Introduction
Le statut de l’embryon et du fœtus suscite d'intenses débats dans les sciences sociales, la philosophie, l'éthique et le droit. L'émergence de nouvelles techniques médicales, notamment dans le domaine de la procréation médicalement assistée (PMA), relance ces réflexions et soulève des questions complexes quant à la définition et à la protection de l'être prénatal. Cet article explore le développement embryonnaire et les enjeux éthiques qui y sont associés, en s'appuyant sur une approche relationnelle inspirée de l'héritage maussien.
Développement embryonnaire : une chronologie
Le développement embryonnaire est un processus complexe et finement orchestré qui se déroule sur plusieurs semaines. Voici les étapes clés de ce développement :
Premières semaines
- Fécondation in vitro : Les premières recherches sur la fécondation in vitro ont été menées sur des animaux aquatiques. L’application aux humains présentait plusieurs défis. Dans les années 1950, R. Edwards s’intéresse à la meilleure façon de prélever des ovocytes matures. Il montre que 24 heures d’incubation sont nécessaires au déclenchement du processus qui conduit au stade ultime. R. Edwards montre en 1969 que des spermatozoïdes peuvent fusionner avec des ovocytes matures ; toutefois, le développement s’arrête après la première division cellulaire.
- Semaine 5 (SA 7) : L'embryon mesure environ 6 mm. Ses membres commencent à grandir. Les yeux et les oreilles se forment, on aperçoit aussi les trous des narines, les lèvres et la langue. Son cœur a doublé de volume et bat deux fois plus vite que celui d’un adulte. Les hémisphères cérébraux se développent. Ses principaux organes sont presque intégralement formés (l’estomac, le pancréas, les reins, les poumons et le foie).
- Semaine 6 (8 SA) : L'embryon mesure de 10 à 14 mm et pèse environ 1,7 g. Il commence à bouger même si la mère ne peut pas encore le sentir. La majorité de ses organes est constituée. Sa tête est très grosse et représente près de la moitié du volume de son corps et ses yeux et ses oreilles internes se développent. Les vertèbres qui formeront la colonne vertébrale se forment et ses doigts se dessinent.
- Semaine 7 (9 SA) : L'embryon mesure environ 20 mm et pèse environ 2g. Sa tête toujours plus grosse que le corps est maintenant séparée du corps par le cou. Ses organes sexuels sont formés, mais on ne peut pas encore en distinguer le genre. Dorénavant, le nerf optique fonctionne. Les doigts et les orteils se forment, les bras et les jambes s'allongent.
- Semaine 8 (10 SA) : L'embryon mesure environ 3 cm et pèse environ 3g. Le cœur peut être entendu au Doppler. La tête prend une forme bien ronde et le palais et la mâchoire sont formés. Les mains et les pieds ont leur forme définitive, tandis que les doigts et les orteils continuent à se développer. Les organes vitaux sont formés (cœur, cerveau, poumons, foie, intestins).
Gastrulation et formation des couches embryonnaires
La gastrulation est un processus clé qui se déroule au cours de la troisième semaine de développement. C’est la phase de gastrulation, processus au cours duquel se mettent en place les trois couches de l’embryon tridermique. Une étroite rainure, la ligne primitive, apparait à la surface de l’épiblaste (bien visible chez l’embryon de 15 à 16 jours). A partir de ce moment l’embryon peut être orienté. L’extrémité crâniale ou rostrale de cette ligne forme une légère surélévation entourant une petite dépression, c’est le nœud primitif de Hensen. Au niveau de la ligne primitive des cellules épiblastiques s’invaginent en repoussant l’hypoblaste ; elles vont former l’entoblaste. Un autre contingent de cellules épiblastiques à migration latérale se développe entre épiblaste et entoblaste, formant le mésoblaste.
Ces trois couches germinatives sont à l'origine de tous les tissus et organes du corps :
- Ectoderme : donne naissance à l'épiderme (la couche externe de la peau), au système nerveux et aux organes des sens.
- Mésoderme : donne naissance aux muscles, aux os, au système cardiovasculaire et aux organes reproducteurs.
- Endoderme : donne naissance au système digestif, au système respiratoire et à certaines glandes.
Anomalies de développement
Des anomalies peuvent survenir au cours du développement embryonnaire, entraînant des malformations congénitales. Un colobome est une malformation congénitale d’une ou plusieurs structures oculaires. Selon les parties de l’œil affectées, le champ de vision est plus ou moins dégradé. C’est une atteinte congénitale rare de l’œil. L’affection est causée par une anomalie de développement du globe oculaire pendant la vie fœtale. Les fentes labio-palatines sont des anomalies de développement de l'embryon, entraînant un défaut de fermeture de la lèvre supérieure et du palais. La lèvre paraît ainsi fendue dans le sens vertical à partir du nez (d’où l’ancien nom de "bec de lièvre"). Cette fente peut se prolonger tout le long du palais jusqu’à la luette.
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Enjeux éthiques et statut de l'embryon
L'embryon : une "personne humaine potentielle" ?
Le statut de l'embryon est une question complexe qui fait l'objet de débats passionnés. L’embryon est donc une sorte d’« entité flottante », un être ambigu qui fait figure d’hybride face à la traditionnelle distinction entre les choses et les personnes au regard d’un droit ne connaissant pas dans ce domaine de catégorie intermédiaire. C’est pour cette raison que cet inclassable embryon a été désigné par le Comité consultatif national d’éthique (CCNE) comme une « personne humaine potentielle », notion discutée et ambiguë, mais que le Comité a néanmoins maintenue en tant que concept éthique. Il est donc à ce titre protégé non pas parce qu’il est une personne, mais parce qu’il peut en devenir une. Une multitude de propriétés, comme la conscience de soi ou encore l’autonomie, fait encore de nos jours débat pour dater et marquer, entre autres, l’apparition d’une personne. Ainsi, dans le domaine du droit, nous avons assisté en France à l’avènement de l’être prénatal comme une entité légale distincte, bénéficiaire d’un statut juridique qui, en l’absence de consensus, est toutefois marqué d’une certaine indétermination.
L'impact des techniques de visualisation et de la PMA
L’anthropologie a beaucoup analysé l’impact des techniques de visualisation, en particulier l’échographie, sur l’image de l’être prénatal comme « isolat », séparé du corps féminin dans lequel il était autrefois enclos et enfoui. L’AMP et en particulier la FIV (fécondation in vitro) qui a pour conséquence de dissocier physiquement l’embryon de la femme transforment de manière radicale cette situation et accentuent cette représentation de l’embryon « isolé ». Cependant, l’observation ethnographique des pratiques d’AMP révèle que l’embryon est en réalité toujours pris dans des réseaux relationnels. Relations, d’une part, à des professionnels qui ont à un certain moment, du fait de leur statut, le pouvoir de sélectionner, détruire ou conserver cet embryon. D’autre part, et surtout, en référence à la parenté, à l’ensemble des personnes impliquées dans la procréation, l’engendrement et/ou la filiation et qui de ce fait, ont elles aussi un ensemble de pouvoirs et de devoirs à l’égard de cet embryon.
Approche relationnelle et statut relationnel de l'embryon
L’objectif de cet article est d’analyser l’embryon en AMP grâce à une « approche relationnelle » inspirée de l’héritage maussien en matière d’analyse du genre et de la parenté. Loin d’appréhender l’embryon comme un être « isolé », en ne prenant en compte que ses attributs intrinsèques, ses propriétés ou ses caractères internes, nous étudierons son statut « relationnel », c’est-à-dire les relations que d’autres personnes, possédant elles-mêmes un statut, peuvent entretenir avec lui. Ces relations sont variables, mais sont elles-mêmes référées à des normes et des règles communes, en particulier à l’ensemble des dispositifs juridiques qui peuvent changer et être contradictoires. De même, s’intéresser au statut relationnel de cet être ne signifie pas pour autant oublier le corps, mais signifie que le corps lui-même peut être abordé comme « un ensemble de relations ». Quant au droit, il n’existe que mis en œuvre et s’actualise donc toujours dans les relations sociales, comme l’a souvent souligné le civiliste et sociologue du droit, J. Carbonnier. La relation qu’on entretient avec l’embryon est modulée par la manière dont la loi le définit, tout en prenant en compte le fait que le monde social évolue et construit des statuts. De même, la manière dont les soignants, géniteurs et/ou parents perçoivent l’embryon et les qualités qu’ils lui attribuent, déterminent leurs comportements avec lui. Les représentations modalisent les systèmes d’attente, et inversement.
Devenir des embryons congelés
En raison de l’augmentation des stocks d’embryons congelés, des chercheurs ont étudiés l’expérience et le raisonnement des personnes confrontées à ces embryons hors d’un projet parental. Ces approches essaient pour la plupart de déterminer les facteurs possibles (âge, sexe, origine sociale, religion, etc.) qui influenceraient les représentations de l’embryon et le choix de leur devenir une fois congelés. Les travaux suggèrent que la décision finale ne se résume pas aux seuls points de vue moral ou religieux que ces personnes peuvent avoir sur l’embryon. Elle découle aussi de nombreux paramètres personnels et familiaux (âge, situation financière, état de santé, etc.) ainsi que d’attitudes relatives au milieu médical et scientifique (confiance ou non à l’égard des médecins et des scientifiques, sentiment de devoir contribuer à la recherche ou non, etc.). Ces travaux montrent en particulier que la représentation de l’embryon est le principal élément décisionnel du devenir des embryons congelés et que ces choix peuvent évoluer dans le temps. Notre hypothèse est qu’une telle approche éclaire de façon nouvelle les dilemmes parfois aigus des « parents » confrontés à l’embryon congelé hors projet et aux quatre grandes options prévues par la loi française : garder, donner à la recherche, donner en accueil à un autre couple, détruire.
Évolution des recherches féministes
Dès les années 1980 et 1990, les travaux dans la littérature féministe montrant la nouvelle prééminence de l’être prénatal dans l’imaginaire public et la société sont en effet nombreux. Avec le développement des nouvelles technologies, en particulier des techniques d’imagerie médicale comme l’échographie qui se développe dès les années 1960, l’image de l’être prénatal est devenue un lieu commun, que cela soit dans les livres, les programmes éducatifs ou encore à la télévision. Cette littérature féministe américaine et européenne a donné une large part aux approches militantes. L’arrivée de ces nouvelles techniques est en effet perçue principalement à travers ses effets pervers et analysée le plus souvent comme un nouveau pouvoir masculin pour maitriser le pouvoir féminin. Ces études ont tendance à isoler l’être prénatal de toutes relations sociales, le comparant à un astronaute flottant dans l’espace, autonome et complètement séparé de la femme enceinte. La femme se trouverait donc complètement dépossédée de son corps, aliénée par l’être qui grandit en son sein et disparaitrait peu à peu au profit du fœtus. Ces travaux s’inscrivent dans les débats sur l’avortement et ont principalement pour but de lutter contre la personnification d’un fœtus qui semble menacer les droits de la femme.
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Dès les années 1990, un nouvel ensemble de recherches féministes s’efforce de replacer l’embryon dans un réseau relationnel et se centre sur l’expérience de la grossesse. Nombre de féministes se sont ainsi attachées à étudier l’émergence du « sujet fœtal » (fetal subject) dans la société en ne se centrant plus uniquement sur sa dimension biologique. Certaines, comme Franklin, reviennent même sur leurs positions antérieures. Leur but est de repenser la reproduction d’une manière qui prenne en compte tous les participants, en reconnaissant que leurs relations sont culturelles, historiques, et donc variables dans le temps et dans l’espace. Il s’agit désormais d’explorer les contours sociaux de l’être prénatal en étudiant les pratiques, les institutions et les discussions qui l’ont placé au centre des politiques reproductives. De même, elles se sont attachées à montrer que la réalité, issue de l’expérience de l’utilisation des nouvelles techniques, était beaucoup plus complexe. Les femmes, malgré ces technologies censées les aliéner, les intègrent dans leur expérience et arrivent à faire de leur maternité un événement personnel. Elles utilisent notamment les échographies pour engager les autres dans la construction sociale de leur « bébé ».
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