Introduction
Les technologies de la reproduction ont été introduites en Afrique subsaharienne à partir des années 1980, posant des questions anthropologiques sur leurs effets sociaux dans un contexte de taux de stérilité élevés et de stigmatisation des femmes. Cet article examine l'innovation dans le domaine de la reproduction biologique en Afrique subsaharienne, en s'appuyant sur des enquêtes menées dans une clinique de fertilité au Cameroun. Il explore comment l'innovation technologique et sociale sont liées, les prémices du transfert technologique de l'assistance médicale à la procréation (AMP) et les effets de ces technologies sur les structures sociales.
L'émergence de l'AMP en Afrique Subsaharienne
L'introduction des technologies de la reproduction en Afrique subsaharienne a débuté dans les années 1980, avec la naissance du premier bébé par fécondation in vitro (FIV) à Cape Town en 1984. D'autres pays ont suivi, tels que le Sénégal (1989), le Togo (1997), le Cameroun (1998), le Mali (2000), la Mauritanie (2005), le Kenya (2006) et la Côte d'Ivoire (2009). Cette introduction a soulevé des questions cruciales pour les anthropologues, notamment concernant les effets sociaux de cette innovation médicale dans un contexte où les taux de stérilité sont parmi les plus élevés au monde.
La stérilité en Afrique est souvent une source de stigmatisation dramatique pour les femmes. En effet, elle est rarement attribuée à l'homme, et les femmes sont fréquemment victimes de maltraitance, incluant des violences psychologiques, des insultes, des accusations de sorcellerie, des répudiations, des divorces et le recours à la polygamie par le conjoint. Bien que des suspicions puissent parfois peser sur l'homme, c'est souvent la femme qui « porte » socialement la stérilité du couple.
Pour pallier la stérilité, les familles peuvent recourir à diverses pratiques traditionnelles, telles que le fosterage ou « adoption » intrafamiliale d'enfants, où les couples féconds confient certains de leurs descendants aux couples inféconds de leur lignage. D'autres pratiques incluent le « mariage entre femmes », observé dès 1951 par Evans-Pritchard au Soudan et toujours existant dans certaines régions d'Afrique, notamment au Kenya. Les couples inféconds consultent également des guérisseurs, des devins, des marabouts, ou d'autres offres de soins de type confessionnel.
Aujourd'hui, les couples ayant les moyens financiers se tournent vers l'AMP, mettant à distance les pratiques sociales ancestrales. L'émergence de nouveaux groupes sociaux, qualifiés de « classe moyenne », a permis à ces techniques de s'implanter. Ces groupes sociaux, avec un pouvoir d'achat susceptible de financer des pratiques de santé relevant du secteur privé, accordent une attention particulière à leur santé, à la scolarisation des enfants et aspirent au bien-être. Ils adoptent également de nouveaux modèles de parentalité qui réorganisent les rapports entre homme et femme au niveau décisionnel.
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L'essor du secteur privé libéral en Afrique subsaharienne, en particulier depuis le début des années 1990, a favorisé la construction de nombreuses cliniques privées dirigées par des professionnels de la santé. Ce développement, combiné aux carences du secteur public, a permis l'arrivée de nouvelles compétences médicales, notamment dans le domaine de la santé de la reproduction, créant ainsi des conditions sociales et économiques favorables à l'offre et à la demande de l'AMP.
Définir l'innovation technologique et l'innovation sociale
L'AMP, définie au niveau international comme une « nouvelle technique de la Reproduction » (NTR), est considérée comme une innovation dans le domaine de la santé. Cependant, toute nouvelle technique ne devient pas automatiquement une innovation. Selon Gérald Gaglio, une nouvelle technique devient une innovation lorsque les acteurs sociaux se l'approprient, impliquant ainsi une innovation sociale. L'innovation a une force de transformation des structures et des rapports sociaux, permettant de résoudre des problématiques anciennes à partir de solutions nouvelles, comme la stérilité grâce à la fécondation in vitro.
Jean-Pierre Olivier de Sardan, s'inspirant de l'économiste J.A. Schumpeter, souligne que l'innovation sociale produit des effets sur la structure sociale locale et transite par des porteurs sociaux. Penser l'innovation implique donc d'interroger les acteurs qui la portent et la diffusent, incluant les tensions et les compromis. F. Héritier met l'accent sur l'acceptation socioculturelle de l'innovation, notant que la fécondation in vitro était « pensable et pensée » dans diverses cultures à travers des institutions reconnues. Il est crucial d'interroger les motifs historiques et contextuels de son apparition, en considérant les conditions sociales qui conduisent à choisir la fécondation in vitro plutôt que l'adoption, par exemple.
J. Cloutier appréhende l'innovation comme un processus impliquant l'acquisition de nouvelles connaissances, une modification des représentations et l'objectif de résoudre des problèmes particuliers. L'AMP, dans ce contexte, met en jeu de nouvelles connaissances sur le corps, la médecine et la reproduction humaine, avec une diversité d'acteurs et de savoir-faire, créant ainsi un nouveau mode de reproduction humaine pour résoudre le problème de l'infertilité. Jacques Testard rappelle que l'innovation est une rencontre entre des connaissances, des savoir-faire et une demande ou une réceptivité dans la société.
La plupart des auteurs mettent l'accent sur les changements structurels et culturels induits par l'innovation, la nécessité d'un besoin social, la capacité de la société à l'accepter et sa mise en application par des « porteurs sociaux » ou des « entrepreneurs ». Dans le cas de la reproduction biologique, il est essentiel d'identifier le contexte d'émergence et les « entrepreneurs » de l'AMP, ainsi que de repérer les effets des technologies de la reproduction sur les structures sociales et les représentations des sociétés concernées.
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L'introduction de l'AMP en Afrique francophone subsaharienne
La mise en place de l'AMP en Afrique subsaharienne a nécessité l'installation de structures spécialisées, l'acquisition de nouvelles connaissances scientifiques et l'apprentissage de nouveaux savoir-faire techniques. Les « porteurs sociaux » de ce dispositif, gynécologues et biologistes, ont constitué un réseau social de la reproduction francophone en Afrique, souvent initié par une association entre un gynécologue africain et un biologiste français. Au-delà d'un partage de valeurs et d'intérêts, plusieurs conditions ont dû être réunies pour mobiliser un ensemble de transferts et d'échanges.
La mise en place de techniques de fécondation in vitro a été le résultat de pratiques professionnelles réalisées en équipe, avec des gynécologues collaborant entre eux et avec des biologistes. Au Cameroun, par exemple, quatre médecins gynécologues se sont associés pour mutualiser l'achat de matériel et adapter les locaux aux normes requises. La gestion collective de ce type d'entreprise est essentielle, nécessitant d'anticiper les achats de matériel et de garantir la conformité aux règles d'asepsie et de sécurité.
Impact de l'AMP sur les structures sociales
L'introduction de l'AMP en Afrique subsaharienne a des répercussions significatives sur les structures sociales traditionnelles. En offrant une solution médicale à la stérilité, l'AMP remet en question les normes sociales qui stigmatisent les femmes infertiles et peut modifier les pratiques traditionnelles telles que le fosterage ou le mariage entre femmes. L'accès à l'AMP, bien que limité aux couples ayant les moyens financiers, contribue à l'émergence de nouvelles formes de parentalité et à une redéfinition des rôles de genre au sein de la famille.
L'appropriation de l'AMP par les classes moyennes africaines témoigne d'une évolution des valeurs et des aspirations, avec une importance accrue accordée à la santé, à l'éducation des enfants et au bien-être familial. Cette transformation sociale s'accompagne d'une demande croissante pour des services de santé de qualité, stimulant ainsi le développement du secteur privé médical et favorisant l'arrivée de nouvelles compétences dans le domaine de la reproduction.
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