Fils de Paul Painlevé, figure politique de premier plan, Jean Painlevé (1902-1989) aurait pu choisir de filmer les puissants de ce monde. Pourtant, il a consacré sa vie à filmer le monde animal, en particulier les créatures marines : crevettes, pieuvres, oursins, crustacés et mollusques. Cette dédication quasi exclusive au monde sous-marin soulève des interrogations. Pourquoi cette obstination à braquer sa caméra sur des sujets que l'on considère généralement comme peu attractifs ? Certains historiens du cinéma y voient une énigme.
Painlevé était-il plus à l'aise avec les animaux qu'avec les hommes ? Ses films s'inscrivent-ils dans un mouvement de révolte contre l'ordre établi, justifiant ainsi la présence envahissante du monde animal ? De tous temps, l'homme a utilisé les animaux pour exprimer ses doutes et ses espoirs. L'œuvre de Painlevé pourrait être interprétée comme une forme d'engagement envers l'humanité à travers l'animalité.
Une jeunesse atypique
Jean Painlevé a une enfance particulière. Après la mort de sa mère, Marguerite Petit de Villeneuve, des suites d'une fièvre puerpérale peu après sa naissance, il est élevé par sa tante, Marie, veuve et sœur de Paul Painlevé. Ses études se déroulent sans éclat. Il se désintéresse des cours et préfère passer du temps au Jardin d'Acclimatation, où il aide le gardien à s'occuper des animaux.
Painlevé se sent marginalisé au lycée. Il est le fils de celui qui s'est battu pour le général Sarrail et qui a remplacé Nivelle par Pétain. Il se sent en décalage avec ses camarades, qu'il considère comme des commerçants. Parmi ses rares amis, on compte le futur critique de cinéma Georges Altman et l'écrivain Armand Moss.
Incapable de comprendre les mathématiques, il abandonne la préparation à l'École Polytechnique. En 1921, il entreprend des études de médecine, mais les interrompt deux ans plus tard après un désaccord avec le professeur Delbet sur le traitement d'un patient hydrocéphale, qu'il juge cruel. Il se tourne alors vers la biologie et fréquente la Station Biologique de Roscoff, où il rencontre Ginette Hamon, qui deviendra sa compagne de vie.
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L'éclosion d'une vocation
Ty an Diaoul, la maison des Hamon à Port Blanc, devient un lieu de rencontre pour les amis de Painlevé, parmi lesquels Boiffard, Pierre Prévert, Eli Lotar et Alexander Calder. Painlevé se lie d'amitié avec Ivan Goll, avec qui il collabore à la revue Surréalisme. Leur amitié se renforce par leur aversion commune pour le mouvement surréaliste orthodoxe d'André Breton. Painlevé refuse de renoncer à sa liberté et s'éloigne du mouvement.
En 1926, il participe à la réalisation de la pièce de théâtre "Mathusalem" d'Ivan Goll. La même année, il fait la une des journaux : "Le fils du Président du Conseil fait du cinéma pour aider le laboratoire d'anatomie comparée de la Sorbonne". Il s'agit du film inachevé "L'Inconnue des six jours" de René Sti, où il joue aux côtés de Michel Simon.
C'est à partir de cette époque que Painlevé se consacre à la réalisation de films. Entre 1928 et 1930, il tourne une dizaine de films, dont plusieurs destinés au grand public : "La Pieuvre", "L'Oursin", "Le Bernard l'Ermite", "Crabes et Crevettes", "Caprelles et Pantopodes", "Hyas et Sténorinques".
L'art de vulgariser la science
Sur l'insistance de Robert Lyon, directeur de la Salle Pleyel, Painlevé rencontre Maurice Jaubert et commence à sonoriser ses films tout en conservant les intertitres. À Paris, ses films sont diffusés dans les salles d'avant-garde. La crédibilité scientifique de Painlevé se transforme en légitimité artistique. Le public est séduit par ses films, et la presse est élogieuse. Fernand Léger qualifie "Caprelles et Pantopodes" de ballet le plus beau qu'il ait jamais vu.
Painlevé est un cinéaste de l'apparence, qui s'attache aux formes et aux jeux de lumière. Il ne s'aventure pas dans les spéculations psychologiques sur ses sujets. Il établit une réciprocité entre l'animal et l'humain, dépourvue de condescendance. Il regrette de ne pouvoir enregistrer les scènes imprévisibles qui le laissent pantois.
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Painlevé décrit son travail comme une source de joie pour ceux qui aiment la mer. Il aborde ses sujets avec curiosité et jubilation, explorant l'instinct, l'agressivité et la tendresse. Il y a une forme d'engagement de l'humanité à travers l'animalité. Les couleurs, les fonctions et les formes des animaux sont étonnants, et leurs comportements sont curieux.
L'anthropomorphisme pratiqué par Painlevé a été critiqué. Il s'en explique en soulignant la nécessité de détruire les légendes et de remettre en question l'idée que tout est fait pour l'homme et à l'image de l'homme. Cependant, son anthropomorphisme est différent de celui de Walt Disney. Il est mitigé par une forte dose d'ambiguïté et devient un outil de confrontation, une juxtaposition du grotesque et de la beauté.
Painlevé fait du "cinéma scientifique" pour le grand public. Il veut montrer la vie grouillante du monde sous-marin à un public non averti. Pour financer ses réalisations, il donne des conférences en France et à l'étranger.
La reconnaissance d'un cinéaste atypique
Painlevé revendique le terme de "cinéma scientifique" pour ses films, considérant qu'il s'agit d'un sous-genre du documentaire. En 1954, Henri Langlois l'invite à participer à une manifestation de films d'avant-garde à Zurich, mais supprime le terme "cinéma scientifique" du programme.
Painlevé sait que les films scientifiques peuvent souffrir d'un manque de goût cinématographique et d'une méconnaissance des lois de l'exposé pour un public adéquat. Ses programmations de films au Musée Pédagogique, au Palais de Chaillot et au Palais de la Découverte attirent un public nombreux, séduit par le mélange des genres.
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Jacques Prévert lui dit : "Tu as choisi le bon job". La baignoire de son enfance servait de réceptacle pour les animaux ramenés des vacances à Ker-Ster, la maison de sa grand-mère maternelle au Pouldu en Bretagne.
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