Introduction
La question de la coexistence entre les cultures d'Organismes Génétiquement Modifiés (OGM) et les cultures conventionnelles, voire biologiques, est un sujet de débat passionné. Au cœur de cette discussion se trouve le phénomène de la fécondation croisée, qui peut entraîner la dissémination involontaire de gènes modifiés vers des plantes non-OGM. Cet article explore en profondeur les mécanismes de cette fécondation croisée, ses implications, et les mesures mises en place ou envisagées pour gérer cette coexistence délicate.
Diversité Agricole et Techniques de Croisement
Dans le secteur des semences, différents modèles agricoles coexistent. D'un côté, l'agriculture biologique défend la biodiversité et le respect de l'environnement. De l'autre, les multinationales cherchent à obtenir des légumes toujours plus productifs et résistants. Pour répondre aux besoins de consommation, des procédés tels que l'hybridation ou la modification ADN se sont développés.
Semences Hybrides (F1)
Un hybride est le produit du croisement entre deux plantes distinctes. Ce phénomène est naturel, mais les semences "F1" sont hybridées par un procédé scientifique. Les parents sont sélectionnés pour leurs caractéristiques complémentaires (qualités gustatives, forme, couleur, rendement, résistance aux maladies). L’objectif est de trouver les meilleures combinaisons possibles. Par exemple, on peut croiser une variété de tomate de couleur verte à gros fruits (Variété A) avec de petites tomates bien rouges (Variété B) pour obtenir de gros fruits rouges (Variété hybride F1).
Dans le cas des hybrides F1, c'est le croisement entre deux lignées pures (parents homozygotes) qui permet d'obtenir des individus plus vigoureux et parfaitement homogènes ("l'effet hétérosis"). Les hybrides F1 constituent la première génération d’un croisement qui donnera lieu à des variétés toutes identiques. Malheureusement, la seconde génération ne produira pas les mêmes fruits. Ils auront perdu en vigueur et en homogénéité, reprenant aléatoirement les critères initiaux. C’est la raison pour laquelle, il n’y a pas d'intérêt à récolter les graines d’une variété F1 pour les ressemer l’année suivante.
À l'origine, le procédé d'hybridation était pratiqué sur quelques plantes agricoles comme le maïs ou le blé puis s'est étendu aux légumes et plantes ornementales comme les tomates ou les roses. Ce qui inquiète, c'est la quête du légume "parfait" : beau, résistant, calibré au millimètre près et toujours plus productif au détriment de sa saveur. Pour savoir si les graines que vous achetez contiennent des variétés hybrides F1, vous trouverez sur le sachet la mention obligatoire "HF1".
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Semences Reproductibles et Sélection Massale
Il suffit de choisir les graines bio des plants qui répondent le mieux aux caractéristiques attendues, de les récolter et de les semer l'année suivante. Ainsi, on favorise l’apparition de ces qualités dans les générations à venir. D’année en année, vous parviendrez à isoler les critères favorables (contrairement à la descendance des semences hybrides). Les cultures s’adapteront à leur environnement de façon naturelle. C'est ainsi que des milliers de variétés sont apparues et que les légumes anciens ont pu garder leurs saveurs d’antan.
C'est la méthode empirique la plus ancienne. Cette méthode consiste à choisir les plantes qui semblent les plus intéressantes dans une population et à utiliser leurs graines comme semences pour la culture suivante. Entre deux étapes de sélection, les recombinaisons génétiques se font naturellement, sans aucun contrôle humain. Les plantes sélectionnées ne sont par conséquent ni identiques à celles de la génération précédente ni identiques entre elles.
Hybrides F1 vs OGM
Hybride F1 et OGM sont issus de deux procédés complètement différents. L'hybridation est le croisement de deux parents à qualités intéressantes et complémentaires. Alors qu'un OGM est une variété dont on a transformé le gène pour lui ajouter des caractéristiques. Par exemple, afin de la rendre plus productive ou plus riche en vitamine. Modifier l'ADN d'une plante permet aussi de créer des variétés qui tolèrent les pesticides ou produisent elle-même des molécules insecticides. De cette façon, les cultures peuvent être traitées sans crainte d'être anéanties.
Les Risques de la Fécondation Croisée
Le risque principal associé à la culture en champs des OGM est la fécondation par du pollen de plantes génétiquement modifiées de plantes de cultures traditionnelles.
Pollinisation Croisée et Contamination Génétique
Les variétés non-génétiquement modifiées risquent d'être contaminées par pollinisation croisée, impliquant la mutation involontaire de variétés. Les insecticides créés par les OGM tuent indifféremment les insectes, qu'ils soient nuisibles ou non. À grande échelle, cela pourrait avoir des conséquences dramatiques pour la biodiversité.
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GRAIN décrit la pollution génétique comme “la pierre angulaire des efforts de l’industrie des biotechnologies pour mettre le monde entier devant le fait accompli et obtenir ainsi qu’il accepte les cultures génétiquement modifiées. […] Une telle coexistence conduirait inévitablement à un système à deux vitesses pour l’alimentation et l’agriculture dans le monde […] avec un même petit nombre de firmes contrôlant les deux niveaux, des semences aux supermarchés”. Pour GRAIN, les mesures de coexistence n’empêchent donc pas les contaminations, elles les légalisent…
Afin d’assurer la coexistence, c’est-à-dire éviter les contaminations, une vigilance doit être observée à tous les niveaux de la chaîne de production, “de la fourche à la fourchette”, selon l’expression de la Commission européenne. En effet, les sources de contamination existent à chaque étape de la filière. Au niveau du champ, la contamination peut être due au pollen (transporté par les insectes pollinisateurs, le vent), aux résidus de culture - qui contiennent nécessairement des transgènes, aux repousses et à certaines plantes adventices interfécondes avec l’espèce cultivée. Ensuite, lors de la récolte, du transport et du stockage, les risques de dissémination sont également importants.
Vecteurs de Dissémination
Le pollen : Le pollen peut être transporté soit par le vent (anémophilie), soit par des agents vivants, insectes essentiellement (entomophilie). La pollinisation par le vent concerne environ 10 % des espèces de plantes à graines (maïs, seigle), les espèces forestières des régions tempérées (conifères, chêne, bouleau, hêtre…) et de nombreuses espèces fructifères (noisetier, noyer, olivier, vigne…). Les grains de pollen de certaines plantes anémophiles peuvent parcourir plusieurs centaines de kilomètres. Quant au flux de pollen chez les plantes entomophiles, la portée dépasse difficilement 2 km.
Le maïs a un pollen lourd et ses repousses sont détruites pendant l’hiver (en Europe). Pour cette filière, les pollutions génétiques s’expliquent ainsi essentiellement par le transport des graines, à l’occasion des récoltes ou des semis.
Les semences : L’équipe du Pr.Arnaud (Université de Lille) a démontré que le risque de dissémination des OGM est plus grand avec les semences qu’avec le pollen, du fait de leur transport. L’étude a été menée avec l’utilisation de marqueurs moléculaires pour tracer différents types de betteraves, hybrides et sauvages. Les espèces hybrides ont été retrouvées à 1500 mètres de leur champ de culture et se mélangeaient avec les espèces sauvages locales. Le Pr. Arnaud explique cette migration par un transport de terre présente sur le champ de culture ou par transport de poussière avec les betteraves.
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Bactéries et micro-organismes du sol : Un autre facteur de contamination, assez peu évalué, est la diffusion des transgènes via les bactéries et autres microorganismes du sol, et les eaux souterraines. Deux chercheurs, Walter Wildi et John Poté, de l’Institut Forel, en Suisse, montrent qu’une construction génétique peut rester active 4 ans après la destruction de la plante à 0,8 mètres de profondeur dans le sol. Or, si une bactérie capable d’intégrer l’ADN rencontre une séquence de gène modifié, elle peut être naturellement transformée, ce qui fera que la séquence d’ADN s’exprimera en elle.
Exemples de Contamination
Plusieurs réponses techniques mais aussi politiques sont formulées par les différents acteurs pour mettre en place les conditions de la coexistence (ou du contrôle des contaminations génétiques). Aujourd’hui, quatre espèces de plantes transgéniques sont cultivées à grande échelle : soja, maïs, colza et coton. Chacune d’entre elles possède un centre d’origine génétique. Et des cas de contamination de variétés indigènes dans des centres d’origine par des variétés transgéniques ont déjà été notés. C’est le cas du maïs avec le Mexique.
En France, des analyses effectuées par le Ministère de l’agriculture ont montré qu’un échantillon de semences importées contenait des OGM, même si “dans la totalité des cas, le taux de présence fortuite observé est inférieur à 0,3%”. Dans le rapport “Gone to Seed” publié par l’Union of Concerned Scientists, on apprend qu’il est impossible de mettre en place de véritables barrières étanches entre des cultures non OGM et des cultures transgéniques. Ce rapport révèle que plus des deux tiers des 36 types de cultures qui poussent sur le sol américain sont contaminés par des gènes provenant d’organismes transgéniques.
Mesures de Coexistence et de Prévention
Les mesures de coexistence cherchent à réduire les facteurs de contamination par des règles de bonne conduite pour rester sous les seuils légaux de pollution.
Isolement Spatiale et Temporelle
La première d’entre elles consiste à éloigner les champs d’OGM des champs conventionnels… Cela nécessite de se mettre d’accord sur les données scientifiques. Des actions doivent également être menées après la récolte : détruire les plantes susceptibles de constituer des relais de dissémination des transgènes, qu’ils s’agissent de plantes de la même espèce ou d’espèces apparentées présentes sur le bord des routes et des champs ; éviter l’enfouissement en profondeur des graines tombées au sol ; assurer le contrôle des repousses.
Avec 4 rangs de maïs non-OGM autour d’une culture OGM et une distance de 100 mètres entre les deux types de cultures, malgré des conditions variées, le taux de présence fortuite d’OGM dans une culture conventionnelle sera inférieur à 0,9 %, seuil retenu par la communauté européenne, au-delà duquel la présence d’OGM doit être mentionnée. La coexistence est donc possible avec ce seuil. En revanche, un seuil de 0,1 %, comme proposé par le HCB pour autoriser l’étiquetage « sans OGM », serait impossible à tenir.
Gestion des Semences et des Récoltes
Une vigilance doit être observée à tous les niveaux de la chaîne de production, “de la fourche à la fourchette”. Au niveau du champ, la contamination peut être due au pollen (transporté par les insectes pollinisateurs, le vent), aux résidus de culture - qui contiennent nécessairement des transgènes, aux repousses et à certaines plantes adventices interfécondes avec l’espèce cultivée. Ensuite, lors de la récolte, du transport et du stockage, les risques de dissémination sont également importants.
Modifications Génétiques pour la Prévention
L’absence du transgène dans le pollen d’une plante transgénique est l’une des pistes de recherche pour éviter le phénomène de contamination. Certains scientifiques cherchent à introduire le transgène dans les chloroplastes d’une cellule (eux-mêmes présent dans le cytoplasme de la cellule), et non plus dans le noyau. Les chloroplastes sont localisés uniquement dans les cellules composant les organes de la photosynthèse (feuilles, tiges, et un peu dans les racines aériennes). Ces organites ne sont donc en théorie pas présents dans les grains de pollen.
La technologie GURT - Genetic Use Restriction Technology ou “Terminator” - qui consiste à rendre stérile la descendance des variétés transgéniques, est souvent décrite comme une mesure anti-contamination par les promoteurs des OGM. Encore récemment, la FAO, dans son dernier rapport préconisait l’utilisation de Terminator. Mais pour ETC Group, ONG canadienne, “même si la technique Terminator ne posait pas de problème, il est inacceptable et dangereux de faire croire que l’agriculture devrait dépendre de la stérilisation génétique des semences comme méthode pour contenir la pollution génétique en provenance des OGM. […] La sécurité alimentaire des populations démunies ne doit pas être sacrifiée pour résoudre le problème de pollution génétique de l’industrie”. Et GRAIN précise dans sa lettre ouverte à la FAO que ce sont plus de 1,4 milliards de personnes qui dépendent des semences traditionnelles.
Le Zonage
Le zonage consiste à délimiter des zones de cultures OGM telles que ces zones correspondent à des délimitations naturelles, afin de réduire les effets de bord. Cette mesure est incontestablement la plus sûre et la plus délicate à mettre en uvre.
Réglementation et Étiquetage
Les denrées alimentaires et les aliments pour animaux génétiquement modifiés, autorisés selon des procédures européennes fondées sur une évaluation des risques, sont soumis à l’obligation d’étiquetage et de traçabilité : la caractéristique transgénique doit ainsi clairement être identifiée tout au long des filières. Un « produit obtenu à partir d'OGM », est issu, en tout ou en partie, d'OGM, mais n’est pas un OGM et n'en contient pas : il s’agit d’un produit issu de la transformation d’un OGM (par exemple, de la farine obtenue après broyage de graines). Les « denrées alimentaires génétiquement modifiées » consistent en, ou contiennent des OGM (par exemple, un épi de maïs doux), ou sont produites à partir d'OGM (la polenta).
Ce seuil de 0,9 % s'applique à chaque ingrédient ou aliment considéré individuellement, indépendamment de sa proportion dans le produit fini. Si une denrée contient plusieurs ingrédients, l'information doit être donnée pour tous les ingrédients concernés.
La réglementation communautaire ne permet pas au consommateur de faire la distinction entre, par exemple, une viande issue d’un animal ayant consommé des OGM et une viande issue d’une filière garantissant une alimentation sans OGM. Les ingrédients d’origine végétale (par exemple, la farine, l’amidon ou la lécithine) pourront porter la mention « sans OGM » s’ils sont issus de matières premières contenant de façon fortuite au maximum 0,1 % d’OGM.
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