Benjamin Stora, figure emblématique de l'histoire franco-algérienne, est bien plus qu'un simple historien. Son parcours, profondément marqué par l'exil et l'engagement politique, en fait un témoin privilégié des complexités de la mémoire et de l'identité. Né à Constantine en 1950, son enfance bascule en 1962 lorsque sa famille, juive d'Algérie, est contrainte de quitter son pays natal à la veille de l'indépendance. Cet arrachement, vécu à l'âge de 12 ans, va façonner son destin et le conduire à consacrer l'essentiel de son œuvre à l'étude de l'Algérie et des relations franco-algériennes.

Un Enfant de Constantine : Entre Traditions et Modernité

Benjamin Stora naît dans une famille juive d'Afrique du Nord, enracinée en Algérie depuis près de 2000 ans. Son père, Elie Stora, originaire des Aurès, est un vendeur de semoule érudit en droit musulman et en littérature arabe. Sa mère, Marthe Zaoui, issue d'une famille de bijoutiers constantinois, travaille dans l'atelier familial. Cette double origine, berbère pour le père et arabe pour la mère, reflète la diversité de la communauté juive d'Algérie, où se côtoient traditions ancestrales et influences culturelles multiples.

Dans le Constantine des années 1950, Benjamin grandit au sein d'un quartier judéo-musulman, bercé par les sonorités des chants religieux juifs et coraniques. Il est marqué par les odeurs de l'atelier d'orfèvrerie de son arrière-grand-père, symbole d'une enfance dorée, mais aussi par l'odeur de la poudre lors de l'offensive du Nord-Constantinois en 1955, qui le confronte brutalement à la réalité de la guerre.

La famille Stora, bien que fidèle aux traditions et aux amitiés partagées avec la communauté musulmane, est également marquée par les discriminations et les persécutions. Les lois antisémites du régime de Vichy dans les années 1940 entraînent la confiscation des biens du grand-père paternel. La guerre d'Algérie, dans les années 1950, voit un oncle être assassiné. Ces événements tragiques, cumulés à l'incertitude quant à l'avenir des Juifs dans une Algérie indépendante, conduisent la famille à prendre le chemin de l'exil en juin 1962.

L'Exil et la Construction d'une Identité

L'arrivée en France est un choc pour le jeune Benjamin. La famille est d'abord logée dans un entrepôt insalubre du XVIe arrondissement de Paris, puis dans un HLM à Sartrouville. Le père, Elie Stora, peine à retrouver un emploi, tandis que la mère, Marthe Zaoui, est plongée dans la mélancolie. Benjamin, quant à lui, est confronté à l'antisémitisme et à la nécessité de s'intégrer à une société qui ignore souvent son histoire et sa culture.

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Malgré les difficultés, Benjamin s'adapte et s'intègre progressivement. Il découvre la liberté, le sport, la musique et la culture ouvrière de Sartrouville. Il s'éloigne de ses parents et de la religion, mais sans jamais renier son passé. Il comprend qu'il vaut mieux taire ses origines, oublier ses coutumes algériennes, se conduire en bon petit Français. Il s'efforce de parler un français sans accent, comme le lui rappelle régulièrement sa mère.

Mai 68 marque un tournant dans sa vie. Il s'engage dans l'Organisation communiste internationaliste (OCI), d'obédience trotskiste, et milite aux côtés de Jean Grosset et d'autres jeunes de sa génération. L'engagement politique lui permet de concilier l'universel et le singulier, de se sentir à la fois Français et Algérien, juif et révolutionnaire.

L'Historien Engagé : Entre Mémoire et Histoire

Après des études d'histoire à l'université de Nanterre, Benjamin Stora se spécialise dans l'étude de l'Algérie et des relations franco-algériennes. Il réalise une thèse sur le nationaliste algérien Messali Hadj, sous la direction de Charles-Robert Ageron. Il en donne une image beaucoup plus objective que ce qu'on savait de lui, note l'historien Mohammed Harbi, deuxième grande figure, avec Ageron, à laquelle Benjamin Stora se réfère sans cesse.

Son travail d'historien est marqué par un engagement profond en faveur de la reconnaissance de la mémoire des victimes de la colonisation et de la guerre d'Algérie. Il dénonce les silences, les tabous et les mémoires mensongères qui entravent la réconciliation entre la France et l'Algérie. Son ouvrage La Gangrène et l'Oubli, publié en 1991, marque une étape importante dans la prise de conscience de ces enjeux.

Au fil des années, Benjamin Stora devient une figure incontournable du débat public sur la mémoire de la colonisation et de la guerre d'Algérie. Il publie de nombreux ouvrages, réalise des films et participe à des colloques internationaux. Ses travaux suscitent parfois des controverses, mais ils contribuent à éclairer les complexités de l'histoire franco-algérienne et à encourager le dialogue entre les deux pays.

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Une Histoire Personnelle au Service de la Mémoire Collective

En 2003, Benjamin Stora publie La Dernière Génération d'Octobre, un récit autobiographique dans lequel il revient sur son engagement politique et son parcours personnel. Pour la première fois, il dit « je », et explore les liens entre sa propre histoire et la mémoire collective de la colonisation et de la guerre d'Algérie.

Dans son livre L'Arrivée. De Constantine à Paris (1962-1972), paru en 2023, il raconte le départ de sa famille d'Algérie et son arrivée en France, à travers le regard d'un enfant de 12 ans. Il évoque la tristesse de ses parents, les difficultés d'intégration, la découverte de l'antisémitisme et l'émergence d'une nouvelle identité.

En partageant son histoire personnelle, Benjamin Stora contribue à humaniser la mémoire de la colonisation et de la guerre d'Algérie. Il montre que derrière les grandes dates et les événements historiques, il y a des hommes et des femmes qui ont souffert, qui ont été déracinés, mais qui ont aussi su se reconstruire et trouver leur place dans une nouvelle société.

Un Héritage Complexe et Nuancé

L'œuvre de Benjamin Stora est immense et diverse. Elle comprend des ouvrages universitaires, des essais grand public, des films documentaires et des rapports commandés par les pouvoirs publics. Ses travaux portent sur des thèmes variés tels que l'histoire de l'immigration algérienne en France, le nationalisme algérien, la guerre d'Algérie, la mémoire de la colonisation et les relations franco-algériennes.

Benjamin Stora est un historien engagé, qui n'hésite pas à prendre position sur les questions d'actualité. Il a soutenu les candidatures de Ségolène Royal en 2007 et de François Hollande en 2012. Il a participé au projet de la Maison de l'histoire de France et a été nommé président du Conseil d'orientation de l'établissement public du palais de la Porte Dorée, incluant la Cité nationale de l'histoire de l'immigration.

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En janvier 2021, il remet un rapport sur la mémoire de la colonisation et de la guerre d'Algérie, commandé par le président de la République Emmanuel Macron. Ce rapport, intitulé France-Algérie : Les passions douloureuses, propose des pistes pour apaiser les mémoires et favoriser la réconciliation entre les deux pays.

L'héritage de Benjamin Stora est complexe et nuancé. Il est à la fois un historien rigoureux, un intellectuel engagé et un témoin privilégié de l'histoire franco-algérienne. Son œuvre contribue à éclairer les enjeux de la mémoire, de l'identité et de la réconciliation, et à encourager le dialogue entre les cultures et les communautés.

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