La révision des lois de bioéthique en France suscite un débat passionné, révélant des clivages profonds au sein de la société. Au-delà des traditionnelles oppositions liées à la procréation médicalement assistée (PMA) et à la filiation, des voix nouvelles s'élèvent, notamment du côté de l'écologie, pour alerter sur les risques de marchandisation du vivant et de manipulation génétique. Ces préoccupations convergent-elles avec celles des mouvements conservateurs et religieux, ou s'agit-il d'une simple coïncidence d'intérêts ?
Un rejet sénatorial révélateur
L’article supprimé autorisait des modifications transgéniques d’embryons à des fins de recherche, ainsi que la possibilité d’introduire des cellules humaines dans des embryons d’animaux pour former des embryons chimères. Ce rejet des sénateurs est un signe que cette loi provoque d’autres oppositions, au-delà de la Manif pour tous qui refuse la PMA depuis le début. Et ces nouveaux opposants appartiennent non pas aux courants conservateurs catholiques, mais à ceux de la gauche écologique.
L'alerte des écologistes
Une pétition parue dans Le Monde, signée par des personnalités comme José Bové et Dominique Bourg, avait alerté sur les risques de cette loi qui pourrait aboutir, selon eux, à « une humanité génétiquement modifiée ». Dominique Bourg, philosophe et professeur à l’université de Lausanne, tête de liste d’Urgence écologie aux européennes de 2019, s’inquiète tout particulièrement de la levée de l’interdiction des embryons transgéniques et chimères.
Convergence ou divergence des oppositions?
L’opposition de l’Église et des partisans de la Manif pour tous est fondée sur ce qu’elle considère comme une rupture anthropologique, et d’un certain modèle familial et de sexualité. En revanche, pour les écologistes, il s’agit d’une conception du vivant, qu’ils ne veulent pas voir régulé par les lois du marché. Pour eux, le risque c’est, à force de manipulation génétique, qu'on oriente le génome de notre espèce par des choix d’« amélioration » vers des enfants identiques, « parfaits ». À noter que ce risque eugénique est aussi pointé par les manifestants de La Manif pour tous.
Pour autant, ces diverses oppositions, venant de bords politiques et philosophiques différents, voire opposés, sont un bon signe. C’est la manifestation que les catholiques qui manifestent contre la PMA ne sont pas les uniques tenants d’une autre conception de la bioéthique.
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La marchandisation du vivant
Sylviane Agacinski, philosophe et féministe, alerte sur la marchandisation progressive du vivant qu’entraînerait l’adoption du projet de loi bioéthique. « Nous adoptons le vocabulaire et la logique des instituts technologiques de reproduction humaine californiens qui font que l’enfant n’est plus conçu comme un être engendré mais fabriqué. » Pour elle, « si les enfants ou les mères porteuses deviennent des marchandises qu’on peut en partie acheter, alors un des piliers du droit s’effondre. »
Dominique Bourg partage cette inquiétude, estimant que « l’enjeu fondamental (…) c’est la possibilité aberrante de produire un être humain à la demande, selon les fantasmes. Nous assistons à la marchandisation et la technicisation de l’engendrement d’êtres humains, sur une base sans référentiel. (…) On est sorti du médical pour entrer dans la plasticité des êtres humains futurs. Il n’y a plus de référentiel, sinon les fantasmes de tout un chacun, rendus possibles par la logique marchande ». Or, « un marché sans limites n’a pas de sens. Aujourd’hui, nous devons réapprendre les limites qu’on donne au marché ».
Les risques de la manipulation génétique
La nouvelle loi de bioéthique pourrait ouvrir la voie à l’industrialisation de la modification génétique des embryons humains. L’article 17 de la loi en préparation supprime l’un des fondements de la bioéthique dans l’actuel code de la santé publique : « La création d’embryons transgéniques ou chimériques est interdite. » Il remplace ce texte par : « La modification d’un embryon humain par adjonction de cellules provenant d’autres espèces est interdite. »
Pourquoi lever l’interdiction absolue de la transgenèse et des chimères ? La réponse à cette question porte un nom : Crispr-Cas9. Cette technique d’édition du génome permet de mettre en œuvre, au niveau de la cellule, des ciseaux génétiques à base de protéines qui font automatiquement muter des séquences d’ADN, sans injection d’ADN extérieur.
Dominique Bourg estime que « avec cette méthode Crispr-Cas9, qui serait permise par la loi et qu’on a déjà sur les OGM, il y a une ouverture par principe à la technique. Et ceci, afin de ne pas perdre de marché potentiel. » Le philosophe estime que « chaque nouveau progrès technique, en général, approfondit les inégalités entre les individus. »
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La bioéthique et l'écologie humaine
Certains courants chrétiens s'intéressent à l'écologie, mais leur approche reste souvent anthropocentrique. Pour ces courants chrétiens, il y a des degrés de valeur entre la nature et l’homme, ce dernier étant au centre de toute préoccupation. Le concept d’« écologie humaine », que Tugdual Derville et ses amis ont emprunté à Jean-Paul II, est une illustration de cet anthropocentrisme catholique : « A la croisée des considérations écologiques et du milieu humain s’établit un discours que Jean-Paul II nommera « écologie humaine » et qui se focalisera avant tout sur la défense des valeurs familiales, explique Ludovic Bertina. Leurs priorités ne sont pas la biodiversité ni le climat, mais le statut de l’embryon ou celui des personnes homosexuelles. Leur intérêt nouveau pour l’écologie ressemble alors à une opération de récupération, de greenwashing.
Dominique Bourg constate que « beaucoup de courants de pensée se réapproprient l’écologie, c’est très à la mode ». Leur intransigeance en matière de bioéthique et de famille, outre qu’elle interroge la cohérence de leur pensée écologiste, pose la question des alliances, dans une perspective politique.
Les enjeux éthiques des chimères animal-homme
La possibilité réelle de créer des chimères animal-homme aux fins d’une …chimérique fabrication de greffons humains chez le porc n’avait pas été discutée lors des États généraux de la bioéthique. Elle ne figurait pas non plus dans le projet initial du gouvernement puisqu’elle a été introduite par des amendements des rapporteurs en séance.
Ce procédé permettrait théoriquement, à partir de cellules-souches pluripotentes humaines, de faire croître des organes humains chez des mammifères de grande taille comme le porc ou le singe. En admettant que l’on puisse un jour développer des organes humains chez le porc, ce qui paraît assez utopique aujourd’hui, une telle manœuvre poserait de sérieux problèmes éthiques : rejet incontrôlable de la greffe, risque de zoonose, humanisation de l’animal.
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