L'avortement clandestin, un sujet complexe et douloureux, s'inscit au croisement de l'histoire, de la guerre, des essais législatifs et des échecs sociétaux. Cet article explore l'évolution de la perception et de la législation de l'avortement, en mettant en lumière les luttes, les souffrances et les enjeux démographiques qui ont façonné cette réalité.
La Criminalisation de la Contraception et de l'Avortement : Un Contexte Historique
Au début du XXe siècle, la crainte du dépeuplement et de la disparition du pays absorbé par une puissance étrangère hantait les gouvernements belge et français. La lutte contre l’ennemie intérieure, la restriction des naissances, est lancée. En 1923, le législateur belge complète l’article 383 du Code pénal par une loi réprimant les propagandes contraceptives et abortives. Dorénavant, cet article, qui inaugure le chapitre consacré aux outrages publics aux bonnes mœurs, ne vise plus seulement à empêcher la diffusion de l’obscénité, il veut également enrayer deux propagandes nocives pour l’ordre des familles. Le catholique Carton de Wiart, auteur de la proposition de loi, souligne, lors des discussions parlementaires, le caractère nouveau de cette double menace : ce double danger, qui éclate aujourd’hui aux yeux de tous les législateurs n’existait pas ou n’existait guère lors de la rédaction du Code pénal en 1810. Il n’existait pas non plus à un degré inquiétant lorsque le parlement belge discuta le Code pénal en 1867. L’avortement est alors considéré comme un acte contraire aux intérêts de la société et de l’État. Plus que les modifications apportées par la loi du 20 juin 1923, c’est l’esprit du temps dans lequel s’insère cette loi qu’il importe de connaître et de comprendre. Car, si de nos jours, le recours aux contraceptifs semble presque naturel, voire même logique, il ne faut pas perdre de vue que ce « privilège » est le fruit d’un long combat. Et au début du xxe siècle, rien n’est encore acquis dans ce domaine. Le souci de la race et de la patrie prime sur le bien-être de la femme.
La Montée des Nationalismes et la Peur du Dépeuplement
Ces propagandes sont considérées comme dangereuses parce qu’elles incitent à la maîtrise de la fécondité. Depuis la seconde moitié du xixe siècle en Belgique, la limitation des naissances entre progressivement dans les mœurs. Mais, dans un contexte de montée des nationalismes, cette évolution n’est pas vue d’un bon œil par les dirigeants. En effet, si les familles « fournissent » moins d’enfants à la patrie, c’est l’avenir même de la nation qui est en jeu. Au début du siècle passé, le néo-malthusianisme - pourtant jeune - est progressivement balayé par les préoccupations natalistes naissantes. À la crainte de la surpopulation se substitue peu à peu son contraire, l’angoisse de la dépopulation. Entre l’apparition du phénomène et les premières marques publiques d’inquiétude, le décalage est considérable. En France surtout, mais aussi en Belgique et dans le reste de l’Europe occidentale, les spécialistes constatent dans les années 1900 la chute de la natalité. Dans notre pays, la courbe de la natalité commence à diminuer aux alentours de 1875-1880. Les spécialistes perçoivent le danger. La peur gagne les esprits. La poursuite de la dénatalité risque à long terme de provoquer une stagnation de la population, puis son recul ou en d’autres termes, la dépopulation du pays. C’est ce que craint le théologien Lemaire dans son ouvrage Le suicide de la Belgique : « Il doit fatalement arriver à un moment où le taux de mortalité ne pourra plus descendre ; car l’humanité n’est pas immortelle. Et c’est précisément cette redoutable perspective qui doit nous effrayer ». À court terme, la dénatalité provoquant un non-renouvellement de la population, il faut redouter un vieillissement de la population et donc un peuple sans dynamisme. Pour quelques moralistes et démographes, le peuple belge serait en passe de devenir moribond. Se manifestent ainsi, à l’aube du xxe siècle, de « vives appréhensions au sujet des destinées de la patrie belge ».
La "Révolution Sexuelle" et la Maîtrise de la Fécondité
Au xixe siècle s’amorce un timide début de maîtrise de son corps par la femme elle-même. Un souci de limiter les naissances émerge peu à peu. Une « révolution au lit » se met en marche. Le recours à des procédés contraceptifs se répand et l’avortement se généralise. Dans la seconde moitié du XIXe, la « révolution démographique », inaugurée par la France dès la fin du XVIIIe, est en route dans nos régions : la vulgarisation de la limitation des naissances entraîne une baisse de la fécondité. Le changement de cap devient évident aux alentours de 1875, lorsque le nombre annuel de naissances se met à diminuer régulièrement. Ce renversement démographique n’est toutefois perceptible aux contemporains qu’au début du xxe siècle. C’est alors que le débat autour de la notion de croissance démographique s’ouvre dans les sphères savantes : la bataille confronte les natalistes aux antinatalistes. Deux visions du rôle de la femme s’opposent. Au cœur de ce combat, une question : qui est responsable du ventre féminin, l’État ou le couple ?
Les Facteurs Favorisant la Restriction Volontaire des Naissances
Divers facteurs, en lien avec les mutations sociales et matérielles de la nouvelle civilisation industrielle, favorisent au xixe siècle le ralliement de l’opinion publique à la restriction volontaire des naissances. L’apparition d’un nouveau mode de vie, combiné à un nouveau monde du travail, amène les couples à limiter consciemment la taille de leur famille. Cette mentalité nouvelle gagne d’abord la bourgeoisie avant d’atteindre le peuple, chez qui l’angoisse d’une bouche de plus à nourrir doit se substituer à celle de la perte de revenus procurés par le travail des enfants. Progressivement, la fécondité naturelle est ainsi perçue comme un obstacle à la croissance économique et sociale de la famille.
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Les Méthodes Contraceptives et l'Avortement : Une Dialectique Complexe
Au xixe siècle, les contraceptifs restent limités et imparfaits. Peu de progrès sont réalisés dans la maîtrise de la fécondité féminine au xixe. La contraception est foncièrement une affaire d’hommes puisque les méthodes les plus répandues sont le coït interrompu, l’abstinence ou le préservatif. Ce dernier a, en outre, une réputation péjorative parce que fréquemment associé à la prostitution et aux maladies vénériennes. Les femmes dépendent donc souvent du seul bon vouloir masculin en la matière. La logique patriarcale, où la femme se soumet passivement au « devoir conjugal », est encore largement en vigueur. Pour éviter une grossesse, les femmes disposent de l’ancestrale méthode des injections et lavages ou bien des éponges et pessaires - dont fait partie le diaphragme qui apparaît en 1882 - ou encore de l’allaitement prolongé. Mis à part ce peu de diversité et d’efficacité, les procédés contraceptifs se heurtent surtout à l’interdit religieux et à la morale catholique, pour lesquels la sexualité a un caractère honteux. Le sexe doit se réduire à une fonction purement reproductrice. C’est pourquoi, l’abstinence est, d’après les moralistes, le meilleur moyen de limiter les naissances. Dans la pratique néanmoins, le peuple recourt le plus fréquemment au retrait et, en cas d’échec, à l’avortement. Cette combinaison offre un filet de protection presque parfait. La contraception, pour être effective, doit donc faire face à de nombreux obstacles, tant moraux que pratiques. L’avortement est souvent le seul moyen d’« éviter » une maternité non-désirée. Bien plus qu’aujourd’hui, il vient combler l’échec de la prévention.
La "Révolution de l'Avortement" et sa Criminalisation
À partir de 1880, la pratique de l’avortement croît sensiblement en Belgique comme dans le reste de l’Europe occidentale. Cette augmentation est telle que les études socio-historiques y perçoivent une véritable mutation. Selon les spécialistes, une « révolution de l’avortement » se dessine. Elle repose sur l’introduction de nouveautés dans les techniques et les produits abortifs. De nouvelles méthodes sont utilisées consécutivement à la généralisation de l’usage des instruments obstétricaux et à la diffusion de ces techniques parmi les « guérisseurs » ruraux. Une telle utilisation témoigne surtout d’une implication d’un nombre croissant, sinon de médecins, au moins de sages-femmes dans la pratique de l’avortement. L’avortement s’instrumentalise et se médicalise par l’usage de la sonde et de l’injection. Les méthodes traditionnelles cèdent la place aux méthodes mécaniques : dorénavant, on intervient directement au niveau du vagin et de l’utérus. Le geste abortif se fait plus précis et les séquelles régressent. Comme l’a écrit Anne-Marie Sohn, l’avortement se « rationalise » et se « banalise ». Un autre signe de cette révolution est la multiplication, dans les quotidiens, des annonces vantant des « sages-femmes discrètes » et/ou l’efficacité de certains produits et procédés abortifs. En 1910, le nombre moyen annuel d’annonces pour chaque journal atteint le niveau le plus élevé aussi bien pour les avorteuses que pour les produits. Cette publicité est la preuve que la sphère du tabou autour de l’avortement n’est plus absolue : toute femme qui souhaite mettre fin à une grossesse peut trouver l’information souhaitée dans la presse. La loi de 1923 rendra illégales ces pratiques propagandistes, qui témoignent de l’ancrage de l’avortement dans les mœurs. Pratiqué dans toutes les couches sociales, l’avortement vient surtout porter secours à des techniques contraceptives défaillantes, comme au xixe siècle. Durant l’entre-deux-guerres se met en place la dialectique contraception-avortement, notamment en raison de la popularisation de la méthode Ogino-Knauss. C’est au nom de la lutte contre l’avortement criminel qu’un certain nombre d’hommes et de femmes s’engagent dans le combat en faveur de la contraception. Ce combat, la propagande néo-malthusienne le mène depuis la fin du xixe siècle.
La Propagande Néo-Malthusienne et l'Avortement
Les néo-malthusiens s’inspirent de la pensée du pasteur et économiste anglais Thomas R. Malthus. Fin du xviiie siècle, Malthus crée un scandale en affirmant la nécessité de limiter les naissances. C’est la seule solution, selon lui, capable d’enrayer le déséquilibre catastrophique qu’il perçoit entre les ressources et les besoins de la population. Ce déséquilibre est la base de sa doctrine. Il est, en effet, persuadé que la population croît plus vite que les subsistances, provoquant ainsi un bouleversement qui conduit l’humanité vers la famine et la misère. Pour l’éviter, le pasteur anglican préconise certes une limitation du nombre des naissances, mais, étant profondément chrétien, il n’envisage celle-ci que par l’observance de la continence et par une réglementation tendant à restreindre le nombre de mariages. Ses successeurs n’ont plus ce scrupule : ils trahissent la morale ascétique du pasteur en consacrant l’usage des procédés anticonceptionnels. Ils n’entendent pas se priver des satisfactions sexuelles mais seulement éviter les naissances. C’est cette dissociation de la sexualité et de la procréation qui forme le fondement du néo-malthusianisme. De ce fait, l’enseignement de Malthus est sensiblement transformé. Le néo-malthusianisme n’entend plus seulement atténuer la misère, il promeut également une maternité libre et consciente. Il est désormais associé à la contraception et à la libre satisfaction des désirs sexuels. Avec lui, la libération sexuelle apparaît comme un facteur d’émancipation.
Né en 1822 en Grande Bretagne, le mouvement néo-malthusien se développe en France dans les années 1890. En 1896, est fondée la ligue de la Régénération humaine. Son pendant belge voit le jour en 1905 sous la direction du docteur Fernand Mascaux, échevin socialiste de Courcelles. Parmi ses adhérents, on compte beaucoup d’anarchistes et de libertaires, mais aussi un certain nombre de socialistes, bien que le parti ouvrier reste très divisé quant aux idées néo-malthusiennes. Toutefois la doctrine ne perce réellement que dans la partie francophone du pays et reste un mouvement minoritaire en raison d’oppositions politiques et de tracasseries avec les autorités. Il n’empêche : à partir du dernier quart du xixe siècle, les discours sur la limitation des naissances se multiplient. La doctrine antinataliste gagne du terrain, en France surtout. Des campagnes contre les familles nombreuses sont lancées. La limitation du nombre des enfants est perçue comme un acte de haute raison et de vertu, surtout au sein des familles aisées. Les néo-malthusiens dirigent cette propagande : conférences, brochures, réclames, tracts sont autant de moyens de répandre dans la masse la crainte de la surpopulation, l’idéal de procréation consciente et la nécessité de la contraception.
En centrant de la sorte leurs discours sur la limitation des naissances, les néo-malthusiens ne se préoccupent qu’indirectement de l’avortement. La légalisation de l’avortement n’est pas leur premier combat. Si le mouvement ne refuse pas d’en parler, il hésite sur l’attitude à adopter face à cette question : faut-il prévenir, déconseiller ou, au contraire, revendiquer l’avortement ? Une chose est sûre : le néo-malthusianisme ne le condamne pas. Certains néo-malthusiens, progressistes avant l’heure, l’envisagent même comme une liberté féminine, mais peu, toutefois, le considèrent comme un moyen de restreindre les naissances. Pour la majorité, il s’agit plutôt d’un correctif à la contraception, comme aujourd’hui. Un tel point de vue propulse, pour la première fois, le problème de l’avortement au cœur du débat public. Face aux déficiences de la contraception, la dépénalisation de l’avortement devient une nécessité pour les néo-malthusiens, aussi déplorable soit-elle à leurs yeux. Les vrais coupables sont, selon eux, l’hypocrite société bourgeoise et sa morale, qui cantonnent le peuple dans la misère, frappent de honte la fille-mère et s’acharnent sur celle qui a voulu se soustraire à l’opprobre. La misère, la honte et la loi sont bien les vraies responsables des maternités non-désirées et par conséquent des avortements. Cette idée se retrouve dans de nombreux romans sociaux du début du xxe siècle. Les néo-malthusiens en sont persuadés : la société bourgeoise entrave le développement des moyens contraceptifs et produit donc le mal contre lequel elle entend lutter. Pour eux, il est évident, d’une part, que la sexualité peut se dissocier de la reproduction et, d’autre part, que la contraception doit se substituer à l’avortement.
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La Bataille pour la Légalisation de l'Avortement et la Lutte Contre la Dépopulation
De telles idées ne triompheront pourtant véritablement que dans les années 1960-1970. Jusqu’à ces décennies, la libre propagation des moyens anticonceptionnels est perçue et est combattue comme une source de dépopulation. En effet, un renversement s’opère progressivement au début du xxe siècle : les antinatalistes sont accusés de sacrifier la démographie et de conduire la nation vers son suicide. Les repopulateurs imposent l’assainissement de la natalité au nom de l’avenir du pays. Une bataille s’engage contre l’avortement et le néo-malthusianisme.
L'Avortement Clandestin : Un Drame Humain et Sanitaire
Jusque dans les années 1970, l’avortement était une pratique interdite et, selon plusieurs études, des dizaines de femmes mourraient chaque année des suites de complications. Il a fallu attendre le 17 janvier 1975 pour que l’interruption volontaire de grossesse (IVG) soit dépénalisée grâce à une loi défendue par Simone Veil. Dans la France des années 1950-1960, les avortements clandestins étaient synonymes de souffrances, voire de morts, pour des milliers de femmes. Un risque très présent encore aujourd’hui, quand 47 000 décèdent chaque année dans le monde à la suite d’un avortement non médicalisé, alors que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et les Nations unies (ONU) recommandent que l’avortement soit un acte pratiqué sans danger pour les femmes.
La Loi Veil et la Reconnaissance des Souffrances Passées
En matière d'avortement, il n'y a que deux options : avortement légal ou avortement clandestin. Interdire l'avortement, c'est donc renvoyer les femmes vers l'avortement clandestin. Dans son célèbre discours devant l'Assemblée nationale, Simone Veil a insisté sur la nécessité de mettre fin à des lois devenues contraires aux moeurs et inapplicables. Le 26 novembre 1974, à la tribune de l'Assemblée nationale, Simone Veil présentait son projet de loi légalisant l'IVG. Elle s'exprimait ainsi : « Personne n'a jamais contesté, et le ministre de la santé moins que quiconque, que l'avortement soit un échec, quand il n'est pas un drame. Nul ne peut contester les souffrances physiques et morales subies par ces femmes qui ont eu recours à des avortements clandestins. Comment ne pas y être sensible ? En réalité, le nombre d'avortements clandestins pratiqués dans les années 1970 était sans doute bien plus important.
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