Ernest Pignon-Ernest, figure pionnière de l'art urbain, explore depuis plus de cinquante ans les lieux de vie associés aux grands poètes et aux luttes sociales qu'il admire. Dès 1966, il a commencé à inscrire des images de personnages grandeur nature dans des lieux réels. En 1972, les murs des villes deviennent pour lui un terrain d'exploration et de rencontres, un moyen d'évoquer une mémoire enfouie, parfois oubliée. Son travail transcende la simple décoration murale pour devenir une œuvre en situation, une œuvre des situations.

Une démarche artistique singulière

L'art d'Ernest Pignon-Ernest se distingue par son immense talent de dessinateur et par une palette immatérielle qui englobe le temps, l'espace et la mémoire. Il ne considère pas la rue comme une simple galerie d'exposition, mais comme une œuvre à part entière. Ses interventions plastiques font autant resurgir l'histoire qu'elles secouent et dénoncent le présent. Il utilise le temps, l'espace et la mémoire, essayant de faire de la rue une œuvre, tandis que la plupart des artistes de rue font de la rue une galerie, un lieu d'exposition.

Le processus de création

Avant d'intervenir dans une ville, Ernest Pignon-Ernest s'y immerge, cherchant à en capter les tensions et l'inconscient. Il choisit des lieux et des événements, des morceaux de réel dans lesquels il va inscrire un élément de fiction. Il marche beaucoup, essayant d'appréhender les qualités plastiques, de comprendre l'espace, la lumière, de repérer la matière des murs, leur couleur. Il s'agit de saisir tout ce qui se voit, et, dans le même mouvement, d'en saisir tout ce qui ne se voit pas ou ne se voit plus : l'histoire, la mémoire enfouie, tout le potentiel symbolique et sémantique qui émane de ce lieu.

Le moment du collage est pour lui un pur moment de création. Il met ses images en relation avec les couleurs d'un mur, tel un peintre qui compose. Lorsqu'il intervient dans la ville, il partage l'histoire, le vécu, le symbolique.

L'éphémère et la mémoire

L'artiste est serein face à la destruction de ses images, par nature éphémères. Il considère que c'est ce qui a de plus "rimbaldien" dans son travail : ces images ne se figent pas. Ses œuvres existent dans un temps et un espace qui appartiennent à tous. Si ces œuvres sont éphémères, vouées à disparaître avec l'usure du temps, Ernest Pignon-Ernest en garde tous les croquis et travaux préparatoires, ainsi que les photographies de ses œuvres in situ.

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Il tente de réinscrire l'histoire humaine dans les lieux et de lutter contre l'amnésie générale, d'affirmer la présence de l'homme et de la femme.

Engagements et thématiques

L'œuvre d'Ernest Pignon-Ernest est profondément marquée par son engagement politique et social. Il aborde des thèmes tels que l'apartheid, l'immigration, la guerre d'Algérie et la lutte pour les droits des Palestiniens. En 1974, pour dénoncer l'apartheid et le jumelage de Nice avec Le Cap, il colle sur les murs de la cité azuréenne des images d'une famille noire derrière des grillages. En 1975, il représente des images de travailleurs immigrés aux corps faméliques à Avignon.

La question de l'avortement

L'une de ses interventions les plus marquantes concerne la lutte pour la légalisation de l'avortement. En 1974, face à une campagne réactionnaire illustrée par des affiches montrant un fœtus et le slogan "L'avortement tue", Ernest Pignon-Ernest réplique en collant sur les trottoirs de Tours, Paris, Nice et Avignon des affiches représentant une femme nue, cadavérique, les jambes écartées. Il imagine des dessins représentant les corps nus de femmes le long des murs. Le ventre jeté en pâture aux passant·e·s, ces femmes portent sur leur corps la douleur qui les tord, de façon physique et émotionnelle.

Il explique : "Oui, l'avortement tue, et il tue d'abord les femmes." Ces dessins de corps collés sur deux axes, le mur et le sol, rendent compte de l'importance du travail in situ chez Ernest Pignon-Ernest, de l'importance de "où c'est collé, quand c'est collé et comment c'est collé". Il n'a trouvé la solution plastique qu'en intégrant comme un élément même du dessin la cassure entre les plans vertical et horizontal. Le pli joue à la fois dans la construction, dans l'architecture du dessin et dans sa dramaturgie : la mise en situation s'accroche au réel.

Hommages aux poètes

Ernest Pignon-Ernest est également connu pour ses hommages aux grands poètes. Il a réalisé des portraits de Maïakovski, Genet, Rimbaud, Pasolini et Mahmoud Darwich, qu'il a collés dans les villes qui ont marqué leur vie. En 1978, il réalise un parcours de l'image de Rimbaud, de Charleville à Paris. En 2008, il se rend en Palestine pour collaborer avec Mahmoud Darwich, mais le poète décède peu avant son arrivée. Il transforme alors ce voyage en un hommage, collant des images du poète de Ramallah à Gaza.

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Reconnaissance et influence

Considéré comme le pionnier de l'art urbain en France, Ernest Pignon-Ernest a inspiré de nombreux artistes contemporains. Ses œuvres, souvent éphémères, sont devenues des icônes, à l'image de son portrait de Rimbaud réalisé en 1978.

L'artiste a fait l'objet de nombreuses expositions, notamment au Palais des Papes à Avignon et au Fonds Hélène et Édouard Leclerc de Landerneau. Ces expositions permettent de découvrir l'ensemble de son œuvre, des croquis préparatoires aux photographies de ses interventions in situ.

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