L'année 1974 marque un tournant décisif dans l'histoire des droits des femmes en France avec les débats passionnés et souvent virulents autour de la loi Veil sur l'interruption volontaire de grossesse (IVG). Les archives de ces débats offrent un aperçu saisissant des tensions, des convictions et des enjeux qui ont entouré la dépénalisation de l'avortement. Cet article explore les moments clés de ces débats, les figures marquantes et l'impact durable de cette loi sur la société française.

Contexte et Dépôt du Projet de Loi

Le projet de loi dépénalisant l'avortement est déposé le 15 novembre 1974 sur le Bureau de l'Assemblée nationale. La commission des Affaires sociales, saisie au fond, désigne Henry Berger, Président de la Commission, comme rapporteur. Ce dépôt intervient dans un contexte social où, malgré l'interdiction légale, un million de femmes se font avorter chaque année en France dans des conditions dangereuses et clandestines. Le manifeste des 343, publié quelques années auparavant, avait déjà brisé le silence sur cette réalité, revendiquant le libre accès à l'avortement.

Les Débats Parlementaires : Une Arène d'Affrontements

Les débats en séance publique, qui se déroulent du 26 au 28 novembre 1974, sont d'une extrême intensité. Henry Berger et Simone Veil font le même constat : les dispositions législatives réprimant l'avortement ne sont pas appliquées. Henry Berger rappelle que le texte s'appuie sur les travaux de la commission des Affaires sociales qui avait cherché à établir un compromis à la suite du rejet du projet de loi de Pierre Messmer relatif à l'interruption volontaire de grossesse, le 14 décembre 1973.

Simone Veil, alors ministre de la Santé, se retrouve au cœur de la tempête. Comme elle l'expliquera plus tard, elle s'attendait à recevoir un accueil hostile, mais elle avouera qu'elle "n'imaginait pas la haine […], la monstruosité des propos de certains parlementaires, ni leur grossièreté". Elle intervient devant une Assemblée d'hommes, la représentation nationale comptant moins d'une dizaine de femmes à cette époque. Elle s'en excuse presque : "Je voudrais tout d'abord vous faire partager une conviction de femme - je m'excuse de le faire devant cette Assemblée presque exclusivement composée d'hommes: aucune femme ne recourt de gaieté de cœur à l'avortement: il suffit d'écouter les femmes".

La Violence des Mots : Accusations et Amalgames

Les archives parlementaires de 1974 retracent les invectives qui ont accompagné la dépénalisation de l'avortement. Survivante des camps, Simone Veil est confrontée à des accusations à peine voilées de nazisme. Jacques Médecin déclare : "Cela ne s'appelle plus du désordre, madame la ministre. Cela s'appelle même plus de l'injustice. C'est de la barbarie, organisée et couverte par la loi, comme elle le fut, hélas ! Il y a trente ans, par le nazisme en Allemagne". Jean-Marie Daillet compare le sort des embryons avortés à celui des juifs envoyés au four crématoire : "On est allé - quelle audace incroyable - jusqu'à déclarer tout bonnement qu'un embryon humain était un agresseur. Eh bien ! ces agresseurs, vous accepterez, madame, de les voir, comme cela se passe ailleurs, jetés au four crématoire ou remplir des poubelles".

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Ces références à la Shoah, jetées trente ans après le nazisme, marquent profondément les esprits. Simone Veil, née dans une famille juive et française, avait vu mourir sa mère à Ravensbrück, et perdu son père et son frère, déportés eux aussi avant d'être assassinés. Face à ces attaques, elle reste droite, refusant de se laisser intimider.

Les Arguments des Opposants : Moralité, Famille et Génocide

Les opposants à la loi Veil multiplient les arguments pour tenter de la faire échouer. Certains mettent en avant des considérations morales et religieuses, assimilant l'avortement à un meurtre. D'autres craignent une dégradation de la cellule familiale et une banalisation de la pratique. Le docteur Pierre Weber déclare : "Aux centres de mort opposons les centres de vie et d'espérance. (…) La France saine n'est pas morte et ne veut pas mourir. Refusons de descendre une marche de plus dans la dégénérescence".

Certains vont jusqu'à parler de "choix d'un génocide", comme Hector Rolland, tandis que d'autres évoquent des "avortoirs", des "abattoirs où s'entassent des cadavres de petits hommes". Michel Debré, s'opposant au texte au nom de “l’incertitude qui domine”, arguera par exemple : “Le respect de la vie humaine est le premier temps du respect de la liberté. Un souvenir m'est revenu à la mémoire lorsque je préparais ce discours. C'était au cours des opérations militaires en Algérie, à Constantine, alors qu'attentats et embuscades faisaient des morts chaque semaine.”

Les Soutiens à la Loi : Conscience, Humanité et Réalisme

Malgré l'hostilité de certains, Simone Veil reçoit le soutien d'une partie de la majorité et de la quasi-totalité de l'opposition. Elle est saluée pour son courage, sa détermination et sa capacité à défendre ses convictions face à l'adversité. M. Lecanuet, ministre de la Justice, se déclare entièrement solidaire du gouvernement, reconnaissant combien ce problème est "douloureux" pour sa conscience. M. Claudius-Petit annonce qu'il votera la loi par solidarité avec "celles qui sont les plus condamnées et les plus méprisées".

Le docteur Bonhomme approuve le texte proposé par le gouvernement, car il estime qu'"il s'agit là de la seule solution possible à la situation actuelle et à l'état présent des mœurs. Mieux vaut une loi humaine applicable qu'une loi idéale bafouée". Le docteur Bastide s'élève contre "les arguments inadmissibles qui assimilent l'interruption de grossesse à un meurtre", dénonçant une "hypocrisie odieuse" et une "affirmation sans fondements".

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L'Adoption de la Loi : Une Victoire Amère

Il est 3 h 40 passées, le 29 novembre 1974, lorsque Simone Veil rentre chez elle. Par 284 voix contre 189, ce qui restera comme “la loi Veil”, c’est-à-dire un texte qui allait dépénaliser l’avortement en France, vient d’être adopté. L’ancienne magistrate, devenue ministre de la Santé, n’habite pas très loin de l’Assemblée nationale. Sur le pas de sa porte, Simone Veil trouve un énorme bouquet de fleurs. Les fleurs sur le palier de Simone Veil venaient de Jacques Chirac. C’est lui, Premier ministre alors, qui avait suggéré à Valéry Giscard d’Estaing de nommer Simone Veil à la Santé. Mais sur le trajet, ceux qui la suivent et l’insultent sont aussi nombreux que celles qui l’attendent dans l’espoir de lui témoigner leur gratitude.

Le lendemain, c’est à l’Élysée qu’elle se rend, où l'attend Valéry Giscard d’Estaing après trois jours intenses d’affrontements parlementaires qui resteront mémorables. Car avant d'être définitivement adoptée en janvier 1975, la loi Veil dépénalisant l’avortement avait été arrachée aux députés au prix de débats pénibles. Si violents, même, que c’est cette loi, et ses trois jours de débats hystérisés, dont la mémoire affleure aujourd’hui à présent que les médias zooment sur la violence à l’Assemblée nationale sur fond de réforme des retraites. Par exemple dans la bouche de Dorothée Reignier, invitée des Matins, sur France Culture, le 15 février 2023 : novembre 1974 est resté comme une date historique non seulement pour l’avortement, mais aussi pour la violence en politique.

Conséquences et Héritage de la Loi Veil

La loi Veil dépénalise l'avortement sous certaines conditions, autorisant l'interruption volontaire de grossesse jusqu'à la dixième semaine. Elle marque une avancée considérable pour les droits des femmes, leur permettant de disposer de leur corps et de choisir si elles souhaitent ou non mener une grossesse à terme.

Cependant, la loi Veil n'est pas un droit absolu. Elle est présentée comme une solution de dernier recours, et son application est soumise à certaines conditions. De plus, les débats qu'elle a suscités ont révélé des fractures profondes au sein de la société française, et les oppositions à l'avortement persistent encore aujourd'hui.

La Loi Veil : Un Compromis et Non un Droit Absolu

Comme le souligne Bibia Pavard, historienne spécialiste de l'histoire de l'avortement, la loi Veil est une loi de compromis qui vise à reprendre le contrôle de la pratique de l'avortement, mais elle n'établit pas un droit absolu. Elle rappelle que tous les droits peuvent être supprimés brutalement ou entaillés petit à petit, indirectement.

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La Nécessité de la Vigilance et de la Défense des Droits

L'histoire de la loi Veil nous rappelle la nécessité de rester vigilant et de défendre les droits acquis. Les remises en question du droit à l'avortement dans certains pays, comme aux États-Unis avec l'annulation de l'arrêt Roe vs Wade, montrent que rien n'est jamais définitivement acquis et que la lutte pour les droits des femmes doit se poursuivre.

Les Témoignages et la Mémoire de l'Avortement Clandestin

Pour marquer l'anniversaire de la loi Veil, l'INA a lancé une collecte de témoignages de femmes ayant avorté, de femmes et d'hommes ayant pratiqué des avortements, parfois d'hommes ayant accompagné leurs compagnes. Ces témoignages poignants révèlent la réalité de l'avortement clandestin, les souffrances, les violences et les traumatismes vécus par les femmes.

Les Violences et les Risques de l'Avortement Illégal

Les témoignages recueillis mettent en lumière les violences qui ont redoublé les traumas de peur et de douleur. De nombreuses violences sexuelles ont eu lieu alors que les femmes étaient dans l'illégalité et en situation de grande vulnérabilité. Certaines femmes ont été laissées dans des conditions inhumaines, sans soins ni assistance.

Les risques pour la santé étaient également considérables. Les femmes recouraient à des méthodes dangereuses, comme l'auto-avortement par sonde ou toute sorte de matériel, fil électrique, queue de persil. Les risques étaient de l'hémorragie, à l'infection jusqu'à la septicémie et à la mort.

La Transmission de la Mémoire et la Lutte Contre le Tabou

Les témoignages recueillis par l'INA permettent de briser le tabou qui entoure l'avortement et de transmettre la mémoire de cette période sombre de l'histoire des femmes. Ils rappellent l'importance de ne pas oublier le passé et de continuer à lutter pour le droit à l'avortement libre et sûr.

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