminations possibles. Le docteur Catherine Morinière, chef du service de PMA (Procréation Médicalement Assistée) de Guadeloupe au CCMR, souligne que seuls trois dons de sperme par an sont recensés, alors qu'une vingtaine seraient nécessaires. Cette pénurie entraîne une liste d'attente d'environ deux ans pour les femmes qui souhaitent bénéficier d'un don de sperme.

La pénurie de donneurs antillais contraint les personnes receveuses à accepter des donneurs qui n’ont pas les mêmes caractéristiques physiques qu'elles. « Le problème c’est qu’ici, 90 % des patientes vont être d’origine antillaise alors que plus la moitié de nos donneurs sont caucasiens. Donc, nous n'avons pas suffisamment de donneurs antillais pour les patientes qui le souhaiteraient et on est obligé d’attribuer des donneurs caucasiens ou alors d’augmenter nos délais d’attente, en espérant que des donneurs des Antilles viennent. » Dr Sandra Boyer Kacem, responsable du laboratoire et du CECOS, le Centre d’étude et de conservation des œufs et du sperme humain

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Cette situation a un impact direct sur les chances de grossesse des patientes. « Normalement, on a le droit à quatre tentatives de FIV et six inséminations. Mais comme nous n'avons pas assez de donneurs, on va réduire les possibilités de tentatives à deux tentatives de FIV et trois inséminations. Donc effectivement, c’est une perte de chance quand même pour les patientes. » Dr Catherine Morinière

Le don de sperme et d'ovocytes : un acte encadré par la loi

Le don de sperme et d'ovocytes est volontaire, anonyme et gratuit. Pour effectuer un don, il faut avoir entre 18 et 44 ans inclus pour le sperme et entre 18 et 38 ans pour les ovocytes, et être en bonne santé. Ce don est encadré par les lois de bioéthique. Le nombre de naissances est limité à 10 par donneur.

Depuis la nouvelle loi de bioéthique de 2022, les enfants nés d’un don de spermatozoïdes ou d’ovocytes ont accès, à leur majorité, si elles le souhaitent, à l’identité du donneur. Le recueil du consentement et la collecte d’informations sur le donneur sont réalisés avant le don. En cas de refus, le don n’est pas possible. Il n’y a aucune filiation entre l’enfant et le donneur/la donneuse.

Le don d'ovocytes : un parcours plus contraignant

Le don d'ovocytes est un peu plus contraignant que le don de sperme. Les donneuses doivent subir une stimulation folliculaire et une ponction au bloc opératoire. Cependant, les frais sont entièrement pris en charge et les donneuses sont accompagnées tout au long du parcours.

Comme pour le don de sperme, le nombre de dons ovocytes n’est pas suffisant pour répondre à la demande. En moyenne, une quinzaine de femmes sont prêtes à faire un don chaque année en Guadeloupe et en face, Une trentaine de couples et de femmes célibataires sont sur liste d’attente. « Elles sont moins nombreuses que celles qui attendent pour un don de sperme. Mais bon, en général quand on a une donneuse d'ovocytes, elle donne pour deux, voire trois patientes maximum. Alors que c’est vrai qu’un donneur de sperme va donner pour 15/20 patientes. Donc on a besoin de beaucoup plus de donneuses que de donneurs. » Dr Sandra Boyer Kacem

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À l’instar des dons de sperme, la plupart des donneuses d'ovocytes "sont d’origine caucasienne et on a des receveuses qui sont d’origine antillaise et donc, ce n'est pas toujours facile de pouvoir respecter leur choix de caractéristiques morphologiques" précise le Dr Boyer Kacem. Résultat, faute de donneuses antillaises, les couples hétérosexuels et les couples de femmes se tournent vers l’étranger ou le don est rémunéré pour les donneuses. Les femmes célibataires, elles, préfèrent souvent attendre.

En raison de la pénurie d’ovocytes, le service d’AMP (assistance médicale à la procréation) de Guadeloupe, attribue seulement cinq ovocytes par femme. Comme pour le don de sperme, cela réduit le nombre de tentatives possibles et donc les chances de grossesse.

L'autoconservation des gamètes : une option pour préserver la fertilité

L’autoconservation des gamètes est autorisée depuis la loi de bioéthique 2021. C’est un choix personnel et non une indication d’ordre médical. Cette procédure réalisée en Guadeloupe permet notamment aux femmes d’utiliser leurs ovocytes plus tard et donc d’envisager une grossesse à un âge plus avancé.

« Les femmes peuvent congeler leurs ovocytes pour leur propre compte entre 29 ans et 36 ans et 12 mois. Et c’est vrai que cela peut avoir un intérêt puisque, soit elles vont les utiliser pour plus tard si elles n’ont pas réalisé leur grossesse, ou soit elles pourront les donner pour justement alimenter la banque de dons ovocytes. Et puis les hommes aussi peuvent conserver… » Dr Catherine Morinière

Pour faire conserver ses gamètes, il faut donc avoir entre 29 et 37 ans pour une femme et entre 29 ans et 45 ans pour un homme. Et une femme doit utiliser ses propres gamètes avant 45 ans, un homme avant 60 ans.

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En faisant appel à l’autoconservation de ses gamètes, il faudra indiquer chaque année si l'on souhaite les conserver, les utiliser, en faire don à des personnes sur liste d’attente, faire un don à la recherche scientifique ou mettre fin à la conservation. Ceux qui ne répondent pas aux relances verront leur stock détruit au bout de 10 ans. Si le recueil ou le prélèvement sont remboursés, en revanche, les frais de conservation des gamètes ne sont pas pris en charge par l’Assurance maladie et restent donc à la charge du patient.

AMP dans les DROM : un accès inégalitaire

Sur le papier, l’accès à l’assistance médicale à la procréation (AMP) est garanti à tous, quel que soit le lieu de résidence. Même système de santé, mêmes droits, mêmes protocoles. Mais dans les faits, vivre dans un territoire d’Outre-mer peut transformer un parcours déjà exigeant en véritable parcours du combattant.

En Guyane, par exemple, il n’existe tout simplement pas de centre d’AMP. Les femmes et les hommes concernés doivent se plier à un enchaînement complexe de bilans et de téléconsultations avant d’être évacués vers la métropole ou les Antilles pour accéder à une tentative de FIV, s’ils sont éligibles.

En Martinique, le centre AMP Eurofins Bio Santé permet aujourd’hui aux patientes et patients d’être pris en charge sur place, une chance précieuse sur un territoire insulaire. Mais cette offre a bien failli disparaître.

À Pointe-à-Pitre, le CECOS du CHU de Guadeloupe a repris son souffle après des années très difficiles. Depuis, une nouvelle dynamique s’est enclenchée, même si le redémarrage n’a pas été simple : locaux à réorganiser, équipements à renouveler, confiance à regagner.

La Réunion dispose d’une organisation AMP solide, adossée à un CECOS structuré et à des équipes expérimentées.

À Mayotte, les patientes doivent être prises en charge par le CECOS de La Réunion, à deux heures d’avion, dans un système de débrouille et de contournements.

Tabous et représentations sociales

Dans les DROM, comme ailleurs, l’AMP ne se résume pas à un protocole médical : elle vient heurter des représentations sociales, culturelles et parfois religieuses profondément ancrées. L’infertilité reste un sujet difficile à aborder, souvent invisibilisé, surtout pour les hommes.

En Guadeloupe : « Les hommes sont dans le déni complet. Dans certaines familles, on préfère ne pas évoquer le sujet, ou bien le contourner. Ce silence, cette gêne à mettre des mots sur l’infertilité creuse l’isolement de celles et ceux qui y sont confrontés.

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