L'expérience des menstruations est souvent perçue comme une réalité exclusivement féminine. Pourtant, elle concerne également les hommes transgenres et les personnes non binaires, une réalité complexe et souvent méconnue. Cet article explore les différentes facettes de cette expérience, allant des défis physiques et émotionnels aux enjeux sociaux et médicaux.
Identité de Genre et Transition: Définitions Essentielles
Avant d'aborder le sujet des menstruations chez les personnes transgenres, il est essentiel de définir certains termes clés. L'identité de genre fait référence à la manière dont une personne se sent, se perçoit et s'identifie par rapport aux notions de masculinité et de féminité. Une personne transgenre, ou trans, est une personne dont l'identité de genre diffère de celle qui lui a été assignée à la naissance en fonction de son sexe biologique. La transition est le processus par lequel une personne trans entreprend des changements physiques, sociaux et/ou légaux pour aligner son apparence et son identité de genre avec celle à laquelle elle s'identifie. Il est important de comprendre que la transition varie d'une personne à l'autre et que tout le monde n'opte pas pour les mêmes procédures médicales ou chirurgicales.
Les Menstruations chez les Hommes Transgenres: Une Réalité Taboue
Les règles (régulières ou irrégulières, avec un flux menstruel variable) chez les hommes trans demeurent une réalité souvent taboue et complexe. Malgré la transition hormonale, certains hommes trans continuent de vivre des saignements lors de cycles menstruels, car ils continuent de produire une hormone féminine : la progestérone. Les règles peuvent même être douloureuses et abondantes, avec des crampes dans le bas-ventre par exemple, et les effets du syndrome prémenstruel peuvent continuer à se faire sentir.
Lorsqu'un homme trans entame une transition hormonale, il prend généralement des hormones masculines, telles que la testostérone. Ces hormones entraînent des changements physiques significatifs, tels que la croissance des poils faciaux, la masculinisation de la voix et le développement de caractéristiques corporelles plus "masculines". Les hormones masculines peuvent réduire ou supprimer la fréquence et l'intensité des règles menstruelles chez certains hommes trans. Cependant, il existe des variations individuelles dans la manière dont les corps réagissent aux hormones et dans la persistance des règles. Ainsi, certains hommes trans peuvent continuer à avoir des menstruations régulières, tandis que d'autres peuvent connaître une diminution ou une irrégularité des cycles menstruels.
Dysphorie de Genre et Menstruations: Un Impact Émotionnel Intense
Les hommes trans qui continuent d'avoir leurs règles après la transition hormonale peuvent vivre une expérience complexe et souvent dysphorique. La dysphorie de genre, qui est le sentiment de malaise ou de détresse associé à l'inadéquation entre l'identité de genre ressentie et les caractéristiques corporelles, peut être exacerbée par la présence des règles. De même, la charge de la contraception peut s'ajouter à cette inadéquation, avec la nécessité d'une méthode contraceptive comme la pilule ou le stérilet, selon les rapports sexuels et la possibilité de fertilité.
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Il est essentiel de reconnaître et de respecter les expériences individuelles des hommes trans en ce qui concerne la menstruation. Une meilleure sensibilisation et une plus grande compréhension de cette réalité permettraient de créer des environnements inclusifs et respectueux où ces hommes pourraient exprimer librement leurs besoins et recevoir le soutien nécessaire.
Gérer les Règles en Tant qu'Homme Trans: Défis et Solutions
Gérer ses règles lorsque l'on est un homme trans peut être un défi unique qui nécessite une approche adaptée pour répondre aux besoins spécifiques de chaque individu. Tout d’abord, il est important de se renseigner sur le cycle menstruel, les différents protections hygiéniques disponibles et les options de gestion des règles. Cela permettra de prendre des décisions éclairées sur la meilleure façon de gérer ses menstruations en fonction de ses préférences et de son confort.
Il existe en effet une variété de produits d'hygiène menstruelle sur le marché, tels que les tampons, les serviettes hygiéniques, les coupes menstruelles et les sous-vêtements menstruels. Il est important d'explorer différentes options pour trouver celle qui convient le mieux à ses besoins et à son confort. Malheureusement, on ne retrouve que trop peu de produits d’hygiène périodique dans les toilettes genrées homme; il est donc essentiel de s'assurer d'avoir le nécessaire à portée de main pendant les règles, que ce soit au travail ou lors de déplacements.
Pour autant, il est aussi possible d'envisager de discuter de ses besoins avec son entourage (famille, amis, collègues de travail) pour obtenir le soutien nécessaire. Enfin, les professionnels de la santé spécialisés dans la santé transgenre (gynécologue ou non) peuvent être une ressource précieuse. Il est crucial de reconnaître que chaque homme trans aura une expérience unique de la gestion des règles, et qu'il n'y a pas de solution universelle.
Les Femmes Transgenres et l'Absence de Menstruations: Un Deuil à Faire?
Bien que la transition hormonale puisse entraîner des changements significatifs dans le corps des hommes trans, il est important de reconnaître que certains continuent à avoir des règles menstruelles. À l'inverse, les femmes transgenres n'ont pas d'utérus ni d'ovaires, et ne peuvent donc pas avoir de menstruations. Cette absence peut être vécue comme un deuil pour certaines femmes trans, qui y voient un symbole de féminité et de capacité à procréer.
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« J’ai dû faire le deuil de plusieurs expériences de femme que je ne vivrai jamais. Les menstruations en font partie », raconte Marianne Cloutier. Cette fonctionnaire a fait son changement de sexe il y a environ quatre ans, mais, comme femme trans, elle n’a pas d’utérus ni d’ovaires. Il est donc impossible pour elle d’avoir des menstruations, une expérience pourtant importante à ses yeux. Et Marianne n’est pas la seule. Chloé Lamontagne, une femme trans, aurait aussi aimé avoir des menstruations au début de sa transition. « Beaucoup de filles s’en plaignent et me trouvent chanceuse de ne pas avoir de saignements et des douleurs, mais on n’est jamais content avec ce que l’on a, soupire-t-elle. Certaines femmes trans vont même jusqu’à utiliser des tampons une fois par mois, comme un rituel lié aux menstruations. » Selon elle, ce geste montre la place importante que les menstruations peuvent prendre dans une certaine vision de la féminité.
Florence Bélavicqua, une femme trans, partage son avis. « Quand on est une femme dans un corps d’homme, on veut les extrêmes de ce que l’on perçoit de la femme, et cela peut inclure les menstruations. » C’est non seulement un symbole de féminité pour certaines femmes trans, mais aussi un rappel de l’incapacité de tomber enceinte. C’est la vision de Marianne Cloutier : « Menstruer, c’est le pouvoir de procréer. J’ai l’impression de passer à côté de quelque chose, car je n’ai pas cette chose essentielle, c’est-à-dire un utérus. » Pour Chloé Lamontagne, procréer est aussi important : « C’est difficile de trouver les mots pour expliquer le sentiment, affirme-t-elle. Car même si je ne veux peut-être pas avoir d’enfants, c’est le simple fait de pouvoir, d’avoir cette option, qui fait la différence. Il faut dire aussi que les règles sont d’une certaine façon le signe d’une appartenance à un club qui semble exclusif. « Les menstruations sont une expérience commune à toutes les femmes. Il semble y avoir une certaine solidarité autour des saignements, des crampes et du cycle, car celles-ci se comprennent entre elles », explique Chloé Lamontagne.
Ce cycle hormonal présente un avantage inattendu : Chloé comprend mieux ses propres hauts et bas. « Si je déprime, je peux faire un lien avec mon cycle. Je vais prendre soin de moi, me faire un chocolat chaud et m’étendre en me disant que ça ira mieux après, raconte la jeune femme. On vit plus la vie par cycle alors qu’un homme n’est pas éduqué comme ça. Quand ça va mal, il ne peut pas rattacher ça à un cycle ni se dire que c’est causé par son corps. » Marianne Cloutier a aussi une expérience qui la rapproche de celle des menstruations. Après sa vaginoplastie, elle a eu à mettre des serviettes hygiéniques pour les écoulements pendant quelque temps.
Défis et Inégalités: Accès aux Soins et Représentation
Si l’absence de menstruation est un défi pour certaines femmes trans, leur existence présente aussi son lot de difficultés pour des hommes trans. C’est le cas de Gabriel Lanthier, qui a vécu quelques surprises durant le premier mois de sa transition : « J’avais commencé à utiliser la salle de bains des hommes au travail et, un jour, j’ai eu mes règles. Je ne savais pas où mettre la serviette hygiénique usagée. J’ai donc attendu que tout le monde sorte de la salle de bains et j’ai enfoui la serviette dans la poubelle le plus profondément possible! » raconte le jeune homme.
En tant que personne trans, il est aussi difficile de trouver certaines ressources spécifiques. « Il y a beaucoup d’enjeux qu’on associe habituellement aux femmes cisgenres qui touchent aussi les hommes trans, par exemple l’accès à une clinique d’avortement ou à un gynécologue », raconte James Gallantino, étudiant en sexologie et homme trans. Des propos qui reflètent bien l’expérience de Lucas Charlie Rose, un homme trans non binaire : « Je n’ose pas aller chez le gynécologue et expliquer ma situation à la réception. Je n’ai donc pas pris de rendez-vous depuis longtemps. Même demander des tampons représente un défi pour moi. »
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Divers projets sont heureusement développés pour pallier cette absence de ressources. Séré Beauchesne Lévesque, qui fréquente l’Université de Sherbrooke, a lancé un projet à Sherbrooke pour rendre plus accessibles des sous-vêtements de style boxer absorbants pour les menstruations. Les menstruations et les produits liés peuvent parfois contribuer à la dysphorie de genre. Séré déplore le fait que les produits menstruels sont très souvent genrés. « Les serviettes hygiéniques sont souvent emballées de façon hyper genrée avec du rose et des fleurs. C’est déjà difficile pour certaines personnes d’avoir des menstruations quand elles ne se considèrent pas des femmes, et ces produits peuvent aggraver la dysphorie dans certains cas. » Ces difficultés liées aux menstruations rendent la transition plus difficile à vivre.
Vers une Conversation Inclusive et Dégenrée sur les Règles
Selon plusieurs interlocuteurs, il faut changer la conversation autour des règles. La solution passerait notamment par l’éducation et la déconstruction des préjugés que certains entretiennent sur les règles. L'activisme autour des règles a commencé à prendre de l'ampleur quand NPR, la radio publique américaine, a qualifié 2015 d'Année des règles en raison de l'augmentation exponentielle des gros titres sur le tabou menstruel, depuis la lutte contre la taxe sur les tampons jusqu'au droit de saigner en public. Mais comme tout mouvement médiatisé, il est devenu évident que les voix les plus marginalisées ont été exclues du débat.
Pour un mouvement qui se base sur le désir d'être libéré du jugement, de la stigmatisation et du contrôle corporel, il n'est pas logique que nous ne prenions pas en compte les difficultés supplémentaires liés à #BleedingWhileTrans, un hashtag créé pour exiger plus de visibilité pour la communauté transgenre. Bien qu'il soit plus facile de convaincre le public d'accepter une version édulcorée de la lutte pour l'équité menstruelle, nous ne pourrons pas nous débarrasser de ce tabou sur les règles si nous ne le faisons pas pour tous les menstruateurs.
Ceux d'entre nous qui ont leurs règles sans s'identifier en tant que femme méritent la même sécurité, le même accès et le même confort que toutes les autres. Tout ce que nous voulons, c'est pouvoir entrer dans un magasin et acheter des tampons sans jugement, changer nos serviettes sans nous soucier de notre propre sécurité dans des toilettes publiques et participer à un débat qui a un impact profond sur le corps avec lequel nous sommes nés, indépendamment du fait que nous soyons ou non une femme.
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