Introduction
Les menstruations, un phénomène biologique naturel chez les femmes, sont étonnamment entourées de tabous et de mystères. Cet article explore les différentes facettes de cette expérience féminine, de ses représentations culturelles et religieuses à son impact sur la vie quotidienne et professionnelle. Nous examinerons comment les artistes, les écrivains et les féministes ont cherché à briser le silence et à déconstruire les idées reçues sur les règles.
Représentations Culturelles et Religieuses des Menstruations
Les règles féminines sont un phénomène physiologique aussi spectaculaire que mystérieux. Elles sont l’objet de mythes et de narrations religieuses et culturelles qui déterminent les règles de vie du groupe et structurent le genre. Or tous ces récits ont contribué à « dématérialiser » le phénomène physique de la menstruation. Dans les religions sémitiques, les femmes sont considérées en état d’impureté rituelle pendant leurs règles et sont exclues d’un certain nombre de pratiques sociales. Ces superstitions charrient une série de croyances transmises de génération en génération jusqu’à présenter le sang menstruel comme un agent de contagion infectieuse. La terreur inspirée par le sang qui s’écoule, et le non-respect des restrictions entraînent ainsi des sanctions qui peuvent aller jusqu’à l’exclusion du groupe. Parfois les restrictions appliquées à l’origine durant la période des règles sont étendues à toutes sortes d’occasions, probablement en raison de l’imprévisibilité du cycle féminin, devenant ainsi un instrument d’oppression des femmes.
D’Hippocrate à nos jours, les croyances traditionnelles s’appuient fréquemment sur un discours médical qui leur donne un fondement pseudo-scientifique : les menstrues sont décrites comme des « purges naturelles » constituées de substances toxiques capables de faire se faner les fleurs et les arbres, de faire tourner le lait et d’avarier la viande. Le préjugé d’impureté, manifestement lié au mystère de l’écoulement et à la mémoire d’un échec reproductif, ne s’arrête pas à des questions d’hygiène et de fertilité, et peut aller jusqu’à attribuer des pouvoirs maléfiques à la femme réglée.
Freud, dans Totem et Tabou, explique le tabou des règles féminines à partir de la théorie androcentrique de l’angoisse de castration ; les femmes relieraient inconsciemment le sang menstruel à la défloration et l’associeraient à une blessure physique. À sa suite, Hélène Deutsch interprétera également la menstruation comme une expérience inquiétante pour la jeune fille qui la découvre, si bien qu’elle percevrait le sang menstruel comme une castration symbolique.
La Matérialisation des Menstruations dans l'Art
En tant que membre marginal et critique des actionnistes viennois, VALIE EXPORT, artiste multimédia autrichienne née en 1940 à Linz, donne à voir le flux menstruel dans toute sa matérialité afin d’objectiver une expérience corporelle spécifiquement féminine. Les médias de la performance et de l’action filmée permettent à VALIE EXPORT d’élaborer une logique associative qui bouscule les codes. La matérialité haptique du flux féminin devient l’agent de déconstruction du flux narratif androcentrique.
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En 1967, VALIE EXPORT montre les règles féminines comme on ne les avait jamais vues auparavant, dans toute leur réalité matérielle : assise sur un mur blanc, assez haut, elle urine alors qu’elle a ses règles. Trente-cinq ans plus tard, dans un entretien avec l’historienne de l’art Elisabeth Lebovici, VALIE EXPORT se souvient de cette action sans public qui fut filmée par sa sœur : « La pisse tachée courait le long du mur, créant un motif abstrait, rouge et liquide ».
Cette matérialisation surprenante des menstrues agit comme un choc, car elle contrarie un flux narratif ancestral destiné à occulter les règles féminines. Chez VALIE EXPORT, la mise en scène de la matière menstruelle ne se justifie par aucun rituel liturgique ou chamanique; aussi cherchera-t-on vainement une trace de mysticisme ou de pathos blasphématoire.
Menstruations et Société : Témoignages et Défis
Dans son livre Briser le tabou des règles, la sociologue Aline Bœuf donne la parole à 24 femmes actives et menstruées. Lesquelles travaillent au bureau, à l'hôpital, en maison de quartier, au lycée. Selon une étude auprès de 238 000 femmes dans le monde, 80 % ont au moins un symptôme physique ou émotionnel lié aux règles. En France, 4 millions de femmes n’ont pas les moyens d’acheter des protections périodiques, selon l’association Règles élémentaires. Et un tiers des étudiantes vit en précarité menstruelle : il faut 150 € pour s’équiper en culottes menstruelles ou en serviettes réutilisables. Mais sur les règles, le silence est la règle. Car ce qui relie les 24 femmes interrogées, c’est la peur d’être prises un jour au dépourvu avec « la tache » sur une chaise ou sur un pantalon.
De fait, souffrir au travail est le lot de millions de femmes menstruées. Des nausées aux vomissements, en passant par le mal de dos et la diarrhée : deux à huit jours par mois, les dysménorrhées sont d’autant plus pénibles que la douleur touche tel ou tel organe, avec une durée, une fréquence, une intensité qui évoluent avec les années. La sociologue Aline Bœuf cite aussi les boutons sur le visage, les seins tendus, la fringale, le manque d’appétit. Or les règles féminines sont peu solubles dans les normes de production au travail.
En février 2023 l’Espagne vote une loi qui instaure le congé menstruel pour les femmes qui souffrent de règles invalidantes. Alors la sociologue teste l’idée auprès de son panel de 24 femmes menstruées. Les unes craignent qu’un tel dispositif n'engendre des inégalités. D’autres redoutent la jalousie des collègues hommes, mais surtout un contrecoup majeur sur la place des femmes au travail. D’autres encore imaginent que des salariées en profiteront pour s’offrir de longs week-ends. Enfin et surtout, Aline Bœuf relaie leur choix majoritaire de ne pas prendre un tel congé, par souci de discrétion sur leur vie menstruelle : « Si je ne suis pas absente au travail, alors ça veut dire que je n’ai pas de règles ou que je prends des médicaments ? Tout ça va trop loin, ce n’est pas sain ».
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La Redécouverte du Corps Féminin et de son Cycle
Une nouvelle génération de femmes souhaite « retrouver le cours naturel des choses ». Ainsi Larissa, qui a arrêté la pilule à 21 ans, se réjouit de découvrir « son cycle féminin et ce qui va avec ». À présent elle dit « sentir » son cycle menstruel et « prendre conscience de ses phases », lesquelles influent sur son humeur et sa libido. Alors les règles ne sont plus qu’une étape dans un cheminement, comme le cycle des saisons.
Évoquer ses règles à un manageur pour aménager le temps de travail relève de l’exception - c’est à peine moins aisé avec une cheffe de service. D’ailleurs, au cinéma les règles entrent peu dans les scénarios, idem dans les romans. Mais chez les 24 femmes menstruées que la sociologue a suivies en trois ans, toutes ou presque l’affirment : les règles, il faut en parler. En couple. En famille. Avec les amis. Au travail. Et si c’était cela, la vraie nouveauté ? Mettre les fluides sur la table : sang, urine, sperme, salive. Alors peut-être que tomberaient hontes et préjugés.
Menstruations et Créativité : L'Expérience de Marie Cardinal
Marie Cardinal l’a éprouvée à ses dépens par de constantes menstruations. Ce qui fait la beauté de ce roman, c’est l’authenticité de l’écriture. Pas de pudeur ni de honte. L’auteure raconte les faits comme elle les a vécus. Tout au long du récit, on suit une femme en psychanalyse qui cherche à mettre des mots sur le profond mal-être qui l'habite. On est amené au cœur d'une angoisse sans nom, aussi appelée la "chose", qui a plongé cette femme dans les abysses de la maladie mentale. Sa vie est passée sous la loupe avec toujours, cette propension à trouver les mots justes pour parler de son histoire et de son sentiment. C’est l’histoire d’une maladie incompréhensible : depuis son mariage, Marie perd son sang. Ses règles, d’abord abondantes, se sont transformées en un flot continu que les analyses médicales ne peuvent expliquer. Une crue dévastatrice qui la reclue petit à petit chez elle, l’enferme dans sa salle de bains, la restreint à ce mètre carré d’un blanc aseptisé qui sépare la baignoire des toilettes.
Devant le psychanalyste, Marie expose ses symptômes et la folie qui la dévore. Mais l’homme ne veut rien savoir des saignements, des angoisses. Ce qu’il veut entendre c’est ce que la jeune femme a à dire derrière cet écran de désordre physique. Il veut entendre ce qui a fait de cette femme cette Chose, comme elle le dit elle-même, ce paquet de chairs qui se bouffe de l’intérieur. Les raisons, les causes, inconnues le plus souvent de Marie elle-même, vont surgir au cours de sept années d’analyse. En parlant de son enfance en Algérie et surtout de sa mère bigote et froide, Marie prend conscience de cette éducation sans amour mais surtout sans conscience d’elle-même. Elle va comprendre, en les mettant en mots, les comportements malsains développés par cette mère qui fut sans aucun doute très maladroite avec elle.
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