La Suite Dolly, Op. 56, est un ensemble de six pièces charmantes pour piano à quatre mains, dédiée à Hélène Bardac, affectueusement surnommée "Dolly", fille d'Emma Bardac, qui fut un temps la muse de Gabriel Fauré avant de devenir l'épouse de Claude Debussy. Cette suite, inspirée par l'enfance, se situe aux côtés des Scènes d'enfants de Schumann et de Children’s Corner de Debussy comme un chef-d'œuvre de musique enfantine. Bien que d'une écriture limpide, elle ne s'adresse pas pour autant à des débutants. La première exécution de la partition a été donnée par Édouard Risler et Alfred Cortot le 30 avril 1898 à la Société Nationale de Musique. Parmi l'œuvre instrumentale de Fauré, ces morceaux se distinguent par leurs titres évocateurs.

Contexte de la Suite Dolly

La Suite « Dolly » fut d’abord écrite par Fauré en l’honneur d’une petite fille prénommée Hélène, que sa mère, Emma Bardac, future seconde épouse de Debussy, surnommait affectueusement Dolly. Les titres des pièces indiquent combien cette suite fait allusion à des situations ou à des personnages familiers.

Genèse et Inspiration

La Berceuse, premier morceau de la suite, fut composée en 1864, sous le titre La Chanson dans le jardin, pour la fille d’une amie. Les autres pièces, écrites entre 1894 et 1896, évoquent plus directement l’univers de Dolly. Mi-a-ou est un spirituel scherzo, daté du 20 juin 1894 - deuxième anniversaire de Dolly. Le titre fait allusion, non à un chat, mais au surnom que donnait la petite fille à son frère Raoul. Le Jardin de Dolly est la pièce la plus évidemment fauréenne, avec son thème sinueux, ses modulations imprévues et son caractère de rêverie (on notera la citation de la Sonate pour violon de 1876 aux mesures 7-8). Composée pour les 4 ans de Dolly, Kitty-Valse est un portrait de la petite chienne de la maisonnée. Tendresse est un touchant « Andante », au lyrisme plus profond que les autres pièces, annonçant Pelléas et Mélisande. Le brillant Pas espagnol fut, selon Marguerite Long, inspiré par une statue équestre d’Emmanuel Fremiet (beau-père de Fauré), présente chez les Bardac, et qui fascinait Dolly.

Analyse de la Berceuse

La Berceuse, qui ouvre la suite, est une pièce d'une grande douceur et d'une simplicité apparente. Sa mélodie chantante se déploie sur un tendre accompagnement. Elle évoque l’enfance et le sommeil, thèmes proustiens par excellence : dans A la recherche du temps perdu, l’enfant guide l’écrivain dans la lecture de soi, et le sommeil est un moment essentiel où l’imaginaire se déploie.

Mélodie et Harmonie

La mélodie est simple et berçante, facile à retenir, ce qui la rend immédiatement accessible. L'harmonie est typique de Fauré, avec des progressions douces et des modulations subtiles qui créent une atmosphère de tendresse et de rêverie.

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Accompagnement

L'accompagnement, d'une grande délicatesse, soutient la mélodie sans jamais la masquer. Il est caractérisé par des arpèges doux et des accords discrets qui contribuent à l'atmosphère intime et apaisante de la pièce. La partie seconda, nettement plus difficile que celle de prima, installe un balancement à deux temps, pianissimo.

Interprétation

L'interprétation de la Berceuse requiert une grande sensibilité et un toucher délicat. Jamais le grave ne devra avoir de l’épaisseur sonore et envahir la luminosité et la douceur de l’aigu : une texture de velours en bas, comme un tapis sonore moelleux mais jamais confus, et un timbre ciselé mais « dolce » en haut, « imbibé de lumière ». La démarche va être essentiellement celle de l’écoute. La partie centrale en do majeur (mesure 35) peut être envisagée comme une narration. Elle va emmener vers le forte - tout relatif - de la mesure 57 qu’il faut se garder de trop déclamer. Le 4 mains est une discipline délicate.

Proust et la Berceuse

Proust, admirateur de Fauré, lui écrivit : « Je n’adore pas seulement votre musique, j’en ai été, j’en suis encore amoureux. »

On peut rapprocher l'atmosphère de la Berceuse avec certains passages de À la recherche du temps perdu. Le texte sur Albertine endormie, dont la respiration est « douce comme un zéphyr marin, féerique comme ce clair de lune qu’était son sommeil », est bouleversant.

Je laisse à Marcel Proust ces quelques mots pour clore cette berceuse : « (…) j’étais entouré par la calmante activité de tous ces mouvements du train qui me tenaient compagnie, s’offraient à causer avec moi si je ne trouvais pas le sommeil, me berçaient de leurs bruits que j’accouplais comme le son des cloches à Combray, tantôt sur un rythme, tantôt sur un autre (…).

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Orchestration de Henri Rabaud

C’est Henri Rabaud (1873-1949) qui en assura l’orchestration en 1905, époque à laquelle Massenet commençait à trop souffrir de surdité pour démêler les timbres. Condisciple de Proust au lycée Condorcet, Rabaud avait été notamment l’élève de Massenet au Conservatoire de Paris avant d’obtenir le Premier Grand Prix de Rome en 1894. Ironie de l’histoire, il succédera en 1920 à Fauré au poste de directeur du Conservatoire. Il signa pour Dolly une orchestration fort délicate, dans laquelle Ravel devine « un tact et une souplesse des plus ingénieux ». La présence des trombones ne doit pas surprendre, car Rabaud les utilise dans leur couleur et leur nuance les plus douces (à la fin de « Tendresse » par exemple). On ne s’étonnera pas que le tambour de basque, dans « Le pas espagnol », contribue à la couleur locale de la musique.

Germaine Thyssens-Valentin et Fauré

Le cas de Germaine Thyssens-Valentin qui nous occupe ici est assez singulier : née à Maastricht en 1902, cette admirable musicienne fait des études très complètes au Conservatoire Royal de Musique de Liège, et dès l'âge de huit ans, ses débuts publics de soliste avec orchestre révèlent déjà sa maturité et sa grande sensibilité musicale. Elle poursuit ses études dans la classe d'Isidore Philipp au Conservatoire Supérieur de Paris pour obtenir son Premier Prix de piano en 1920. Mariée en 1924, plutôt que de s'investir dans une carrière musicale s'annonçant brillante, elle préfère se consacrer entièrement à sa famille. Mais l'emprise de la musique est si impérieuse qu'après vingt-cinq ans de silence, à partir de 1951, elle mène une carrière internationale enthousiasmante qui la conduit à redécouvrir l'œuvre de Gabriel Fauré pour laquelle elle se passionne. Germaine Thyssens-Valentin sera la première à enregistrer, pour Ducretet-Thomson, la quasi-totalité de l'œuvre pour piano de Fauré (rééditée en CD chez Testament), faisant ainsi office de précurseur à Éric Heidsieck, Jean-Philippe Collard, mais surtout aux intégrales de Jean Doyen, Jean Hubeau et Paul Crossley. Puis grâce au label Charlin fondé par son illustre ingénieur - celui-là même qui réalisa les prises de son des gravures Ducretet-Thomson - Germaine Thyssens-Valentin aura l'opportunité d'enregistrer toutes ces merveilleuses pages de musique de chambre qui font honneur à l'art français et que nous retrouvons ici en une récente réédition en double CD Charlin. En complément de ces sommets de la musique de chambre fauréenne, nos interprètes nous proposent l'Andante et la Berceuse pour violon et piano, la bouleversante Élégie pour violoncelle et piano, et enfin la charmante suite pour deux pianos Dolly, où Germaine Thyssens-Valentin a pour partenaire Henriette Puig-Roget, brillante pianiste également issue de la classe supérieure d'Isidore Philipp, toutefois plus connue en tant qu'organiste.

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