Emmanuelle Riva, une des plus grandes comédiennes françaises, s'est éteinte le vendredi 27 janvier 2017, à l'aube de ses 90 ans, des suites d'un cancer qu'elle combattait en secret depuis quatre ans. Son décès a plongé le monde du cinéma et du théâtre dans le deuil, saluant la mémoire d'une artiste à la carrière riche et variée, marquée par des choix audacieux et une présence magnétique.
Des Débuts au Théâtre Révélés par Hiroshima mon amour
Née Paulette Riva le 27 avril 1927 à Cheniménil, dans les Vosges, Emmanuelle Riva grandit à Remiremont au sein d’une famille prolétaire d’origine italienne. Promise à une carrière de couturière, sa passion précoce pour le théâtre la détourne de ce destin. En 1953, elle quitte ses Vosges natales pour Paris, où elle intègre l'École de la rue Blanche. Elle y suit l'enseignement de Jean Meyer, de la Comédie-Française, et fait ses débuts sur scène dès l'année suivante.
Après une première apparition au cinéma dans Les Grandes Familles de Denys de La Patellière en 1958, c'est Alain Resnais qui la révèle au grand public en 1959 en lui offrant le rôle principal d'Hiroshima mon amour, sur un scénario de Marguerite Duras. Ce film-charnière, explorant les traumatismes de la Seconde Guerre mondiale à travers la rencontre d'une actrice française et d'un architecte japonais, impose Emmanuelle Riva comme une figure singulière du cinéma français. Sa voix et son physique bouleversent les cinéphiles. La même année, elle tourne Kapo de Gillo Pontecorvo, un film controversé traitant d'un sujet proche.
Une Carrière Éclectique Entre Cinéma et Théâtre
Dans les années 1960, Emmanuelle Riva enchaîne les collaborations avec de grands réalisateurs. Jean-Pierre Melville l'engage pour Léon Morin, prêtre en 1961, et Georges Franju lui offre le rôle-titre de Thérèse Desqueyroux en 1962, une interprétation pour laquelle elle reçoit le Prix d'interprétation féminine à la Mostra de Venise.
Tout au long de sa carrière, Emmanuelle Riva alterne entre le cinéma et le théâtre, privilégiant les œuvres qui l'inspirent et refusant les rôles qui ne la touchent pas. Au théâtre, elle travaille sous la direction de Claude Régy, Jacques Lassalle, Marcel Maréchal et Copi. Au cinéma, elle apparaît dans des films hors des sentiers battus, comme J'irai comme un cheval fou d'Arrabal (1973), Les Yeux, la bouche de Marco Bellocchio (1982), et Liberté, la nuit de Philippe Garrel (1983).
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Dans les années 80, elle apparaît dans les réalisations d'auteurs réputés difficiles à l'instar de Liberté, la nuit de Philippe Garrel et Les Yeux, la bouche de Marco Bellochio.
La Consécration Tardive avec Amour
Après une période plus discrète, Emmanuelle Riva connaît une consécration internationale tardive en 2012 grâce au film Amour de Michael Haneke, où elle incarne une femme atteinte de paralysie aux côtés de Jean-Louis Trintignant. Son interprétation poignante lui vaut le César de la meilleure actrice en 2013 et une nomination aux Oscars. Le film lui-même remporte la Palme d'or à Cannes, le César du meilleur film et l'Oscar du meilleur film étranger.
Malgré la maladie, Emmanuelle Riva continue de travailler jusqu'à la fin de sa vie. Elle tourne un film en Islande l'été précédant son décès et lit de nombreux projets.
Une Voix Inoubliable
Au-delà de ses talents d'actrice, Emmanuelle Riva était également connue pour sa voix unique et reconnaissable entre toutes. Une voix douce, précise, marquée par la douleur, mais aussi par la liberté et l'intelligence. Elle a prêté sa voix à de nombreux projets radiophoniques pour France Culture, où elle se sentait chez elle. Elle y a enregistré des lectures de textes de Marguerite Duras, Charlotte Delbo et Virginia Woolf, entre autres.
Blandine Masson, qui dirige le service des fictions de la chaîne, témoigne : « Emmanuelle Riva se sentait chez elle à la radio, car pour elle la radio était l'égale du cinéma et du théâtre. Elle y a prêté la même attention et la même intensité. Elle avait une voix magnétique, de celles dont on se souvient et elle savait jouer avec le micro. Elle était d'une rigueur et d'une exigence extrêmes, ne laissant rien au hasard, travaillant sans relâche sur un texte. »
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Une Femme Discrète et Engagée
Emmanuelle Riva était une femme discrète, attachée à ses racines vosgiennes. Elle aimait la nature, les animaux et la simplicité de la vie. Elle était également une artiste engagée, passionnée par la littérature et la poésie. Elle a réalisé un reportage photo à Hiroshima qui a été publié sous forme de livre.
Elle haïssait la rapidité de l'époque, la fast-food et la fast-information. Elle préférait l'éclipse à l'obligation de jouer des coudes pour exister. « Je me suis toujours reproché de ne pas être totalement dans la course », disait-elle.
Héritage et Hommages
Le décès d'Emmanuelle Riva a suscité une vague d'émotion et d'hommages dans le monde entier. De nombreuses personnalités du cinéma, du théâtre et de la culture ont salué sa mémoire et son talent exceptionnel.
François Hollande a déclaré qu'Emmanuelle Riva avait « profondément marqué le cinéma français, qu'il s'agisse, avec Hiroshima mon amour, d'invoquer une mémoire blessée ou, avec Amour, d'évoquer la fin de la vie ». Audrey Azoulay, ministre de la Culture, a souligné qu'elle avait « incarné de façon singulière tous les visages de l'amour, tout au long d'une vie dédiée aux plus grands auteurs ».
Emmanuelle Riva laisse derrière elle une œuvre riche et diverse, qui témoigne de son talent, de son engagement et de sa sensibilité. Elle restera dans les mémoires comme une des plus grandes actrices françaises de sa génération, une voix inoubliable qui a marqué à jamais l'histoire du cinéma et du théâtre.
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Vie Privée
On ne sait rien de plus de la vie privée d'Emmanuelle Riva et c'est très bien ainsi. Rien, sauf qu'elle était une grande voyageuse, souvent solitaire, et parfois avec un appareil photo, avant l'ère du numérique. A Hiroshima, elle a ainsi beaucoup marché dans la ville, avec un «Ricohflex d'occasion très lourd» qui lui avait permis de photographier tout ce qui la sollicitait : la précarité de la vie treize ans après la bombe.
Elle n'a jamais eu d'enfants. « Pourquoi me serais-je ligotée avec un mari, et des enfants ? », avait-elle confié en 2012 à Libération.
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