Pablo Picasso, figure dominante de l'art du XXe siècle, a laissé derrière lui un héritage artistique immense et une famille complexe. Cet article explore les expériences et les perspectives de certains de ses enfants et petits-enfants, révélant les défis et les joies d'être liés à un tel géant.

Marina Picasso : Une Enfance Marquée par l'Indifférence et le Ressentiment

La petite-fille de Pablo Picasso, Marina Picasso, dresse un sombre tableau de son enfance. Ses souvenirs de son grand-père remontent à l’époque où, petite fille pauvre, elle se revoit faire le pied de grue devant les grilles de la villa du maître, à Cannes, lorsque son père, Paulo Picasso, l’emmenait pour réclamer des subsides à son propre père. « La Californie », cette grande villa du XIXe siècle, c’est ironiquement à elle, Marina Picasso, parmi la multitude d’héritiers, qu’elle est revenue. Elle avait alors une vingtaine d’années, et son premier geste a été de retourner vers le mur toutes les œuvres dont elle a aussi hérité de l’artiste. Par pur ressentiment, a-t-elle confié au New York Times.

Le poids de son héritage, elle s’en était déjà en partie délesté psychologiquement en publiant ses mémoires en 2001, Picasso : mon grand-père, où elle révélait, après quinze ans de thérapie, ses vérités sur un clan désuni et la peine que lui a causée l’indifférence de son grand-père. A 64 ans, elle fait aujourd’hui savoir qu’elle se prépare à un détachement plus matériel, sonnant et trébuchant, de ses racines : la mise en vente de nombreuses œuvres de Picasso restées en sa possession.

Ce n’est en soi pas tout à fait une nouveauté : comme les autres héritiers du peintre, Marina Picasso se déleste régulièrement d’œuvres, pour vivre et financer ses projets. Depuis la mort, en 2008, de son marchand, le Suisse Jan Krugier, qui s’était chargé de la mise en vente de la plupart de ses pièces les plus prestigieuses, elle a tenté plusieurs stratégies sur le marché de l’art, rappelle le New York Times. En 2013, elle a ainsi mis aux enchères conjointement deux peintures de premier plan (dont Femme assise en robe grise, vendu 6,8 millions de dollars), puis en 2014, elle a présenté toute une collection de dessins de nu - dans les deux cas chez Sotheby’s.

Afin de rompre avec toute tradition familiale, l’héritière envisage cette fois de gérer ses futures ventes à sa manière : en se passant des intermédiaires et de leurs commissions. Ainsi compte-t-elle céder en vente directe « au cas par cas, selon ses besoins ». Par cette prise en main, elle semble vouloir accélérer le mouvement, ce qui ne va pas sans nourrir craintes et fantasmes dans le milieu - la plus grande peur étant qu’elle inonde le marché, faisant baisser les prix au passage. Si elle n’a pas de liste prédéfinie des pièces qu’elle compte vendre, Marina Picasso se prononce sur deux choses : la rumeur selon laquelle elle va vendre la villa du peintre est fausse ; par ailleurs, elle sait quel est le premier tableau dont elle souhaite se débarrasser aujourd’hui : La Famille, un grand portrait de sa propre famille peint en 1935 sur un fond désertique - dans un style réaliste assez inhabituel. « Il est symbolique car je suis née dans une grande famille, mais cette famille n’en était en réalité pas une », a confié l’héritière.

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« Je n’avais pas de grand-père » Son père était le fils de Picasso et de sa première femme, la danseuse russe Olga Khokhlova. Selon elle, celui-ci servait à Picasso de chauffeur ou d’homme à tout faire. Puis ses parents se sont séparés : « J’ai très peu vu mon père. Je n’avais pas de grand-père. » Marina Picasso assure qu’elle ne possède aucune photo d’elle en compagnie de son grand-père, et qu’elle n’a pas eu la moindre de ses œuvres avant sa mort. Elle se souvient qu’il lui arrivait de lui dessiner des fleurs sur des feuilles en papier, mais on ne la laissait pas les garder.

Cette sensation d’être mise au ban de la famille s’est encore accrue chez Marina Picasso lorsque Jacqueline Roque, la seconde femme de l’artiste, a interdit à son frère, Pablito, de se rendre aux obsèques de son grand-père. Quelques jours plus tard, celui-ci se suicidait, à 24 ans, en ingérant de l’eau de Javel.

A l’issue des luttes d’héritage, un cinquième de ses biens furent finalement attribués à Marina Picasso, rappelle le New York Times - soit 10 000 œuvres : quelque 300 tableaux, et des céramiques, dessins, esquisses ou sculptures. « Les gens me disent que je devrais être contente d’avoir touché cet héritage, et je le suis. Mais c’est un héritage dépourvu d’amour », explique-t-elle. « Cela a été très difficile de porter ce célèbre nom et d’avoir eu autant de difficultés financières. Je pense que c’est pour cela que j’ai développé une fibre humaine et le besoin d’aider les autres. »

L’argent tiré de ce pesant héritage, elle compte d’ailleurs l’utiliser pour développer ses actions philanthropes en France, en Suisse et au Vietnam. Cette mère de cinq enfants, dont trois adoptés au Vietnam, a fait don en 2014 de 1,5 million d’euros à la Fondation Hôpitaux de Paris, Hôpitaux de France, dont une partie finance une unité d’urgence psychiatrique pour adolescents à Marseille. Elle est également impliquée dans un projet d’aide aux personnes âgées hospitalisées pour de longs séjours, précise le New York Times. « Désormais, je vis au présent, dit-elle. Le passé est derrière moi. Mais je n’oublierai jamais, jamais. Je respecte mon grand-père et sa stature en tant qu’artiste. J’étais sa petite-fille et son héritière, mais je n’ai jamais eu de place dans son cœur. »

Paloma Picasso : Un Héritage "Lourd mais Plein d'Amour"

Paloma Picasso, dernière des quatre enfants de Pablo Picasso, née de son union hors mariage avec Françoise Gilot, a décrit vendredi sur France Inter l'héritage « lourd mais plein d'amour » de son père, dont on commémore samedi les 50 ans du décès. Interrogée sur l'héritage du monument de la peinture mondiale, cause de « souffrance » pour nombre de ses descendants, « je dirais qu'il est lourd mais qu'il y avait beaucoup d'amour derrière », a répondu la femme d'affaires âgée de 73 ans.

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Celle qui s'est construit une image d'icône de la mode aux lèvres rouges et aux yeux charbonneux, créatrice de parfums, robes et accessoires de mode, a qualifié sa relation avec son père, pour lequel elle a posé, d'« absolument magique et merveilleuse » pendant son enfance. « Petite fille très silencieuse », elle était « autorisée » à rester dans l'atelier du maître, fumeur invétéré de Gitane, qui lui fabriquait de « petits personnages à colorier » avec les paquets vides.

Pourtant, depuis deux ans, la fille de Pablo Picasso se doit d'écrire un nouveau chapitre de sa vie. Elle doit diriger la succession, Picasso, c'est-à-dire gérer le droit moral sur l'œuvre de son père et lutter contre les faux. Quant à sa mère, Françoise Gilot, elle est morte à l'âge de 101 ans, elle était peintre, elle aussi, laissant un travail magistral si mal connu en France. Gilot, l'amante qui a dit non à Picasso, qui l'a quittée, résolue à devenir une artiste à part entière. Alors voilà Paloma, seule, face à ses deux légendes du XXe siècle et à leur œuvre colossale, à nous, il reste les tableaux, à elle, il reste la cigarette dans le cendrier, la lumière du soir, les pinceaux éparpillés. Les couleurs à mélanger, le sol à balayer, la joie et la fièvre des ateliers de Françoise Gilot et de Pablo Picasso qui furent des lieux de vie dans lesquels Paloma a grandi.

Paloma Picasso déclare à Sonia Devillers qu'on dit toujours que Picasso est le plus grand peintre du XXe siècle, mais il est aussi le plus grand des sculpteurs du XXe siècle, avec une grande variété de matériaux. Sa fille explique qu'il partait par exemple de céramiques ou de taules qui pouvaient ensuite devenir des bronzes ou du béton. Beaucoup de ces sculptures sont comme des personnages de son enfance, "on vivait avec les sculptures comme on vivait avec le reste de la famille, avec les amis de mon père, comme on trouvait normal de voir Jean Cocteau passer, se mettre à jouer d'un xylophone qui traînait quelque part dans l'atelier, puis d'autres personnages comme Jacques Prévert, tout ça, c'étaient mes oncles, disons".

Ses souvenirs prennent notamment place dans l'atelier de Cannes, après la séparation de ses parents, Françoise Gilot et Pablo Picasso, lorsque père, fils et fille, descendaient par le Train bleu de Paris vers la Côte d'Azur pour les vacances. Picasso prenait aussi des jouets de ses enfants pour créer, comme cette célèbre chèvre qui devint ensuite un bronze. Paloma Picasso : "Mon père s'amusait beaucoup, parce qu'à un moment, on a eu une vraie chèvre et donc il ne trouvait rien de plus drôle que d'attacher la vraie chèvre à la chèvre en bronze, et donc évidemment on avait tout à fait le droit de monter dessus, descendre jouer avec tous ces bronzes, l'avantage des bronzes, c'est que ce n'est pas cassable."

Paloma Picasso dira un peu plus loin dans cet entretien qu'il n'était certes pas facile d'être la fille de Picasso, mais il n'était pas plus simple d'être celle de Françoise Gilot, grande peintre également, et qui dans la mémoire collective reste celle qui aura osé dire non à Picasso, et le quitter.

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Claude Ruiz Picasso : Gardien de l'Héritage et de l'Authenticité

Claude Ruiz Picasso, fils du peintre espagnol Pablo Picasso, est décédé, a annoncé jeudi 24 août son avocat Jean-Jacques Neuer dans un communiqué à l'AFP. Claude Ruiz Picasso avait été administrateur de 1989 à 2023 de la succession Picasso, qui gère les droits liés à l'artiste et son oeuvre. En juillet dernier, il avait souhaité se retirer et laisser sa place à sa soeur Paloma, laquelle avait été désignée administratrice de la plus importante succession artistique au monde.

La succession Picasso détient le monopole des droits d'auteur et de reproduction des oeuvres de Picasso, ainsi que les droits de la personnalité, le droit moral et droits de la marque. Elle délivre également des certificats d'authentification et de lutte contre les faux, en intentant régulièrement des actions en justice.

Il était le plus jeune fils de Pablo Picasso, lequel a eu quatre enfants : Paul, son fils aîné, né de son union avec Olga Khokhlova et mort en 1975 ; Maya, fille de Marie-Thérèse Walter, disparue en 2022, et enfin Claude et Paloma, fruits de ses amours avec la Française Françoise Gilot.

Née Marie-Françoise Gilot, la mère de Claude Ruiz Picasso est la fille d'Emile Gilot, un chimiste fondateur des Parfums Gilot et de Madeline Renoult. Elle n'avait que 21 ans lorsqu'elle avait la rencontre de Pablo Picasso, en mai 1943. Lui était alors âgé de 61 ans et était l'amant de Dora Maar, une photographe et artiste française. Pendant neuf ans, de 1944 à 1953, ils avaient vécu une histoire passionnée qui avait donné naissance à leurs deux enfants, Claude, né en 1947 et Paloma, née en 1949. Surnommée "la femme qui dit non" par le peintre, elle l'avait quitté pour s'installer à Paris avec leurs deux enfants, avant de partir vivre aux Etats-Unis deux ans plus tard.

Maya Widmaier-Picasso : Une Jeunesse Enchantée au Côté de son Père

Maya Widmaier-Picasso. J’ai eu à la fois la veine et la déveine de naître en 1935, quand mon père avait 54 ans. Il avait déjà un fils avec Olga, Paulo, mon aîné de quatorze ans. J’étais une fille, il s’attendait à un garçon mais ce fut pour lui comme un éblouissement. Appelée Maria, Maria de la Concepcion, en référence à sa petite soeur disparue, j’ai été la fille d’un homme qui n’avait plus 20 ans.

D’emblée, lorsque je pense à lui, avec lequel j’ai joué, je peux le dire, de 4 à 20 ans, me reviennent les blagues qu’il faisait, les bêtises qu’il multipliait et les chansons qu’il chantait. Quand j’ai voulu partir faire ma vie, cela l’a rendu fou furieux et l’a fait gueuler tant et plus. Et puis cela s’est calmé. Mais j’ai connu, au côté de mon père, une jeunesse enchantée. Né en 1881, il jouait au piano avec ma grand-mère maternelle, née, elle, en 1870. Bercée de toutes les chansons qu’ils connaissaient et chantaient ensemble, toutes les chansons du début du siècle, je vivais, avec eux et grâce à elles, en 1900.

Non seulement je le voyais mais je vivais avec lui. D’abord, à 2 ans, sur la Manche, puis à Royan. Puis il y a eu la guerre. Et, à 10 ou 12 ans, j’ai vécu à Biarritz. Claude et Paloma sont nés à cette époque. Douze et quatorze ans après moi. Mon père était heureux de voir ses enfants, de nous voir manger et jouer autour de lui. Le temps passant, cela ne dura évidemment pas. Après les séparations, nous continuions à venir passer les étés et Noël à la maison. Papa n’a jamais repoussé l’invasion, si j’ose dire, de ses enfants. En fait, nous étions, avant l’heure, une famille recomposée.

Je me souviens que, un jour, mon père, qui avait levé la main sur moi, a dit “merde” puis s’est arrêté en ajoutant “pardon”. Il portait alors, pendant la guerre, des chemises taillées par ma mère dans des toiles de parachute. Il faisait mes dessins sur mon cahier pour le professeur pendant que je faisais mes devoirs de latin et il récoltait de très mauvaises notes. “A refaire !” avait été le commentaire à l’école.

Pour mon père, elle était la femme la plus belle, la plus intelligente et la plus étourdissante qu’il avait rencontrée dans sa vie. Papa était marié à Olga Khokhlova, mère de Paulo, lorsqu’il a rencontré, devant les Galeries Laffayette, cette beauté blonde, sportive, douce, au teint frais et aux yeux clairs, qui avait pour nom Marie-Thérèse Walter. Elle n’était pas très instruite. Beaucoup plus jeune que lui, elle se pliait à ses volontés. Je me souviens avoir vu papa, à plusieurs reprises, à genoux devant ma mère et aussi aller avec elle aux vêpres ou à ma première communion.

Olivier Widmaier Picasso : La Transmission de la Mémoire et l'Expertise de l'Œuvre

Olivier Widmaier Picasso. Ma mère, Maya, n’a jamais été investie de mission officielle. Elle raconte, d’elle-même, de façon très instinctive, les souvenirs heureux et d’autres qui le sont moins, qui nous ont tous nourris de façon naturelle. Dans notre famille, la transmission ne s’est pas faite par le grand-père. Mais par sa fille, ma mère, qui a une mémoire très vivante et connaît parfaitement son oeuvre, dont elle est effectivement, aujourd’hui, une experte. Connue et reconnue.

Non, jamais. Tout est dans ma tête et tout y reste. La chose, en fait, est venue insidieusement. J’ai lu tous les livres sur mon père, et il n’en manque pas. Je l’ai vu à l’oeuvre. J’ai rencontré tous ses compagnons, des artistes comme Cocteau, Braque, Miró, que j’ai connus dans leur intimité. J’ai fréquenté leurs descendants, ainsi que la gouvernante Inès Sassier, le chauffeur Marcel Boudin, les marchands de mon père.

Oui. Tout. J’ai vécu avec tout le monde. Avec maman, bien sûr. J’ai aussi vécu avec Françoise, avec Jacqueline, qui ont partagé sa vie par la suite. Je m’entendais très bien avec toutes les deux. J’ai aussi connu Dora Maar, sa compagne après maman, que j’appelais “la dame baveuse” car elle n’arrêtait pas, pour se rendre plus attirante auprès des hommes, de se lécher et pourlécher les lèvres. Gosse, cela m’intriguait et me fascinait. J’ai tout vu. Sauf Olga.

Marie-Thérèse a fait renaître Pablo. L’homme et l’artiste. Elle lui a inspiré un retour à la sculpture et à la gravure. Quand Pablo rencontre Marie-Thérèse, en 1927, il est au bout d’une sorte d’exploration néoclassique avec Olga et d’un compagnonnage de proximité avec les surréalistes. Et jusqu’en 1935, il va y avoir une période de huit années de renaissance de Picasso. Marie-Thérèse, qui était son modèle, devient sa muse. Sa peinture explose. Des dizaines de portraits fleurissent. Il redéfinit la sculpture. Et, en 1932, lors d’une grande exposition à Paris, on découvre ses tableaux cubistes, sa période bleue, sa période rose, on retrouve les tableaux d’Olga, ces portraits d’une femme blonde que personne ne connaît car Picasso, toujours marié à Olga, n’a rien strictement dit.

Il y a, dans la vie de mon grand-père, un moment très important. C’est le 24 décembre 1934. Lorsque ma grand-mère, Marie-Thérèse, lui annonce qu’elle est enceinte. Il lui dit, rapporté par elle : “C’est le plus beau jour de ma vie, demain je divorce.” Le divorce était alors autorisé en Espagne et il aurait pu le faire. Mais il ne l’a pas fait sur-le-champ. Et après, il n’a plus pu car le général Franco, arrivé au pouvoir, a aboli le divorce. De là, jour où il pense que la situation va se clarifier, tout va, en fait, devenir plus complexe. Et Picasso reste un modèle de personnage libéré de toutes contraintes sociales.

Pour nous, ce sont des photos de famille, des portraits de famille. Pour ma mère, l’argent n’a jamais représenté grand-chose. Ce n’est pas une valeur primordiale. Un portrait de ma mère, fût-il vendu très cher, c’est pour moi un portrait de ma mère. Avec ses seins en pomme que mon père adorait. J’ai un rapport purement affectif avec la peinture de papa. Je ne veux pas savoir que cela vaut tant et tant. Je reste épatée par son travail, surtout quand je me souviens d’avoir entendu, alors que j’étais gamine, que mon père était un fumiste, surtout quand j’entends encore dire aujourd’hui, face à un gosse qui exécute des gribouillis : “Tiens, il fait du Picasso !”

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