La recherche sur l'embryon est un domaine complexe, à la croisée de la science, de l'éthique et du droit. Elle suscite des espoirs considérables en matière de compréhension du développement humain et de traitement de certaines maladies, mais soulève également des questions fondamentales sur le statut de l'embryon et les limites à ne pas franchir. Cet article vise à dresser un état des lieux de la recherche sur l'embryon, en abordant les enjeux éthiques, les avancées scientifiques récentes et le cadre juridique en vigueur, notamment en France.

Éthique et Bioéthique : Définitions et Enjeux

La recherche sur l'embryon est intrinsèquement liée aux notions d'éthique et de bioéthique. L'éthique, du grec "ethos" signifiant "manière de vivre", se réfère à la réflexion sur les comportements et les interactions humaines. La bioéthique, quant à elle, se concentre plus spécifiquement sur les enjeux soulevés par les recherches et les techniques biologiques, génétiques et les avancées médicales.

La recherche sur l'embryon pose des questions éthiques complexes, car elle touche à la définition même de la vie et à la dignité humaine. L'embryon est-il une personne à part entière dès sa conception ? A-t-il des droits ? Jusqu'où peut-on aller dans la manipulation du vivant à des fins scientifiques ou médicales ? Ces questions suscitent des débats passionnés et des opinions divergentes, qui se reflètent dans les législations et les réglementations en vigueur dans les différents pays.

Le Statut Juridique de l'Embryon en France

En France, le statut juridique de l'embryon est ambigu. Bien qu'il ne soit pas reconnu comme ayant une personnalité juridique, il bénéficie d'une certaine protection et de certains droits. L'article 3 de la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme énonce que « tout individu a droit à la vie, à la liberté et à la sûreté de sa personne », ce qui implique que l'embryon dispose du droit à la vie.

L'embryon in vitro est quant à lui reconnu comme une « personne potentielle ». Son statut est relativement absent car il n'a de devenir, en tant que personne, uniquement s'il est implanté dans l'utérus.

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Toute recherche sur l'embryon ou les cellules embryonnaires est soumise à une autorisation préalable de l'Agence de la biomédecine, une agence publique nationale créée en 2004 par la loi bioéthique. Cette dernière autorise la recherche si elle présente une pertinence scientifique et un but médical, s'il n'existe pas d'alternatives et si elle respecte les principes de la bioéthique.

Évolution de la Législation Française

La législation française sur la recherche sur l'embryon a connu des évolutions importantes au fil des ans. Interdite purement et simplement dans les premières lois bioéthiques de 1994, elle a fait l'objet d'assouplissements successifs. À partir de 2004, un régime d'interdiction avec dérogations a été mis en place, puis en 2013, un régime d'autorisation strictement encadré.

Le projet de loi bioéthique de 2019 visait à « supprimer les contraintes infondées qui pèsent sur la recherche recourant à certaines cellules » et à ouvrir la PMA à toutes les femmes. L'article 14 tendait à distinguer de manière drastique l'embryon des cellules souches embryonnaires et à modifier le régime juridique applicable aux recherches sur ces cellules. Ainsi, la recherche sur les cellules souches n'est plus soumise à une autorisation préalable, mais à une déclaration auprès de l'Agence de la biomédecine.

Par ailleurs, ce projet de loi conserve l'interdiction de l'expérimentation visant la transformation des caractères génétiques dans le but de modifier la descendance : donc pas de bébés génétiquement modifiés. Il autorise l'utilisation de techniques d'édition du génome d'un embryon uniquement à des fins de prévention et de traitement des maladies génétiques et sous réserve que ces techniques ne soient pas transmises à la génétique. Mais cela est limité aux embryons destinés à la recherche : la modification d'embryons destinés à une gestation demeure interdite. La France interdit également la modification d'un embryon humain par des cellules provenant d'autres espèces.

Divergences Internationales

Si la France reste réticente et catégorique sur le sujet du clonage, des modifications génétiques ou encore de la création d'embryons à des fins de recherches, ce n'est pas une universalité puisque d'autres pays ont adopté des positions divergentes : nous pouvons citer la Chine et les États-Unis qui autorisent, par exemple, la modification génétique en intervenant sur le génome. Aussi, la Belgique, le Royaume-Uni, la Suède ou encore la Russie autorisent la création d'embryons à des fins de recherches.

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Les Embryoïdes : Une Nouvelle Frontière de la Recherche

Le Conseil d’orientation de l’Agence de la biomédecine vient d’adopter un avis cadre concernant la recherche utilisant des embryoïdes, qui sont des modèles d’étude in vitro du développement embryonnaires conçus exclusivement à partir de cellules souches. Le Conseil d’orientation considère que les embryoïdes permettent des avancées scientifiques et médicales justifiant leur usage dans le cadre de la recherche fondamentale et appliquée. Il souligne cependant les risques de dérive, et recommande de définir un encadrement spécifique afin de prévenir tout risque de comportement non éthique. La France est le seul pays à avoir adopté une disposition dans sa loi relative à ce type de modèle.

Le Conseil d’orientation estime que les embryoïdes sont des modèles d’étude particulièrement précieux qui permettent d’envisager de nombreuses applications biomédicales : meilleure efficience des techniques d’assistance médicale à la procréation ; essais pharmacologiques et toxicologiques ; meilleure compréhension des anomalies du développement et des avortements précoces, avec possibilité de développement d’un traitement préventif; mise au point de thérapies cellulaires.

L’avis du Conseil d’orientation propose d’autoriser les recherches sur des embryoïdes jusqu’à un stade de développement équivalant au 28ème jour du développement de l’embryon naturel, avec arrêt complet de toute expérimentation au-delà de ce stade. Cela ne remettrait pas en cause la loi actuelle qui fixe à 14 jours la limite la durée de culture des embryons humains. Cultiver ces modèles embryonnaires au-delà de 28 jours ne serait pas non plus justifié, car dans l’état actuel de la science, il est considéré que ces modèles dérivent par rapport au développement physiologique et perdent leur pertinence et leur utilité scientifique et médicale. En revanche, l’étude de ces embryoïdes permettrait d’explorer la période du développement embryonnaire appelé la « boite noire », qui va actuellement du 14ème jour jusqu’au début du deuxième mois de développement de l’embryon.

Le Conseil d’orientation considère que les risques de dérives liées à des exploitations commerciales des embryoïdes et de leurs éléments dérivés (cellules, tissus ou organes) doivent constituer un point de vigilance. Les embryoïdes humains doivent être utilisés exclusivement pour des objectifs de recherche scientifique avec des critères de pertinence scientifique et une finalité médicale.

Il s’agit de « modèles de développement embryonnaires », obtenus à partir de cellules souches embryonnaires ou induites, capables de reconstituer in vitro les premières étapes du développement embryonnaires ou à partir de cellules souches pluripotentes induites (iPS). Ces modèles sont capables de reconstituer in vitro soit une partie de l’embryon, soit l’embryon au complet. Ils représentent une alternative à l’utilisation d’embryons naturels pour la recherche.

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En l’état actuel des connaissances et des développements techniques, ces modèles sont donc incapables de reconstituer l’ensemble du développement embryonnaire et fœtal chez l’animal. Il n’y a pas aujourd’hui de consensus sur le statut accordé à ces modèles : sont-ils à considérer comme des amas cellulaires ? Faut-il anticiper l’amélioration des protocoles et des techniques et les considérer d’ores et déjà, sur le plan éthique et réglementaire, comme équivalent à un embryon naturel ?

Enjeux et Perspectives

La recherche sur l'embryon est un domaine en constante évolution, qui suscite de nombreux espoirs et des interrogations profondes. Les avancées scientifiques récentes, telles que la création d'embryoïdes, ouvrent de nouvelles perspectives pour la compréhension du développement embryonnaire et le traitement de certaines maladies.

En 2023, l’enseignement de Denis Duboule a porté sur la question complexe et passionnante du développement de l’embryon. Dans son cours à venir, « la Fabrique des embryons », le Professeur aborde la révolution expérimentale qui permet désormais aux chercheurs de concevoir des embryons in vitro pour mieux comprendre notre origine et les causes des stérilités humaines. Défi scientifique et médical, ces avancées autour de l’embryon posent aussi la question de l’information du public sur leurs enjeux éthiques, préoccupations très présentes au sein de la communauté scientifique et des laboratoires impliqués dans ces expériences.

La compréhension de notre origine personnelle, de notre développement embryonnaire, a fasciné des générations de scientifiques et de philosophes. Cette question essentielle a trouvé des débuts de réponses à l’aube du 20ème siècle avec l’émergence à la fois d’une approche expérimentale de l’embryon, qui deviendra peu à peu la biologie du développement, et de la génétique. Ces deux disciplines ont largement contribué à nos connaissances actuelles des mécanismes mis en jeu par un œuf fertilisé, cellule unique, pour donner un embryon fonctionnel avec ses milliards de cellules spécialisées.

Chez les mammifères dont nous faisons partie, la question se complique car l’embryon s’implante dans l’utérus et devient donc rapidement inaccessible aux chercheurs, et ceci précisément au moment où certains évènements cruciaux vont se dérouler. C’est en effet pendant cette période post-implantation que l’embryon va s’organiser dans l’espace, acquérir ses axes principaux, sa tête, ses membres, et la bonne position de ses futurs organes. Par conséquent, la plupart des connaissances actuelles sur cette phase critique de notre embryogenèse provient de l’étude de la souris de laboratoire, un système expérimental de choix déjà utilisé au milieu du 19ème siècle par le moine Gregor Mendel, avant qu’il ne se concentre sur les plantes et le croisement des pois.

Aujourd’hui, des systèmes alternatifs ont vu le jour qui ouvrent de nouvelles perspectives. En particulier il est maintenant possible de produire des pseudo-embryons en culture grâce à l’utilisation de cellules souches embryonnaires, ne faisant pas appel à l’obtention de vrais embryons. Ces cellules humaines qui, à l’origine, dérivent soit d’un embryon surnuméraire issu d’une FIV (cellules ES) ou de tout autre type cellulaire obtenu par biopsie et après induction d’une reprogrammation génétique (cellules iPS), sont disponibles et plusieurs protocoles expérimentaux dans lesquels ces cellules souches, avant ou après différenciation, sont agrégées ensemble, permettent de produire des structures biologiques ressemblant parfois à s’y méprendre à des embryons à divers stades du développement précoce. Différents types de mélanges de cellules et de protocoles de culture peuvent alors donner des pseudo-embryons de natures variées, présentant certaines des caractéristiques spécifiques d’embryons authentiques.

D’un point de vue fondamental, cela démontre la capacité extraordinaire de cellules souches embryonnaires collées ensemble à s’autoorganiser dans le temps et dans l’espace pour produire une structure cohérente, de laquelle des tissus embryonnaires fonctionnels vont émerger au bon moment et au bon endroit. Comment et sous quelle forme cette propriété inattendue est-elle codée dans l’ADN de ces cellules ? Comment les cellules se parlent-elles et s’organisent-elles en société ?

Outre ces connaissances essentielles en recherche fondamentale sur notre origine embryonnaire, ces nouveaux types de pseudo-embryons devraient à l’avenir permettre de comprendre les causes multiples des très nombreuses stérilités constatées chez les humains. En 2021 en effet, 10 pourcent des couples en France étaient en échec de procréation et près de 4 pourcent des 750 000 enfants nés cette année-là le furent grâce à l’une ou l’autre technique de procréation assistée. Dans ce dernier cas, toutefois, cela ne représente que 20% des tentatives effectuées en officine. Ces chiffres montrent bien à quel point la reproduction des humains est un processus peu fiable, beaucoup moins performant que dans d’autres espèces de mammifères. Quelles sont les causes de ces fragilités ? Y a-t-il une raison évolutive pour laquelle cet état de fait aurait pu être sélectionné chez Homo sapiens ?

Ces développements récents bouleversent quelque peu notre regard sur l’embryon humain, le transformant de facto en possible objet d’expérience. Cela oblige à replacer ces approches dans un cadre éthique et légal acceptable, une préoccupation très présente au sein même de la communauté scientifique et des laboratoires impliqués dans ces expériences. Car même si ces pseudo-embryons rappelons-le clairement, ne sont pas d’authentiques embryons humains dans le sens où ils ne sont pas capables de s’implanter et, par conséquent ne pourraient pas se développer à terme, ils n’en restent pas moins des entités biologiques dérivées de cellules humaines, avec parfois des cellules cardiaques fonctionnelles et même des structures ressemblant à des parties de notre cerveau. Une réflexion multidisciplinaire est donc nécessaire afin de fixer les limites à ne pas dépasser, limites qui d’ailleurs sont pour certaines d’entre elles déjà établies par le cadre légal actuel. Par exemple, ces pseudo-embryons ne peuvent pas être cultivés plus longtemps qu’un certain nombre de jours, au-delà duquel ils doivent être détruits.

En France, depuis 2021, les recherches menées sur l’embryon humain peuvent s’étendre jusqu’au quatorzième jour du développement. Ce délai est-il éthiquement légitime ou grève-t-il la recherche de connaissances précieuses pour la santé reproductive ? Existe-t-il des alternatives pour continuer à progresser dans ce domaine ?

On connaît très mal la physiologie du développement embryonnaire précoce humain, alors que les deux tiers des embryons ne parviennent pas à l’état de fœtus, que ce soit en fécondation in vitro (FIV) ou, sans doute, in vivo, et que moins du tiers des couples a un enfant suite à une FIV. Aujourd’hui, pour pallier ces échecs, nous augmentons le nombre de tentatives ; mieux vaudrait chercher à comprendre ! Certes, modèles animaux et modèles embryonnaires humains aident à formuler des hypothèses sur les causes de ces échecs, mais ils ont leurs limites. Par exemple, la majorité des embryons humains ont des anomalies chromosomiques néfastes à leur développement, contrairement à ceux de souris. Pourquoi ?

Le législateur ne distingue pas l’embryon - qui par son inscription dans un projet parental est une personne potentielle - des « modèles embryonnaires à usage scientifique » (MEUS). Ces modèles sont créés in vitro uniquement pour répondre à des questions scientifiques et médicales majeures. Les confondre avec des embryons, comme le fait la loi, c’est handicaper la recherche. Ainsi, des MEUS peuvent être créés à partir de cellules souches pour étudier les différenciations cellulaires et tissulaires qui conduisent à la formation des organes et à la morphogénèse embryonnaire. Une meilleure connaissance de cette étape des premières semaines de la vie est essentielle, d’un point de vue fondamental, pour expliquer l’origine de fausses couches et de malformations de l’enfant, mais aussi de pathologies qui peuvent se manifester bien après la naissance.

L’encadrement réglementaire des recherches devrait mieux distinguer celles menées sur des embryons susceptibles de devenir des personnes et celles impliquant des modèles embryonnaires dont la finalité est l’amélioration des connaissances médicales et scientifiques. Cet encadrement devrait permettre aux chercheurs de mener leurs travaux de façon éthiquement responsable dans le respect dû à la personne humaine et à l’embryon lui-même.

En France, le consentement ne peut être donné que pour un embryon dénué de projet parental, il doit être éclairé et peut être retiré dans les trois mois. Ce cadre ne fait pas débat, mais les « modèles embryonnaires à usage scientifique » (MEUS) pourraient faire rebondir la question : faudrait-il un consentement spécifique pour utiliser les cellules souches d’un individu ? À qui appartiennent- elles ? Or ce point relance aussi la question du statut de l’embryon. D’où vient le respect que certains lui prêtent ? Dans nos sociétés, nous attribuons un statut moral à des individus possédant des traits que nous valorisons. Quels sont ceux de l’embryon ? Il n’est pas doué de raison. Plus il approche de la naissance, plus il acquiert des capacités humaines, ce qui peut justifier de lui attribuer un statut moral graduel. Est-il cependant d’emblée une « personne humaine potentielle » ? Peut-être au sens où chacun est un dirigeant potentiel : si les conditions sont réunies, il peut le devenir. Mais les MEUS et les embryons étudiés en recherche ne seront jamais des personnes puisqu’il est interdit de les implanter. Seul le projet parental justifie de traiter l’embryon comme une personne en devenir.

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