Les menstruations, un phénomène biologique naturel touchant la moitié de l'humanité, restent étonnamment entourées de tabous persistants. Ces tabous ont des conséquences profondes sur la vie des femmes et des filles, affectant leur éducation, leur santé et leur statut social. Cet article explore les origines et les manifestations de ce tabou, ainsi que les solutions pour le combattre et défendre les droits des filles.
Les Règles : Un Sujet Tabou Universel
Les menstruations sont encore trop souvent considérées comme un sujet tabou. L'expérience de Lalit au Népal, où les femmes sont considérées comme impures pendant leurs règles, illustre bien cette réalité. « Quand j'ai eu mes premières règles, je n'ai pas eu le droit de voir des hommes ou des garçons pendant plus de 10 jours. Je n'ai pas non plus eu le droit d'aller dans la cuisine. » Cette expérience n'est pas isolée. Partout dans le monde, des expressions imagées sont utilisées pour parler des menstruations, témoignant d'une gêne et d'une réticence à aborder le sujet ouvertement.
Origines Historiques et Culturelles du Tabou
Le tabou des règles ne date pas d’hier. Il existe de multiples croyances sur le sang menstruel dans le monde entier. Les religions monothéistes ont aussi largement contribué à la propagation des croyances entourant les règles. La Bible, la Torah considèrent dans leurs textes que le sang menstruel est sale. La femme indisposée est impure et doit se laver pour ôter cette souillure. Pire, une femme faisant l’amour pendant ses menstruations peut se voir punir par Dieu en donnant naissance à un enfant atteint de lèpre. L’homme qui aurait dû la fuir, quant à lui, est condamné à 10 jours de pain et d’eau.
Dans l'Antiquité, on a découvert très tôt la périodicité des menstruations et donc fait des hypothèses sur leur lien avec la lune et les marées. Aristote a ainsi défini la lune comme un astre féminin, mais aussi un astre humide, à l’inverse du soleil. Dans la médecine hippocratique, fondée sur la théorie des humeurs et des éléments, les femmes sont donc associées au caractère humide et à la lune, tandis que les hommes sont associés au caractère sec, et donc au soleil.
Le corps de la femme est ainsi diabolisé, les menstruations sont sources de pêché et de folie et le cycle menstruel totalement ignoré.
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Conséquences du Tabou des Règles
Le tabou des règles a des conséquences néfastes à plusieurs niveaux :
- Discrimination et Exclusion : Au Népal, malgré l’interdiction légale du Chaupadi, des femmes sont encore exclues du village et mettent leur santé en danger, car les menstruations sont, dans l’Histoire, considérées comme sales et impures. En Inde, lors des menstruations, l’accès à la cuisine, au lit conjugal, à la vie commune, au temple est interdit dans certaines castes. Les préjugés liés à la vie maritale ou à la nourriture durant les règles ont la vie dure en Afghanistan également. En outre, sang menstruel et eau ne font pas bon ménage. Leur entrée en contact provoquerait la stérilité.
- Impact sur l'Éducation : À ces interdits s’ajoutent les discriminations sexistes quotidiennes qui empêchent les filles de construire leur avenir : s’il y a désormais autant de filles que de garçons à l’école primaire dans le monde, tout change à la puberté. Les filles sont encore trop souvent obligées d’abandonner l’école. En Afrique, les règles sont sources de déscolarisation pour des milliers de jeunes filles, faute d’accès à des infrastructures sanitaires nécessaires à leur hygiène menstruelle. Pas de toilettes, pas d’eau potable à disposition, mais aussi des moqueries liées à la méconnaissance du corps, des règles et à une connotation intime qui dérange. Au Ghana, les filles manquent en moyenne plus de 5 journées d’école par mois en raison de l’accès restreint aux protections périodiques.
- Problèmes de Santé : Le manque d’accessibilité aux produits menstruels : un fléau dans le monde entier. Pour de nombreuses femmes, la période des règles est synonyme de honte, d’angoisse, d’isolement et de risques sanitaires. Le tabou des règles peut entraîner un manque d’accès aux protections périodiques. Au Kenya par exemple, certaines personnes utilisent des torchons, du papier journal, des morceaux de matelas…
- Renforcement des Inégalités de Genre : Le tabou des règles contrôle depuis longtemps la place des femmes dans la société. Elles n’ont pas le droit à la même éducation, pas le droit d’être ambitieuse, pas le droit de s’émanciper. Bref, on leur refuse le pouvoir et l’indépendance quelle que soit la situation. Même leur parole est sans cesse remise en cause. Nous sommes certaines que vous avez déjà entendu quelqu’un vous dire « qu’est-ce que t’as, t’as tes règles ? ».
Lutter Contre le Tabou : Des Solutions Concrètes
Pour briser le tabou des règles, il est essentiel de savoir de quoi on parle. Avoir les bonnes informations sur ce qu’est le sang menstruel contribue fortement à affaiblir ce tabou. Il existe bien des façons de lutter contre le tabou des règles mais le plus important pour nous est de libérer la parole, votre parole ! Plusieurs initiatives peuvent être mises en place pour combattre ce tabou et améliorer les conditions de vie des femmes et des filles :
- Éducation et Sensibilisation : Dans plusieurs pays, des ateliers de sensibilisation à l’hygiène menstruelle mis en place par l’association CARE ont permis aux adolescentes et aux femmes d’en apprendre plus sur ce phénomène naturel. « Ces séances favorisent la prise de conscience, l’autonomisation et un sentiment de fierté envers leur corps« , témoigne Halimo en Somalie. La création de “clubs de filles”. Ces jeunes ambassadrices sensibilisées par CARE au sujet des règles et de l’hygiène menstruelle vont à leur tour pouvoir partager leurs connaissances avec d’autres filles de leur entourage. Grâce à ces moments d’échanges, les filles s’affirment peu à peu et ont un droit de parole au sein de leurs communautés ! « Depuis que je suis devenue une des filles leadeuses, j'ai grandi. C'est un avantage en tant que fille de connaître tous les enjeux liés à l'égalité. »
- Amélioration de l'Accès à l'Eau et aux Installations Sanitaires : « Le manque de toilettes et d'accès à l'eau ajoute une difficulté supplémentaire aux filles. Nous traversons nos règles dans un réel inconfort. Dans plusieurs pays, la construction d’installations sanitaires adaptées par les équipes de CARE permet aux femmes aux filles de gérer leur cycle menstruel de manière sereine.
- Soutien à la Production Locale de Protections Hygiéniques : Le soutien à la fabrication locale de serviettes hygiéniques en tissu réutilisables. Résultats ? « Avant la formation CARE, je changeais ma serviette hygiénique toutes les 12 heures. Maintenant, je sais que la garder 6 heures est un maximum !
- Briser le Silence : Il est essentiel de libérer la parole autour des règles. Cela passe par des discussions ouvertes en famille, à l'école et dans les médias. Il est important de déconstruire les mythes et les idées reçues sur les menstruations.
Les Règles dans le Monde : Entre Traditions et Croyances
Au-delà de l’Histoire, les croyances et traditions propres à chaque pays ont influé sur la perception des règles dans le monde. Cet état si naturel et pourtant tabou est synonyme d’exclusion et un problème de santé publique dans de nombreuses contrées.
Protections Hygiéniques à Travers l'Histoire
Entre culotte menstruelle, cup, serviettes et tampons hygiéniques, nous avons aujourd’hui l’embarras du choix des protections qui absorberont le sang de nos règles. Mais comment faisaient nos grands-mères et nos ancêtres du siècle précédent ?
On rapporte que les femmes de l’époque égyptienne utilisaient une sorte de tampon fait de bois et de compresses de lin, leur servant à la fois pour retenir le flux menstruel et comme contraception. Les éponges de mer ont également servi de protections naturelles durant les menstruations.
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L’ancêtre de la culotte menstruelle ou de la serviette hygiénique, ce sont évidemment ces linges que l’on glissait dans sa culotte pour éviter les taches et le flux de sang sur les vêtements. Avant cette méthode pratiquée à partir du début du 20è siècle, la ceinture menstruelle nouée à la taille retenait des bandes de tissus de coton ou de laine grâce à des épingles. Elle se démocratise à la fin du 19è siècle, avant l’époque des premières protections hygiéniques jetables.
C’est en 1937 que le docteur Haas commercialise le premier Tampax aux États-Unis, alors que la cup menstruelle arrive sur le marché en 1930. Néanmoins cette invention de Leona Chalmers, moins rentable et plus «osée » que les tampons jetables avec applicateur ne rencontre aucun succès. Il faudra attendre le 21è siècle pour qu’elle se démocratise enfin, et 1969 pour voir les premières serviettes hygiéniques jetables agrandir le choix des protections destinées à nos menstruations.
Précarité Menstruelle : Une Réalité Mondiale
Le manque d’accessibilité aux produits menstruels est un fléau dans le monde entier. Pour de nombreuses femmes, la période des règles est synonyme de honte, d’angoisse, d’isolement et de risques sanitaires. Le tabou des règles peut entraîner un manque d’accès aux protections périodiques. Au Kenya par exemple, certaines personnes utilisent des torchons, du papier journal, des morceaux de matelas… Au Ghana, les filles manquent en moyenne plus de 5 journées d’école par mois en raison de l’accès restreint aux protections périodiques, une précarité menstruelle que l’on retrouve aussi en France ou encore aux États-Unis notamment chez les personnes sans domicile fixe (mais pas que !)
Mythes et Superstitions
Par ailleurs, les règles sont aussi un motif d’exclusion et de honte à cause de certaines croyances. Au Japon, on ne devrait pas pouvoir accéder à la profession de cheffe sushi quand on a ses règles car ces dernières causeraient un dérèglement gustatif. En Inde, les personnes menstruées ne doivent pas cuisiner au risque de contaminer la nourriture. En Afghanistan, la croyance persiste que se doucher pendant ses règles peut rendre stérile.
Est-ce la périodicité du cycle féminin proche de celle de la lune ? Les menstruations ont toujours fait peur, et nombre de cultures prêtent aux femmes réglées pouvoirs maléfiques et capacité de nuire. Au Moyen Age, les enfants roux étaient stigmatisés comme des créatures diaboliques, et l’on voyait dans la couleur de leur chevelure le châtiment de leur conception pendant les règles. Les douleurs de l’endométriose étaient perçues comme les manifestations d’une possession démoniaque. Les femmes qui en souffraient étaient soumises à des pratiques d’exorcisme. Ces préjugés sur le corps féminin ont eu la vie dure. Mais ils en ont aussi sauvé certaines de la guillotine. A la fin du XIXe siècle, dans les tribunaux français, on plaidait comme circonstance atténuante « l’irresponsabilité pénale de la femme indisposée », la menstruation étant alors perçue comme un facteur aggravant, voire déclencheur de la pulsion meurtrière. Au XVe siècle, on exorcise les femmes atteinte d’endométriose.
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Le Sang Menstruel : Honteux ou Naturel ?
De tout temps, les femmes ont appris à cacher leur sang menstruel. Dans la culture slave, il était même de coutume que la mère gifle sa fille lorsque celle-ci lui annonçait ses premières règles. Elle retrouvait ainsi le rouge aux joues, et personne dans le voisinage ne pouvait soupçonner son état, qu’une pâleur aurait trahi. Si la tradition de la gifle a disparu, la honte est demeurée, à travers l’angoisse de la tache mais aussi l’omerta médiatique sur cette période pourtant vécue chaque mois par toutes les femmes. Il a ainsi fallu attendre 2016 pour que la nageuse chinoise Fu Yuanhui évoque, après une contre-performance dans le bassin olympique, l’impact des règles sur la forme physique des athlètes, jusque-là un sujet jamais évoqué.
Le Sang Menstruel : Toxique ?
Certaines grands-mères en sont encore persuadées, il ferait faner les fleurs ou encore tourner la mayonnaise. Dès l’Antiquité, Pline l’Ancien alertait contre le sang des menstrues, capable de gâter la vigne et d’enrager les chiens. Là encore, les préjugés ont traversé les âges. On envoyait encore, au début du XXe siècle, les femmes menstruées courir dans les champs de choux pour exterminer les chenilles en Anjou, et dans le Morvan pour éloigner les sauterelles ! Dans les terroirs viticoles, les femmes étaient encore il y a peu interdites de s’approcher des cuves et fûts pendant leurs règles pour ne pas faire tourner le vin. Tandis que dans le Nord elles n’avaient pas le droit d’entrer dans les raffineries de sucre sous peine de voir le précieux produit noircir ! Il faut dire que des tentatives de justifications médicales ont un temps conforté ces croyances. En 1920 à Vienne, le Dr Bela Schick élabore la théorie des ménotoxines : la femme indisposée éliminerait par la peau des substances nocives responsables de phénomènes de pourrissement et de fanaison. Bien que controversée et aujourd’hui contredite, elle a fait les beaux jours des vieilles superstitions.
Le Sang Menstruel : Impur ?
La menstruation est stigmatisée dans la plupart des religions. La Torah énonce que "la femme qui aura un écoulement de sang restera sept jours dans la souillure de ses règles". Le Coran les décrit comme un mal, une infirmité ou une souillure, et les femmes sont interdites de prière, de mosquée et de lecture du Coran durant ces jours-là, leur jeûne de ramadan n’est pas valable, car elles sont en état d’impureté. Les traditions bouddhiste et hindouiste interdisent également l’accès au temple des femmes réglées, tandis que l’Avesta, livre sacré des Perses antiques zoroastriens, leur impose de s’éloigner de plus de 15 pas du feu sacré. La Bible ne mentionne pas le sang menstruel, ce qui n’empêcha pas qu’au Moyen Age on interdise aux femmes indisposées de communier et de s’approcher du chœur ni que certains ecclésiastiques enseignent que la menstruation était une expiation du péché originel féminin.
Mots et Expressions pour Parler des Règles
De nombreuses expressions imagées désignent le plus discrètement possible ce que l’on ne parvient à nommer : les menstruations.
"Avoir ses règles" Vient du latin regula, pour régularité. L’expression fait référence au cycle, une notion essentielle pour les hommes (plus que pour les femmes, qui ont majoritairement des cycles irréguliers) qui contrôlaient ainsi que l’enfant à venir était bien le leur.
"Avoir ses ragnagnas" Vient du mot gascon « arrouganh », signifiant désir ou envie. Paradoxalement, cette expression est très pertinente physiologiquement puisque les règles marquent la fin du syndrome prémenstruel et de l’inconfort qui va avec chez certaines femmes.
"Les anglais ont débarqué" Fait référence à l’uniforme rouge des soldats anglais qui ont triomphé des Français à Waterloo en 1815. Dans certaines langues de l’Est, on parle de l’Armée rouge.
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