L'abri antiatomique, autrefois symbole de la paranoïa de la Guerre Froide, connaît un regain d'intérêt face aux tensions géopolitiques contemporaines. Cet article explore la genèse de cette anxiété, l'évolution des abris antiatomiques, et leur pertinence dans le monde actuel.
La Naissance de la Psychose Atomique : 1949
La psychose atomique a une date de naissance précise : 1949. L'Union soviétique réalise son premier essai nucléaire au Kazakhstan, dans un décor simulant une paisible banlieue pavillonnaire. Au cours de l'expérience, le village reconstitué a été pulvérisé, les animaux encagés -qui servaient de cobayes- incinérés en une seconde. La Guerre froide est officiellement déclarée. Désormais, chaque camp va s'évertuer à accumuler le maximum d'ogives nucléaires afin de dissuader son adversaire d'utiliser son propre arsenal.
Gagnée par l'anxiété nucléaire, la population civile se prépare au pire. La possibilité que l'humanité s'autovaporise est brusquement devenue une réalité tangible. Dans les écoles états-uniennes, on apprend aux élèves à se réfugier sous leurs pupitres en cas d'alerte à la bombe. Les journaux font la promotion des essentiels de survie: compteurs Geiger (qui servent à mesurer les rayonnements ionisants), nourriture en conserve et masques à gaz se vendent comme des petits pains. Les abris antiatomiques colonisent les caves et les jardinets sans histoires.
L'Ère de la Défense Civile : Guides de Survie et Préparation
Les Américains ont été habitués à découvrir ce genre de documents dans leurs boîtes aux lettres. Établie par le président Harry Truman dès 1950, l'Administration fédérale de la défense civile (FCDA) a livré plus de 400 millions de brochures, afin d'éveiller la population états-unienne aux risques de la guerre nucléaire. Au Royaume-Uni, il faudra attendre le paroxysme des tensions pour qu'un guide de la même nature soit mis à disposition des civils: le mémorable Protect and Survive («protéger et survivre»), arrivé dans les librairies en mai 1980.
Pourquoi une telle urgence? Parce que c'est à cette période que le Royaume-Uni accepte de recevoir sur son territoire des missiles américains. Or, comme le souligne le Daily Telegraph en février 1980, «la présence de missiles de croisière sur le sol britannique, ajoutée au fait que le fait que le Royaume-Uni fournira les principales bases aériennes et maritimes pour les renforts de l'OTAN […] indiquent que nous serons la cible numéro un». Sous le mandat agressif de Ronald Reagan, les États-Unis montrent les dents. Le stock mondial d'armes nucléaires atteint 64.500 ogives en 1986, dont près de 90% sont à mettre au crédit des deux superpuissances russe et états-unienne. L'apocalypse nucléaire n'a jamais été aussi proche.
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Voilà pourquoi, après six ans de gestation dans l'administration de Sa Majesté, le livret Protect and Survive est enfin accessible aux citoyens britanniques. D'abord destiné aux services d'urgence (brigades de police, pompiers, etc.), il n'a été diffusé auprès du grand public que sous la pression d'une population inquiète. La première phrase du guide n'aura pas lieu de la rassurer: «Lisez attentivement ce livret. Votre vie et celle de votre famille pourraient en dépendre.»
Protect and Survive : Un Guide Controversé
La première chose que l'on y apprend, c'est comment préparer son domicile à l'éventualité d'une attaque. «Votre meilleure protection est de créer une pièce et d'y construire un abri», conseille le manuel. Schéma à l'appui, il suggère de barricader toutes les entrées du refuge avec des matériaux de récupération, afin de limiter la pénétration des radiations. «Les briques, le béton ou les parpaings, le bois, les caisses de terre, le sable, les livres et les meubles peuvent tous faire l'affaire.»
Deuxième priorité: rassembler un nécessaire de survie qui permettra aux réfugiés de tenir pendant quatorze jours. D'abord de l'eau (à hauteur d'environ 16 litres par personne), qu'on pourra puiser dans les toilettes au besoin. Puis de la nourriture en conserve, une radio, des piles de rechange, un ouvre-boîte, des couverts, une trousse de premiers soins, une lampe torche, du savon, sans oublier des vêtements chauds, quelques sacs de couchage, des allumettes… et du papier toilette. À ce propos, la brochure inclut un mode d'emploi pour des sanitaires improvisées: une chaise amputée de son assise, sous laquelle on a placé un seau bâché de plastique.
Si l'explosion tant redoutée survient, pas de panique: il faut à tout prix rester à l'intérieur. «Le danger des retombées radioactives est le plus grand dans les premières quarante-huit heures», avertit le guide de survie. Et si l'on se retrouve avec une dépouille sur les bras? Ici encore, le texte garde un ton clinique: «Si un décès survient alors que vous êtes confiné dans le local, placez le corps dans un autre local et recouvrez-le le plus solidement possible. Joignez une pièce d'identité.» Sans contact avec les autorités compétentes sous cinq jours, «vous devez enterrer temporairement le corps dès que vous pouvez sortir sans danger et marquer l'emplacement».
Loin d'atteindre son but -discipliner une population angoissée-, Protect and Survive est rapidement tourné en dérision au Royaume-Uni. Pourquoi? Parce qu'il annonce, en substance, que c'est à chacun de prendre en main sa propre survie, en s'armant seulement d'un peu de débrouillardise et de notions de bricolage… Jugés infantilisants et dérisoires dans un contexte qui réclamait bien mieux qu'une vague notice de montage, ses conseils érodent considérablement la confiance de l'opinion publique britannique envers ses institutions, jetant le discrédit sur la capacité du gouvernement à gérer une crise d'une telle ampleur.
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Mille fois parodié et ridiculisé, Protect and Survive servira, faute de mieux, de repère collectif à une génération ayant grandi dans l'ombre du champignon nucléaire. Signe des temps, le manuel a été réédité par le musée londonien de l'Imperial War Museum en 2017… Mais a-t-il encore sa place dans un musée? Au vu des séismes géopolitiques récents, tout porte à croire que les brochures de survie éditées en pleine Guerre froide pourraient bientôt reprendre du service.
Le Marché des Abris Anti-Atomiques : Un Essor Récent
Plusieurs acteurs du secteur constatent une hausse des demandes de devis pour construire des bunkers. La guerre en Ukraine attise les craintes d'accidents nucléaires. En France, le nombre de places en abri antiatomique est très faible.
La menace nucléaire inquiète, et pas seulement en Ukraine. Depuis fin février, des constructeurs de bunkers constatent une forte hausse des demandes pour des abris antiatomiques de la part des particuliers. La guerre déclenchée par Vladimir Poutine et les craintes exprimées autour de la sécurité des centrales nucléaires ukrainiennes sont présentées comme les raisons de cette soudaine hausse.
En effet, ce sont près de 500 demandes qui ont été enregistrées par Amesis Construction, un des acteurs du secteur. L'entreprise Bünkl recensait, quant à elle, 284 demandes de devis rien que sur la journée du 25 février. "Ce n'est pas une hausse, c'est un raz de marée", affirme de son côté Marc Maranzana, le PDG de MyLivingBloom (groupe Colas). Le site de cette société spécialisée dans les aménagements extérieurs, a vu son audience multipliée par 40.
Une soudaine inquiétude directement provoquée par l'actualité ukrainienne. Le contrôle de la centrale de Tchernobyl par les forces russes puis les combats autour de la centrale de Zaporijia, laissant craindre des conséquences de la part de l'Agence internationale de l'énergie atomique, auraient réveillé des craintes de guerre ou d'accidents nucléaires. "Avant la guerre, on nous demandait des abris survivalistes, des caves avec des portes renforcées. Là, on est passé sur des abris antiatomiques", souligne Marc Manzana. Même constat du côté de Bünkl, qui rappelle toutefois que ce regain d'intérêt avait déjà commencé pendant la crise sanitaire. "La crise ukrainienne agit comme un révélateur. On se rend compte qu'en France, il n'y a pas grand-chose", observe l'entreprise française.
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La Situation en France : Un Taux de Protection Faible
Il y aurait effectivement entre 300 et 400 abris privés et 600 autres militaires dans l'Hexagone, pour une population de 67 millions d'habitants. A contrario, les bunkers sont beaucoup plus répandus en Finlande, en Suède ou en Suisse. Dans ce pays de 8,6 millions d'habitants, une loi datant de la Guerre froide impose que chaque habitant ait sa place en bunker, obligeant la construction de tels abris. Aujourd'hui plus de 8 millions de places "protégées" sont disponibles.
La guerre en Ukraine et le risque nucléaire qu'elle a déclenché a obligé les États à réagir. En Allemagne comme en France, il a été demandé de vérifier les abris antiatomiques et de s'assurer que les dispositifs de gestion de crise soient bien rodés. Le faible nombre de places incite pour autant certains particuliers à prendre les devants. Ces bunkers privés ne sont néanmoins pas accessibles à tous.
Exemples d'Abris Anti-Atomiques : Le Cas de Quimper
Sous les murs de la préfecture se trouve un abri antiatomique. Le lieu le plus sûr de la ville ? Oui, sauf qu'il est réservé à l'État. 21 décembre 2012. Prédiction des Mayas : cette date marque la fin du monde. Pour l'occasion, certains passeront la nuit dans les bars, d'autres en famille… Mais il y en a même qui vont tout faire pour « survivre ». À Quimper, il y a un bon plan pour sauver sa peau. Sous la préfecture, située sur les quais, se cache le bâtiment le plus sûr de la ville : un abri antiatomique.
Cette casemate a été construite, en 1955, en pleine Guerre froide. « À l'époque, une invasion soviétique était sérieusement crainte et l'État-major pensait que la construction de cet abri était justifiée », explique Jean-Michel Bourlès, chargé de communication de la préfecture. Ce bâtiment n'a jamais servi sauf pour des exercices de prévention.
Les fondations de cet abri antiatomique sont profondes. « À cause du lit de l'Odet, il a fallu forer à 12 mètres de profondeur du roc », raconte Jean-Michel Bourlès. À l'intérieur, une partie est inondée, les portes blindées de bloc bétonné se succèdent. Lourdes, pour une personne, elles sont impossibles à déplacer. Petit abri, il n'en est pas moins déroutant. Près de l'entrée, une machine qui peut régénérer l'air par ses filtres est installée. « Pour ne pas subir de contaminations chimiques ou autres de l'extérieur », commente Jean-Michel Bourlès. À quelques pas de là, un poste de transmissions de messages est logé. Puis, dans la salle principale, des box se succèdent. Minuscules, ils sont attitrés aux gendarmes, renseignements généraux, armées… Pour permettre une meilleure communication des informations. Arrive le bureau d'alerte. « De toute la Bretagne, Rennes et Quimper sont les seules à avoir les sirènes d'alertes », précise le préfet, Jean-Jacques Brot. À proximité, on retrouve une porte grande comme une petite fenêtre. Difficile d'accès, on peut facilement y rester coincé. L'intérieur est inondé, aux pieds, dix bons centimètres d'eau. Malgré la menace de la fin du monde, le préfet, Jean-Jacques Brot, « n'envisage pas d'y passer la nuit du 21 au 22 décembre ».
Les Abris de Luxe : L'Exemple de Mark Zuckerberg
Si l’on en croit Mark Zuckerberg, nous sommes destinés à disparaître. Pour se protéger de la fin du monde, il a choisi de s’installer à Kauai, une île de l’archipel d’Hawaï. Le patron de Meta a signé la construction d’un complexe anti-apocalyptique baptisé « Koolau Ranch », rapportent plusieurs médias américains dont le New York Post. L’immense domaine serait doté d’un bunker. Coût de cette opération immobilière hors-norme ? Près de 250 millions d’euros en additionnant le bâti et le prix du terrain selon les calculs de Wired qui a consulté différents documents.
Le média américain a eu accès aux plans de construction. Le complexe de Mark Zuckerberg est formé d’une douzaine de bâtiments comptabilisant 30 chambres et 30 salles de bains au total avec deux manoirs d’une superficie de près de 5.300 m2. Dans un autre bâtiment vont se loger une salle de sport, plusieurs piscines, un sauna, un bain à remous et un court de tennis. C’est la partie immergée du complexe.
Ce qui est intéressant, c’est aussi ce qui est sous-terre. Les deux demeures centrales sont reliées par un tunnel qui mène à un abri souterrain qui fait 464 m2. Cet immense bunker doit assurer l’autosuffisance du milliardaire et sa famille. La porte en béton et en acier est « résistante aux explosions » selon Wired. Cet espace peut produire sa propre électricité et dispose d’un accès à un réservoir d’eau de 17 mètres de haut sur 6 mètres de large. Des aliments sont déjà produits au sein de la propriété grâce à l’élevage et à l’agriculture.
Côté sécurité, il y a des caméras partout. De nombreuses portes de la propriété devraient être actionnées par clavier ou insonorisées. La bibliothèque comportera une porte secrète ou « aveugle ». Mark Zuckerberg ne tient pas à étaler les détails de son projet immobilier. La quasi-totalité des ouvriers est liée au milliardaire « par un accord strict de non-divulgation ».
Le Marché des Abris Anti-Atomiques en 1980
« C'est ainsi que l'on voit apparaître, parallèlement aux titres de nos quotidiens qui annoncent la dégradation de la situation internationale, des publicités qui annoncent la naissance d'un nouveau marché ». En 1980, la vente d'abris anti-atomiques était en « pleine expansion ». Un fait issu des observations du journaliste Serge Misrai, qui avait enquêté sur ce marché en vogue pour Antenne 2. Dans l'archive en tête d'article, il dévoilait ses conclusions.
Il s'était rendu à la Foire de Paris. Là-bas décrivait-il, « l'apocalypse a débarqué en douce avec béton, prospectus et vendeuse de choc ». On y promettait des abris anti-atomiques clé en main pour un prix allant de 140 à 200 000 francs. « Décidément, la peur rapporte », assurait le journaliste. Antoine Reis, directeur commercial, assurait qu'au contraire, il s'agissait de répondre à une réalité : des abris de ce type, il y en avait « partout à l'étranger » tandis qu'en France, il n'y en avait pas.
À date, expliquait-on sur Antenne 2, la Suède pouvait protéger 91 % de ses habitants avec ses abris, la Suisse 83 %. En France, ce taux était proche de zéro. La même année, le concurrent d'Antenne 2, TF1 constatait lui-même une « psychose de guerre ».
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