L'interdiction de l'élimination des poussins mâles dans la filière de production d'œufs de consommation a marqué un tournant significatif dans l'aviculture française. Cette évolution, motivée par des préoccupations éthiques et le bien-être animal, a conduit à l'adoption de nouvelles technologies et pratiques, notamment l'ovosexage. Cet article explore les méthodes d'euthanasie des embryons de poulet, en particulier dans le contexte de la réglementation française, ainsi que les défis et opportunités qui en découlent.
Contexte réglementaire et motivations
La France, à l'instar de l'Allemagne, a pris des mesures pour interdire l'élimination systématique des poussins mâles dans la filière de production d'œufs. Les premières déclarations conjointes des ministres de l'Agriculture français et allemand en 2020 ont abouti au décret français no 2022-137 du 5 février 2022. Ce décret interdit la mise à mort des poussins mâles de souche « Ponte » (espèce Gallus gallus) destinés à la production d’œufs issus de couvoir. Cette interdiction s'inscrit dans un mouvement plus large visant à améliorer le bien-être animal et à répondre aux préoccupations des consommateurs et des associations de protection animale.
L'état français a engagé 10,5 millions d'euros d'aide aux professionnels de l'accouvage à travers le plan France Relance et FranceAgriMer pour assurer une mise en œuvre effective. Un accord interprofessionnel a été présenté par le comité national de la promotion pour l'œuf (CNPO) afin de mutualiser les coûts de cette transition et les répartir entre les couvoirs et la distribution.
L'ovosexage : une alternative à l'élimination des poussins mâles
Face à l'interdiction de l'élimination des poussins mâles, les couvoirs se sont tournés vers des techniques de sexage in ovo, ou ovosexage, pour identifier le sexe de l'embryon avant l'éclosion. Cette stratégie permet d'éliminer les embryons mâles avant qu'ils ne soient sensibles, répondant ainsi aux préoccupations éthiques.
Techniques d'ovosexage
Plusieurs techniques d'ovosexage sont disponibles ou en développement, chacune présentant ses propres avantages et inconvénients :
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- La méthode Seleggt : Développée en Allemagne, cette méthode consiste à percer la coquille de l'œuf pour prélever une goutte de liquide amniotique et analyser les hormones afin de déterminer le sexe de l'embryon. Cette technique est déjà utilisée par certains éleveurs, mais elle peut être coûteuse et nécessite une cadence élevée pour être rentable. En 2021, cette solution était aboutie, mais elle était aussi trois fois plus coûteuse que celle d’AAT.
- La technologie d'Orbem (Genus Focus) : Cette méthode, choisie par l'entreprise Lanckriet, utilise l'imagerie par résonance magnétique (IRM) pour différencier le sexe de l'embryon. Associant magnétisme et intelligence artificielle (IA), la technologie d’Orbem est non invasive et sans effet secondaire. L’éclosabilité n’est pas non plus impactée par le procédé. Comme pour des examens médicaux humains, l’œuf embryonné traverse un cylindre creux aimanté dans lequel il est soumis à un fort champ magnétique. Celui-ci réoriente ses molécules d’eau (on parle de « spin ») sous l’effet de l’émission de certaines fréquences par une antenne située dans la machine. C’est le jeu des fréquences réémises (la « résonance magnétique ») par l’œuf et interprétées informatiquement qui va créer une image. L’intelligence artificielle permet ensuite de préciser s’il s’agit d’un embryon mâle ou femelle.
- Le dispositif Cheggy (AAT) : Développé par AAT, ce dispositif est également utilisé pour l'ovosexage. Cinq entreprises qui vendent des poulettes se sont équipées du dispositif Cheggy.
- Autres techniques : D'autres techniques sont en développement, comme celle de l'entreprise Tronico, qui utilise des capteurs pour mesurer l'ADN présent sur la coquille sans la percer.
Défis et contraintes de l'ovosexage
Bien que l'ovosexage représente une avancée significative, il présente également des défis et des contraintes :
- Coût : L'investissement dans les équipements d'ovosexage peut être coûteux pour les couvoirs, et les coûts de fonctionnement peuvent être élevés. L’investissement de plusieurs millions d’euros pèse lourd pour l’accouveur, qui estime n’avoir pas reçu suffisamment d’aides de l’État. Une autre mauvaise surprise est arrivée fin 2023 : le niveau de prise en charge par poulette sexée commercialisée est passé de 1,11 € à 0,96 €, ne couvrant pas tous les coûts.
- Cadence : La cadence des machines d'ovosexage doit être suffisamment élevée pour répondre aux besoins de l'industrie. La faible cadence nécessite une bonne gestion des températures, compte tenu des temps d’attente. « La salle de traitement est climatisée à 29 °C et nous avons une salle de stockage temporaire à 37,2 °C pour les œufs sexés. Les œufs femelles sont stockés temporairement avant de retourner en incubation.
- Précision : Il est essentiel de minimiser les erreurs de sexage pour éviter l'élimination inutile d'embryons femelles et la naissance de poussins mâles. Il faut trouver le réglage aboutissant à une minimisation des rejets de femelles (perte sèche pour le couvoir) et à un taux acceptable de mâles, à trier à l’éclosion ou à gérer en élevage. Des contrôles sont régulièrement réalisés sur les œufs rejetés. Chaque œuf ovosexé est marqué à la sortie pour assurer la traçabilité et faciliter le contrôle qualité.
- Gestion des œufs mâles : La gestion des œufs contenant des embryons mâles triés à l'issue du sexage pose des questions économiques et environnementales.
Spécificités liées aux souches de poules
Le couvoir Lanckriet commercialise des souches blanches et brunes, mais aussi des fermières colorées pour les éleveurs en circuits courts. « Nos essais montrent que le réglage change à chaque génétique, ce qui nous complique un peu la tâche. Après marquage et tri, les œufs clairs et mâles sont dirigés vers la destruction.
Alternatives à l'ovosexage
Bien que l'ovosexage soit la stratégie la plus avancée et la plus largement adoptée, d'autres alternatives à l'élimination des poussins mâles ont été explorées :
- L'élevage des frères de pondeuses : Cette alternative consiste à élever les mâles issus des mêmes souches que les poules pondeuses pour la production de viande. Cependant, les marchés de commercialisation n’ont pas encore été identifiés mais des initiatives sont à l’étude (saucisses, viandes reconstituées ou marchés export).
- La production de souches mixtes : Cette approche vise à sélectionner des souches de poules qui produisent à la fois des œufs et de la viande de manière rentable.
La filière de production de foie gras
La question de l'élimination des poussins d'un sexe se pose également dans la filière de production du canard à foie gras. Les foies des femelles sont peu valorisables et environ 15 millions d'entre elles sont néanmoins éliminées à l'éclosion chaque année. Cependant, plusieurs couvoirs d’œufs de canard ont annoncé des démarches similaires d’ici à fin 2024 afin de devancer un élargissement de l’application du décret à d’autres espèces avicoles.
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