L'abandon d'enfants, une pratique répandue en Europe pendant l'époque moderne et au XIXe siècle, a suscité de nombreuses questions sur ses causes, la prise en charge des enfants et leur place dans la société. Aujourd'hui, les historiens se penchent sur ce phénomène, réalisant de nombreuses études en France et en Europe.

L'ampleur de l'abandon d'enfants

À Rennes, Sonoko Fujita a étudié les registres de l'hôpital Saint-Yves, où les enfants abandonnés étaient recueillis, se concentrant sur la période 1770-1789. Cette période est particulièrement intéressante en raison de l'augmentation considérable du nombre d'enfants accueillis et de l'amélioration progressive des conditions d'accueil. Les enfants illégitimes, ou bâtards, constituaient l'essentiel de ces cohortes d'abandonnés. Trois procédures judiciaires permettent de mieux cerner les pratiques de l'époque : une affaire à Fougères en 1769 concernant l'envoi de nouveau-nés à Paris, et deux affaires portées devant le Présidial de Rennes en 1781, témoignant de la lutte du Procureur du Roy de police de Rennes contre les administrateurs de l'hôpital Saint-Yves et contre les sages-femmes et nourrices de la paroisse Saint-Hélier de Rennes.

Les registres d'admission de l'hôpital Saint-Yves de Rennes distinguent les enfants légitimes des enfants illégitimes. Contrairement à de nombreux hôpitaux, l'abandon n'y était pas anonyme, ce qui permettait de faire cette distinction. Entre 1770 et 1779, l'hôpital accueillait entre 88 et 108 enfants illégitimes par an, soit environ 60 % des abandonnés. À partir de 1780, les effectifs ont augmenté, approchant les 200 en 1780 et 1781. Au total, 2554 enfants naturels sont arrivés entre 1770 et 1789, auxquels il faut ajouter une partie des 369 enfants d'origine inconnue, soit une moyenne approximative de 64 %.

Le nombre d'enfants légitimes reçus à l'hôpital était variable, leur abandon étant lié à la maladie, à la mort des parents ou à la misère due aux crises économiques. Fujita a trouvé une corrélation entre le prix du seigle et les abandons d'enfants légitimes. Les enfants illégitimes étaient essentiellement des nouveau-nés abandonnés dès la naissance, leur nombre restant à peu près constant, avec une augmentation à partir de 1779. Fujita estime que 70 % des enfants illégitimes étaient des nouveau-nés et que 90 % des nouveau-nés étaient illégitimes.

À Saint-Malo, l'hôpital accueillait 21 bâtards nouveau-nés en 1770, soit 67 % du total des enfants, et 49 en 1781, soit 71 % du total. À Limoges, le pourcentage d'enfants illégitimes abandonnés ne dépassait pas 30 %. Pour Antoinette Chamoux, à Reims, « Abandons d’enfants et naissances illégitimes sont directement liés », tandis qu'à Paris, Claude Delaselle note que « les enfants exposés et les enfants illégitimes sont abandonnés essentiellement pendant le premier mois ». Ces constatations montrent que la conjoncture économique n'est pas la seule cause de l'abandon de ces enfants et que l'organisation de la société joue un rôle important.

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Les causes de l'abandon

Dans la société d'Ancien Régime, la femme devait arriver vierge au mariage et être fidèle pour préserver la pureté du lignage. La mère d'un bâtard perdait son honneur, déshonorant toute sa famille. L'honneur était une notion extrêmement importante, et même si elle s'est dévaluée au cours du XVIIIe siècle, l'enfant bâtard restait une menace. Accuser une femme d'être « une faiseuse de bâtards » restait une injure grave. C'est pourquoi l'enfant illégitime était souvent abandonné à la naissance, après un accouchement secret.

L'admission de l'enfant à l'hôpital Saint-Yves était gérée par l'économe, qui négociait parfois directement avec la mère ou par l'intermédiaire d'une sage-femme. Il fallait donner le nom de la mère, faire baptiser l'enfant et verser le prix de l'admission. En 1770, le prix était de 70 livres pour les enfants nés à Rennes, de 100 livres pour ceux du diocèse et de 150 livres pour ceux étrangers au diocèse, augmentant en 1773. Peu d'enfants étaient accueillis gratuitement.

Contrairement à d'autres villes, il n'y avait pas de tour d'abandon à Rennes. L'accueil des enfants illégitimes était un service payant pour décharger d'un fardeau. Les registres montrent que les géniteurs n'étaient pas forcément dans le besoin et que les pères n'étaient pas systématiquement inconnus et absents.

La destination des enfants abandonnés

Fujita a étudié quatre grosses paroisses rennaises, montrant que de nombreux nouveau-nés illégitimes ne restaient pas avec leur mère et n'étaient pas envoyés à l'hôpital. Une pratique répandue était l'envoi des nourrissons à Paris, où l'Hôpital des Enfants-Trouvés était surchargé d'enfants venant de province. A Reims, les nourrissons sont envoyés à Paris jusqu’en 1779. En 1777, une lettre circulaire demandait de veiller à ce que les enfants ne soient plus envoyés à Paris. En 1779, un arrêt du Conseil du Roi interdisait de transporter les enfants de province vers l'Hôpital des Enfants-Trouvés. Fujita observe alors une nette augmentation du nombre des nouveau-nés illégitimes accueillis à l'hôpital Saint-Yves de Rennes, à partir de 1780, qu'elle attribue, au moins en partie, à cette interdiction.

L'affaire Jeanne Brillet

Une procédure poursuivie entre 1769 et 1774 contre Jeanne Brillet, sage-femme à Fougères, renseigne sur les pratiques en Pays rennais. Elle était accusée de faire conduire des enfants à Paris contre de l'argent. Des témoignages donnent un aperçu des conditions du transport. Elle affirmait les faire porter à l’Hôtel Dieu aux enfants trouvés à Paris, ce qu'elle faisait depuis vingt-cinq ans. Bien qu'il n'y ait pas de sentence dans la procédure, elle a été emprisonnée pendant plusieurs années.

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La lutte contre les abandons illégaux

En 1781, le Procureur du Roy de police de Rennes luttait contre les sages-femmes et nourrices qui pratiquaient l'abandon illégal d'enfants. Il est improbable que cette mise en nourrice à forfait se pratique exclusivement dans la paroisse Saint-Hélier. En l'absence de procédure, ce mode d'abandon reste presque invisible, à moins d'examiner très attentivement les registres paroissiaux. La nourrice n'est pas ici une nourrice allaitante, régulièrement rétribuée, mais une nourrice sèche, femme parfois âgée, toujours de très modeste condition, qui reçoit l'enfant contre un forfait.

Les abandons d'enfants à Reims aujourd'hui

Malheureusement, l'abandon d'enfants est toujours une réalité aujourd'hui. En mai 2024, quatre enfants âgés de 2 à 6 ans ont été découverts dans un appartement vide et sale à Reims, délaissés par leur mère et son compagnon. Les enfants vivaient dans des conditions d'hygiène épouvantables, avec des couches sales et des excréments jonchant le sol. Le réfrigérateur était vide. La mère et son compagnon ont été arrêtés et les enfants ont été confiés à l'Aide sociale à l'enfance. Cette affaire met en lumière les difficultés sociales et psychologiques qui peuvent conduire à l'abandon d'enfants, et la nécessité d'une prise en charge rapide et efficace de ces enfants vulnérables.

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