Introduction
La berceuse, un genre souvent relégué au second plan dans la littérature orale, est pourtant riche de significations et d'émotions. Traditionnellement associée au bercement et à l'endormissement des enfants, elle se transmet de génération en génération, en partie oralement et en partie par écrit. Cet article se propose d'analyser ce qui se perd et ce qui se transforme lorsque la berceuse passe de la forme orale à la forme écrite, en explorant notamment les thèmes de la perte du corps, du rituel domestique et de la transmission culturelle.
La "trappe de la scription": Quand l'oral devient écrit
Le passage de la berceuse de l'oralité à l'écriture entraîne une série de transformations profondes. Comme le souligne Roland Barthes, la "scription" capture et fige ce qui était auparavant fluide et malléable. Les berceuses, autrefois transmises de bouche à oreille dans des versions souvent fragmentaires, sont transcrites dans des recueils et des livres, soumises à l'ordre graphique et aux normes typographiques.
Uniformisation et dépersonnalisation
L'imprimé calibre et standardise les berceuses, les alignant sur la page blanche et les organisant en strophes délimitées par des virgules, des points-virgules et des majuscules. Visuellement, les berceuses ressemblent alors aux rondes et aux formulettes, perdant ainsi leur singularité et leur spécificité. De plus, l'assignation graphique dépersonnalise le discours, le détachant de la "circonstance" et de la personne qui le prononce.
Perte de la malléabilité et de l'improvisation
La berceuse orale se caractérise par sa malléabilité et son ouverture. On sait quand elle commence, mais on ne sait pas quand elle finit, car son efficacité dépend de l'endormissement de l'enfant. L'adulte qui berce adapte son chant à l'état de l'enfant, improvisant, répétant, oubliant ou empruntant des paroles à d'autres chansons. Cette part d'improvisation disparaît lorsque la berceuse devient texte, la mémoire incorporée et sélective laissant place à une mémoire artificielle au pouvoir de stockage infini.
De l'esthésique à l'esthétique
Jean-Jacques Rousseau souligne que l'écriture "substitue l'exactitude à l'expression" et que "il n'est pas possible qu'une langue qu'on écrit garde longtemps la vivacité de celle qui n'est que parlée". Le passage de la berceuse de l'oralité à l'écriture entraîne ainsi une perte de sensations au profit d'une esthétisation plus ou moins grande d'un répertoire patrimonial à conserver et à transmettre. L'événement de parole unique qu'est le chant de la berceuse, basé sur la co-présence, la proximité et le corps à corps, se transforme en un texte écrit, froid et distant.
Lire aussi: Découvrez la crèche Douce Lune
La perte du corps
Le passage à l'écrit révèle la perte du corps, élément essentiel de la berceuse orale. Les corps du bercé et du berceur, la gestualité, le toucher, la voix et ses inflexions mélodiques et changeantes jouent un rôle fondamental dans l'efficacité de la berceuse. Pour remplir sa fonction, la berceuse peut se passer de mots, mais elle ne peut pas se passer du corps et du geste.
Marcel Jousse souligne que "l'écriture empêche le libre jeu des gestes", alors que "nos mots sont incarnés profondément dans nos gestes". Ainsi, la berceuse écrite ne peut rendre compte de la complexité de ce contact hic et nunc, de cette relation intime et sensorielle entre l'adulte et l'enfant.
Berceuse: Un micro-rituel domestique
Le mot "berceuse", qui marque l'identification générique, entre dans la langue française un peu avant le début des grandes collectes. Auparavant, on parlait de "chanson de nourrice" ou de "berceresse", termes qui mettent l'accent sur la personne qui berce. Ce changement lexicographique témoigne d'un changement de paradigme culturel, dans lequel la dimension pragmatique s'efface au profit de la catégorisation littéraire savante.
Un rite de passage
La berceuse est bien plus qu'une simple chansonnette. C'est un micro-rituel domestique qui marque les débuts de la vie et aide au passage de la présence à la séparation des corps. Celui ou celle qui berce tient le rôle de passeur, accompagnant l'enfant vers le sommeil, cette expérience de la séparation originelle d'avec la mère.
Apprivoiser l'abandon
Pour glisser dans l'endormissement, l'enfant doit s'abandonner, apprivoiser le noir, le silencieux, le solitaire, l'immobile, le hors temps. La berceuse, par ses paroles chantées et ses fredonnements, par le rapprochement de deux corps et le balancement régulier, rassure et assure la transition. Le geste de détachement de l'adulte, qui dépose délicatement l'enfant dans son berceau, doit être accompli au bon moment, sinon tout est à recommencer.
Lire aussi: Alternatives écologiques aux couches
Homologie entre le berceau et la tombe
Il est possible d'esquisser une homologie entre le sommeil pacifié engendré par la berceuse et le sommeil éternel. Certains imaginaires culturels ou artistiques prennent en charge cette homologie entre le berceau et la tombe. Le tableau de Vincent van Gogh intitulé "La Berceuse" illustre parfaitement ce double endormissement, allant de l'enfance perdue à la mort prochaine.
Berceuses funèbres
La littérature offre de nombreuses associations entre la berceuse et la mort, témoignant de modes de bercement funèbre. Ces berceuses rituelles, caractérisées par la mélopée de la voix et la présence directe, soulignent les traits d'oralité et la force émotionnelle de ces moments de deuil. Chateaubriand décrit ainsi le rite funéraire d'une jeune indienne qui berce son enfant mort sur ses genoux, tandis qu'Émile Zola scénographie le passage vers le grand sommeil dans "L'Assommoir", où le "fais dodo" de la berceuse vient re-ritualiser ce que la mort avait défait.
La berceuse dans la littérature de jeunesse contemporaine
Aujourd'hui, les berceuses font partie intégrante de la littérature de jeunesse, comme en témoignent les nombreuses occurrences répertoriées sur le site Ricochet (Institut suisse Jeunesse et Médias). On y trouve des albums, mais surtout des livres-CD, qui mettent l'accent sur l'esthétisation et la commercialisation de la berceuse.
Esthétisation et spectacle musical
Dans ces productions contemporaines, la berceuse est "élevée" au rang de spectacle musical à forte plus-value esthétique, avec la présence d'"interprètes exceptionnels" et un intérêt pédagogique mis en avant. Cette esthétisation contraste avec la simplicité et la spontanéité de la berceuse traditionnelle, chantée par un berceur qui n'a pas besoin d'une technique vocale sophistiquée.
Berceuses mortelles
Certaines œuvres contemporaines, comme le roman "Berceuse" de Chuck Palahniuk, explorent les aspects sombres et inquiétants de la berceuse, la transformant en une "chanson d'élimination" capable de tuer. Ces œuvres interrogent les paradoxes du pouvoir, de l'amour, de l'euthanasie et de la déshumanisation dans une société contemporaine dominée par la consommation et les médias.
Lire aussi: Nourrissons : découvrez l'huile d'amande douce
"Chanson Douce" de Leïla Slimani: Un requiem familial
Le roman "Chanson Douce" de Leïla Slimani, prix Goncourt, explore les thèmes de l'aliénation domestique, de l'émancipation de la femme et de la maternité à travers l'histoire d'une nounou qui assassine les enfants dont elle a la garde. Ce roman, inspiré d'un fait divers réel, met en lumière les maux d'une réalité sociale contemporaine, les rapports de domination et d'argent, les préjugés de classe ou de culture, et la difficulté de concilier vie active et présence parentale.
"Ru" de Kim Thúy: Une berceuse mémorielle
Le roman "Ru" de Kim Thúy, qui signifie "berceuse" en vietnamien, s'inscrit dans la mouvance des écritures migrantes au Québec et se distingue par sa prose poétique et son approche introspective. Ce récit autofictif transmet l'histoire de l'intégration de la narratrice au Québec, tout en se remémorant son parcours d'exil du Vietnam, de fuite dans un bateau surpeuplé et de séjour dans un camp de réfugiés.
Transmission et mémoire
L'une des fonctions principales des berceuses est de transmettre un bagage culturel, identitaire et mémoriel à la génération suivante. Dans "Ru", Kim Thúy parvient habilement à brouiller les frontières entre le roman mémoriel et la berceuse, en utilisant des éléments sémantiques et poétiques tels que la répétition, la récurrence et le rythme.
Lexique auditif et musicalité
Le roman "Ru" est riche en lexique auditif, évoquant les sons de l'enfance, de la guerre et de l'exil. La musicalité du texte, avec ses phrases courtes et poétiques, crée un effet de bercement et invite le lecteur à se plonger dans la mémoire de la narratrice.
Thèmes de l'enfance, de la maternité et de la collectivité
"Ru" aborde les thèmes de l'enfance, de la maternité et de la collectivité, essentiels à la berceuse. La narratrice se souvient de sa propre enfance au Vietnam, de sa relation avec sa mère et de la solidarité au sein de la communauté vietnamienne. Ces souvenirs sont autant de fragments d'une berceuse collective, qui transmet l'histoire et la culture d'un peuple.
tags: #douce #berceuse #livre #analyse
