Enrico Macias, véritable funambule entre les peuples, les cultures et les religions, incarne un artiste engagé, suspendu entre la politique et la poésie, qui refuse de trahir sa mémoire comme son humanité. Sa carrière internationale est au service de la paix, un fil conducteur qui traverse son œuvre et son engagement personnel.

L'irruption de la politique dans une carrière internationale

La carrière internationale d’Enrico Macias se déploie comme un véritable voyage à travers les tensions du XXe siècle, où la musique devient un langage diplomatique et identitaire. Dès ses premiers succès en France en 1962, l’artiste est appelé à l’étranger, et c’est à Beyrouth, en 1963, qu’il vit pour la première fois l’expérience de la scène internationale. Ce séjour au Liban constitue un moment fondateur : bien accueilli par le public local, Enrico découvre une forme de reconnaissance artistique immédiate, exaltante, quasi fraternelle. Il évoque avec émotion la chaleur du public, l’enthousiasme dans les cabarets, et la complicité inattendue avec la grande chanteuse Fairouz.

Pourtant, cette ouverture est bientôt obscurcie par la politique : la Ligue arabe, découvrant ses origines juives, lui demande par écrit de nier publiquement son identité pour poursuivre sa carrière dans les pays arabes. Face au chantage identitaire, Enrico Macias refuse de dissimuler son appartenance à la communauté juive, même si cela peut freiner sa carrière dans les pays arabes. A cet affront, il répond avec la chanson “Enfant de tous pays”, qui devient une affirmation fière et douce de sa fidélité à lui-même, à sa mémoire, à ses racines. Ce refus de se renier entraîne instantanément son interdiction dans l’ensemble du monde arabe, y compris en Algérie, son pays natal. Ce moment marque un tournant : sa carrière, bien que lancée sous le signe de l’universalité, se heurte à la violence du Moyen-Orient. C’est un bannissement qui n’entame pourtant pas son engagement.

En 1963, son titre "Enfants de tous pays et de toutes couleurs", d'un angélisme consternant, permet à la maison Pathé Marconi de remplir ses caisses. Le jeune Enrico a 25 ans. Enrico Macias est un Oriental, un Dalida, un exotique, un Georges Guétary, comme on les aime encore dans les années 1960, avec accent et exubérance sudistes. Cette appartenance culturelle lui permet d'entraîner la France vers ses penchants cosmopolites. Alors que tout Saint-Tropez s'exerce à danser le letkiss, c'est à contre-courant qu'Enrico impose son "Semez l'amour et donnez la vie". Face au rock-yéyé montant, il arabesque, il vocalise.

La découverte d'Israël et l'engagement pour la paix

En 1965, Enrico Macias découvre Israël. Il y chante pour la première fois dans un pays où il sent, dit-il, battre le cœur de ses ancêtres. Son attachement est immédiat, affectif autant que spirituel. Il évoque avec émotion ses premiers concerts dans le pays, et surtout son passage au prestigieux Mann Auditorium de Tel-Aviv, où il parvient à rassembler un public sépharade et ashkénaze dans un même élan. L’artiste se fait alors, comme sa ville natale, pont entre les différentes communautés et symbole de l'identité fragmentée d’Israël.

Lire aussi: Enrico Macias et sa fille

Son engagement prend une autre dimension lors de la guerre du Kippour, en 1973. Enrico Macias chante pour les soldats et les blessés dans les hôpitaux. Il témoigne de la douleur, du traumatisme, mais aussi de la grande force et de la résilience du peuple israélien.

"Le Grand Pardon" : Un hymne à la réconciliation

Enrico Macias ne s’enferme jamais dans un camp. Sa voix est avant tout celle de la paix. Il le prouve en 1977, lorsqu’Anouar El Sadate, président égyptien et ancien chef de guerre lors de la guerre de Kippour, se rend en Israël pour prôner la réconciliation. Enrico est alors invité en tant que figure de la diaspora, témoin d’un moment historique. En 1979, reçu par Sadate à Ismaïlia, celui-ci lui soumet une idée frappante : “Toi tu es Moïse, moi je suis le Pharaon, et je libère ton peuple de la guerre.”

Cette rencontre inspire à Enrico la chanson “Le Grand Pardon", hymne à la réconciliation judéo-arabe. Le refrain, “Abraham a eu deux enfants, Ismaël et Israël”, affirme un lien de fraternité trop souvent nié. À contre-courant des discours dominants, Enrico assume cette parole de paix, même si elle choque en Israël comme en Égypte. Il persiste, et finit par faire entendre sa voix.

Ce message de réconciliation prend une résonance particulière aujourd’hui. Lors de son concert du 15 mars 2025 à Paris, alors que les tensions entre juifs et musulmans sont ravivées, il interprète “Le Grand Pardon”. Dans la salle, l’émotion est palpable. Tout le monde chante, ensemble. Mais la soirée est ternie par une tentative d’intimidation : des boules puantes sont lancées pendant l’entracte. Il se lève alors non seulement comme chanteur, mais comme protecteur du public, refusant que la peur prenne le pas sur la musique. Il dénonce avec fermeté ces actes de haine. Il le dit clairement : il ne se pliera jamais aux messagers de la haine.

Un messager universel au-delà du conflit israélo-palestinien

Cette carrière internationale ne se résume pas à un parcours entre conflits et paix au Proche-Orient. En 1966, à Moscou, il vit une autre révolution artistique : pour la première fois, il se détache de sa guitare, et se sent devenir un artiste de scène complet. Le public soviétique, enthousiaste, l’encourage dans cette transformation. Il a toujours cultivé une forme de communion universelle dans ses concerts.

Lire aussi: Vie privée de Ladislas Chollat

Dans ce même esprit, alors qu'il est ambassadeur de paix à l’ONU dans les années 90, il s’engage concrètement pour des causes humanitaires. Il parcourt l’Afrique pour faciliter l’accès à la trithérapie contre le sida chez les femmes enceintes. Grâce à lui, certains laboratoires pharmaceutiques cèdent et distribue gratuitement leurs médicaments.

"J'ai quitté mon pays" : L'exil et la naissance d'un hymne

La vraie histoire de Gaston Ghrenassia (Enrico Macias) ne sera réécrite qu'en 1999, par lui-même, quand il sortira ses racines de l'ombre : il fut, est et sera pour toujours l'élève et le beau-fils de Cheikh Raymond Leyris, maître du maalouf constantinois, expression musicale au coeur de la tradition judéo-arabe de l'Algérie. Mais, en 1963, Gaston devient chanteur français.

La paix en Algérie, signée en 1962, n'efface pas le souvenir des "oranges amères", Constantine la douce, et Cheikh Raymond, personnalité respectée en ses terres, assassiné en pleine rue le 22 juin 1961 par le FLN. Cette mort symbolique précipite les juifs de Constantine et la famille Leyris, Enrico compris, vers le Ville-d'Alger , bateau en partance pour Marseille. Sur le bateau, il a composé en français ce qui deviendra une sorte d'hymne national des rapatriés d'Algérie : J'ai quitté mon pays , bientôt chanté à tue-tête par la jeunesse française qui n'a rien à voir avec le film mais adorera brailler "Soleil, soleil de mon pays perdu".

Gaston Ghrenassia s'essaie à la traduction du maalouf. Le résultat laisse à désirer. Et puis le chanteur, qui rêve en judéo-arabe, est pour l'intégration positive : ce n'est pas, se dit-il, en parlant l'arabe de Constantine qu'il parviendra à dire au monde que le pardon est une vertu, que la race humaine est une. Le monde est méchant et Dieu n'a pas épargné les rapatriés, tous enfouis dans le même sac sous l'appellation "pieds-noirs". Des juifs séfarades installés en Algérie depuis quatre mille ans ou depuis leurs déboires en 1492 avec Isabelle la Catholique, reine d'Espagne, aux colons venus chercher fortune au Maghreb dans le sillage de l'armée française. Tout ça finit par former une communauté, transplantée certes, mais certaine du bonheur qu'il y a à danser et à étaler ses couscous comme d'autres leurs ors.

Dès son apparition sur le petit écran, Gaston-Enrico change de peau, il devient le pont, le passeur d'une communauté endolorie. Un beau gars, Enrico, brun, couleur de miel, cheveux frisés, abondants, une tchatche imparable, des yeux bons. Jeune homme fou ayant inventé de coller de la guitare dans un maalouf qui ne supportait aucune intervention exogène, Gaston, le protégé de "Tonton Raymond", casse la baraque dès qu'il passe la ligne de front, Lyon. Chez Pathé, Enrico Macias pond des 45-tours : L'Oriental, La Femme de mon ami , Adieu mon pays . On confie son sort à des paroliers rompus à l'exercice de l'habillage. Ainsi Jacques Demarny (Dalida, Dario Moreno, Tino Rossi, Annie Cordy) lui écrit-il, avec Pascal-René Blanc, une chanson qui va comme un gant à son grand coeur : Enfants de tous pays . Puis, pendant que la France sera occupée à s'américaniser (Steve McQueen est à la télé, Carrefour ouvre son premier hypermarché), Demarny déclinera par le détail l'identité de son client : Toi Paris, Les Gens du Nord , Non, je n'ai pas oublié , tubes entre les tubes…

Lire aussi: Fabienne Chauvière : Portrait d'une Animatrice Discrète

Enrico Macias et la controverse Oussama Ben Laden

Un chercheur américain a écouté une à une les 1.500 cassettes audio retrouvées dans un camps où évoluait Oussama Ben Laden, à Kandahar, en Afghanistan. Au milieu de ce fatras de sermons, de discours et d'enregistrements de conversations, Flagg Miller est tombé… sur des chansons d'Enrico Macias.

Lors de l'intervention américaine en Afghanistan, en 2001, Oussama Ben Laden a dû quitter précipitamment Kandahar, où il vivait depuis 1997. Une famille afghane, qui a fouillé le camps qu'il occupait, a mis la main sur des milliers de cassettes audio appartenant à l'ancien chef d' al-Qaida, avant de les revendre à une petite échoppe, rapporte la BBC. Le précieux butin a fini par atterrir au Williams College au Massachusetts, aux Etats-Unis, qui l'a confié en 2003 à Flagg Miller, un spécialiste de la littérature de de la culture arabes. Le chercheur s'est immergé complètement dans la discothèque d'al-Qaida, écoutant une à une les 1.500 cassettes audio, datant de la fin des années 1960 à 2001.

"Je crois que cette collection de chansons françaises révèle à quel point les Arabes-Afghans de Kandahar parlaient des langues étrangères et avaient vécu des expériences à l'étranger", analyse Flagg Miller. "Ces chansons suggèrent que quelqu'un, à un moment de sa vie, a apprécié les titres de ce juif pied-noir et aurait continué à les apprécier alors que (…) les écouter pouvait être considéré comme une hérésie".

Contacté par FTVi, Enrico Macias, s'est montré plutôt incrédule. "Si c'est le cas, mes chansons ne l'ont pas empêché de commettre des atrocités", a-t-il ironisé. "L'homme responsable des attentats du 11-Septembre qui écoute celui qui chante Enfants de tous pays, ce serait bizarre", a-t-il ajouté, "gêné".

Lors d'une interview donnée dans le cadre du podcast Legend, Enrico Macias a révélé que l'ex-dirigeant d'Al-Qaida, Oussama Ben Laden, possédait, dans sa cachette en Afghanistan, des cassettes audio contenant ses morceaux.

L’expert Flagg Miller, spécialiste des cultures arabes, a analysé les quelque 1.500 cassettes retrouvées sur place. Dans un enregistrement disponible sur le site de la BBC, un extrait de «Les Gens du Nord», titre phare d’Enrico Macias, peut même être entendu…

Un artiste toujours tourné vers l'avenir

Enrico Macias, à 84 ans, continue de chanter la paix et la fraternité. Il se dit heureux et surtout reconnaissant envers la providence qui lui a permis de vivre tout en continuant la scène. Le public lui donne de l’énergie, et c’est lui qui fait qu’il continue à vivre et à chanter. Il remercie son public et délivre un message : il faut garder tout le temps l’espérance, ne jamais baisser les bras face aux épreuves de la vie.

Attentif aux nouveaux talents, il estime que le talent, c’est faire quelque chose de spécial et de nouveau. Il n’a jamais calculé son succès ou sa carrière. Sa drogue, c’est la musique qui coule dans ses veines. Il veut chanter le plus possible, jusqu’à son dernier souffle.

tags: #enrico #macias #enfants #de #tous #pays

Articles populaires: