L'omniprésence des écrans dans nos vies modernes soulève des questions cruciales, en particulier concernant leur impact sur les enfants et les adolescents. Des témoignages poignants aux études scientifiques, en passant par les recommandations des professionnels de la petite enfance et des institutions, il est impératif de comprendre les enjeux et d'adopter une approche éclairée.
Témoignages et Constats Alarmants
Les exemples concrets illustrent les défis auxquels sont confrontées de nombreuses familles. Noémie, à seulement 5 mois, montre un attrait surprenant pour le téléphone. Mattéo, 4 ans, connaît tous les dessins animés et longs-métrages pour enfants par cœur. Samantha, 13 ans, risque l'expulsion du collège en raison de ses nuits passées sur les réseaux sociaux.
Selon le magazine Top Santé, près d’un jeune sur huit aurait un usage problématique vis-à-vis des écrans, avec un temps passé devant les écrans avoisinant plusieurs dizaines d’heures par semaine. L’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) alerte à son tour. Depuis juin 2018, l’OMS reconnaît l’addiction aux écrans et notamment aux jeux vidéo comme une maladie. Ce n’est pas l’objet qui est à incriminer, mais le comportement face aux écrans.
L'Avis d'une Directrice de PMI : Anne-Lise Ducanda
Anne-Lise Ducanda, médecin de PMI (Protection maternelle et infantile), souligne que le risque des écrans réside dans le fait qu'ils ne sont pas des jouets ou des activités comme les autres, alors qu'ils ont été introduits dans la société et dans les familles parfois comme tels. Elle met en garde contre la sur-stimulation visuelle et sonore qui capte involontairement l'enfant sans qu'il parvienne à s'en détacher.
Elle insiste sur la grande vigilance requise pour les moins de 3 ans, car leur cerveau n'a pas le temps de réfléchir ou de traiter les informations. De plus, comme ils n'ont pas encore maîtrisé le langage, ils peuvent répéter de façon mécanique des phrases d'un dessin animé hors contexte qui n'ont rien à voir avec ce qu'ils sont en train de vivre. Un tout-petit devant un écran est sans interaction ; celle-ci leur est pourtant indispensable pour évoluer, notamment avec les parents. Ils ont besoin de se construire à travers les yeux, les paroles des parents, qui mettent du sens dans les mots.
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Selon le docteur Ducanda, un adulte passe en moyenne cinq heures par jour devant son écran en dehors de son temps de travail, ce qui réduit d'autant sa disponibilité pour l'enfant. On observe de plus en plus de parents présents-absents. Ils sont dans la même pièce, mais ils ne sont pas dans l'interaction avec l'enfant, ou suffisamment attentifs. L'écran vole du temps aux parents, comme aux enfants, ce qui limite le temps d'échange. L'enfant se construit pourtant en explorant l'environnement avec ses cinq sens et en interagissant avec ses parents et un adulte. Le cerveau et le langage notamment ne se développent pas correctement.
Recommandations et Conseils
Les Recommandations Officielles
«Le Conseil supérieur de l’audiovisuel préconise : pas d’écrans avant 3 ans», rappelle Carole Bienaimé-Besse, conseillère chargée de la protection de la jeunesse au sein de l’institution.
Les Conseils de la Psychologue Sabine Duflo
Sabine Duflo, psychologue et thérapeute familiale, explique que l'enfant ne s'arrête pas de lui-même : il peut rester scotché des heures devant un écran et lorsqu'on l'arrête, il crie, il pleure ou se montre très irritable et nerveux même dans les heures qui suivent. L’effet est plus marqué lorsqu’il s’agit d’un contenu pauvre en narration mais truffé d’effets visuels (zooms, sons pulsés, effets stroboscopiques) qui vont stimuler fortement l’attention réflexe de l’enfant.
Elle constate que les écrans sont devenus la cause numéro un des conflits dans les familles. Même peu exposé durant l’enfance, un adolescent peut devenir accro aux jeux vidéo : ils ont été conçus pour cela. La preuve avec le phénomène Fortnite. Sabine Duflo reçoit au centre médico-psychologique des jeunes qui se déscolarisent progressivement, pour lesquels on diagnostique trop rapidement une phobie scolaire, alors qu’en réalité, ils passent la quasi-totalité de leur journée devant Fortnite.
Ses conseils pour les adolescents (à partir de 12 ans) incluent la discussion pour leur faire comprendre qu'ils sont sous emprise et qu'ils n'ont plus leur libre arbitre. Il faut qu’il comprenne qu’il obéit à des mécanismes d’addiction développés par les concepteurs eux-mêmes. On lui décrit les effets secondaires de cette addiction : déscolarisation, difficulté à mémoriser, à être attentif, sommeil troublé… Et avec son accord, un sevrage progressif ou total est mis en place. D’autres activités, si possible de plein air, viennent remplacer le temps libéré. Et lorsqu’il va mieux, les jeux vidéo ne doivent pas être réintroduits : comme pour un alcoolique, vous ne réintroduisez pas progressivement le vin après une période d’abstinence.
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Les Conseils de la Sexologue Christèle Albaret
Selon la sexologue Christèle Albaret, les écrans ne doivent pas être vus comme un danger mais comme un « outil » avec un mode d’emploi qui doit s’adapter à chaque tranche d’âge. Elle souligne que les pré-adolescents sont déjà confrontés aux sextos (contenus à caractère sexuel ou érotique par SMS), aux contenus pornographiques : des éléments à partir desquels ils se construisent un référentiel sur ce qu’est la sexualité.
Pour protéger son enfant face à la pornographie, elle recommande d'en parler sans tabou, de la sexualité de façon pédagogique, et non pas en mode « copain ». En indiquant que les images pornographiques ne sont pas la seule réalité. On peut faire un parallèle avec la fiction (ce qu’il comprend). Elle conseille de demander à un enfant de 12 ans par exemple, s’il aimerait que pour sa photo de profil, on mette une photo de lui à 5 ans. L’ado répondrait non car, justement, la quête de l’identité est importante ; expliquer que c’est exactement cela sur internet : tout ce qui sera posté restera et deviendra public. Sa vie n’est pas publique, mais intime précieuse.
Conseils par Tranche d'Âge
- De 3 à 6 ans : L’enfant a besoin que les parents soutiennent la sélection pour apprendre à s’autoréguler.
- De 6 à 9 ans : Votre enfant peut accéder à des jeux vidéo qui ne sont pas de son âge. Il est impératif de l’initier au droit à l’image et à l’intimité.
Étude Nationale sur le Temps d'Écran (2022)
En 2022, la quasi-totalité des enfants de 3-11 ans passait du temps régulièrement devant les écrans, principalement la télévision. Ce temps augmentait avec l’âge passant de 1h22 par jour en moyenne chez les enfants de 3-5 ans à 2h33 chez ceux de 9-11 ans. Ce temps était deux fois plus important les jours sans école en comparaison des jours d’école.
La présence d’un écran dans la chambre devenait plus fréquente avec l’âge ; il s’agissait en premier lieu de la télévision, suivie des consoles et des tablettes. Si la possession d’un smartphone personnel restait rare avant 6 ans, 15 % des enfants de cet âge disposaient déjà d’une tablette. Près d’un enfant sur deux de 11 ans (scolarisé en élémentaire) possédait un smartphone avant l’entrée au collège.
Par ailleurs, les pratiques évoluaient selon l’âge et le sexe. Si la télévision restait l’écran le plus présent dans le quotidien des enfants jusqu’à la fin de l’école élémentaire, les usages se diversifiaient avec l’âge : les garçons préféraient les consoles de jeux, tandis que les filles investissaient davantage le smartphone à partir de 9 ans. L’accès aux réseaux sociaux concernait moins de 2 % des 3-5 ans, mais atteignait 25 % des 9-11 ans (30 % chez les filles). Pour rappel, en France, l’âge minimum pour s’inscrire sur les réseaux sociaux est de 13 ans. Enfin, près de 2,4 % des enfants de 6-8 ans et environ 5 % des 9-11 ans ayant accès aux réseaux sociaux, y auraient subi des moqueries ou des humiliations.
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Inégalités Sociales et Rôle des Parents
Cette étude nationale révèle des inégalités sociales persistantes, avec un temps d’écran accru dès le plus jeune âge dans les milieux moins favorisés, soulignant l’urgence d’agir collectivement pour réduire ces disparités. Les différences d’usages selon l’âge et le sexe, ainsi que l’influence majeure des parents et de l’environnement familial, suggèrent des leviers concrets pour la promotion de comportements numériques favorables à la santé et la prévention des usages excessifs ou inadaptés des écrans.
Les résultats présentés mettent en évidence le rôle déterminant assuré par les parents dans l’exposition des enfants aux écrans et révèlent de fortes disparités sociales. En effet, les enfants issus de familles les moins diplômées passaient davantage de temps devant les écrans et étaient plus souvent équipés d’appareils personnels ou disposaient d’un écran dans leur chambre. Chez les 3-5 ans, 72 % dépassaient 1 heure en moyenne d'écran quotidien dans les familles les moins diplômées contre 35 % dans les familles les plus diplômées. Chez les 6-8 ans, 55 % dépassaient 2 heures d’écran quotidiennes en moyenne dans les familles les moins diplômées (contre 20 % dans les autres). Pour les 9-11 ans, ces proportions de plus de 2 heures d’écran quotidiennes étaient de 73 % et 39 %.
De façon générale, si la grande majorité des parents (9 sur 10) déclarait encadrer le temps d’usage des écrans, le contrôle des contenus visionnés restait plus limité et tendait à diminuer à mesure que l’enfant grandit. En effet, bien que 9 parents sur 10 limitent « toujours » ou « souvent » le temps d’écran de leur enfant, le contrôle des contenus diminue avec l’âge : 52 % des parents de 3-5 ans, 45 % de 6-8 ans et 36 % de 9-11 ans déclarent empêcher « souvent » leur enfant de consulter certains contenus. Cependant, 5 à 9 % des parents, selon l’âge, ne limitent « jamais » ces contenus.
Actions et Initiatives de Santé Publique France
Santé publique France a engagé des actions, notamment à travers son programme de soutien à la parentalité.
- Le projet « Moins d’écrans, plus d’interactions », piloté par l’association française de pédiatrie ambulatoire (AFPA), avec le soutien de Santé publique France, permet l’animation d’ateliers de sensibilisation à l’usage des écrans pour les parents d’enfant d’âge préscolaire.
- L’intervention Panjo, dont le déploiement est soutenu par Santé publique France, repose sur le soutien de parents en situation de vulnérabilité socio-économique, de la grossesse aux 12 mois de l’enfant par les sages-femmes et infirmières puéricultrices de PMI qui réalisent 6 à 12 visites au domicile des futurs et jeunes parents.
L'Alerte du Docteur Anne-Lise Ducanda
Le nouveau livre du docteur Anne Lise Ducanda, médecin en PMI, alerte sur le danger des écrans pour les enfants. Un livre riche en conseils et porteur d’espoir. Dès 2017, alors qu’elle travaillait en PMI auprès de jeunes enfants et de leurs parents, elle s’est rendue compte qu’il y avait de plus en plus d’enfants en difficulté avec retard de langage, de la marche, agitation, intolérance à la frustration, problèmes de communication. 95% d’entre eux étaient surexposés aux écrans ! Et lorsqu’elle accompagnait les parents vers un arrêt des écrans ou une forte limitation, les troubles disparaissaient ou diminuaient fortement.
Elle a alors lancé, il y a quatre ans une alerte sur internet via une vidéo sur les dangers des écrans vue plus de 434 000 de fois. L’arrivée de la crise sanitaire du Covid, suivie du confinement, nous a précipité encore plus dans le monde des écrans et n’a pas arrangé les choses, loin s’en faut. Une motivation de plus pour le Dr Docteur Ducanda d’alerter, puisque détectés et traités à temps, ces troubles liés aux écrans sont réversibles.
Avec ce livre, « Les tout-petits face aux écrans », le Docteur Ducanda souhaite qu’enfin, on cesse de minimiser les effets délétères des écrans, et que les pouvoirs publics se donnent les moyens pour en finir avec un véritable fléau pour la santé de toute une génération, à commencer par les tout-petits.
Symptômes de la Surexposition aux Écrans
Anne-Lise Ducanda constate des symptômes récurrents chez les moins de quatre ans surexposés aux tablettes et smartphones. Des enfants dans leur bulle, qui ne peuvent pas soutenir le regard de l'autre, qui ont souvent des retards de langage et des troubles du sommeil.
Chez les moins de 6 ans, ils sont multiples. Il y a d’abord des troubles du comportement. Certains enfants sont très inhibés, sans expression. D’autres enfants sont très agités, et ne savent pas se calmer seul. Ils sont intolérants à toute forme de frustration, or l’école est une somme de frustrations : il faut rester en place, ne pas se disputer, ne pas parler quand la maîtresse parle… Des enfants sont déscolarisés à 3 ans, juste parce qu’ils sont totalement incapables de supporter ce régime de contraintes.
Sur un écran, ils ont appris à faire glisser les images, à effleurer l’écran mais pas à tenir avec leur main, ni à serrer leurs doigts. Ils n’ont parfois pas de force dans les doigts et certains ne peuvent pas tenir leur crayon à 4 ans. Globalement, ce sont des enfants qui ne bougent pas assez, ils ne grimpent pas, ne sautent pas, ne courent pas, et peuvent avoir de gros retards moteurs dans l’acquisition de la marche.
Elle constate aussi beaucoup de dysfonctionnements dans l’acquisition du langage. On voit des enfants de 4 ans qui ne babillent pas, ils n’ont donc pas atteint le niveau de langage d’un enfant de 9 mois. D’autres parlent, mais de manière inadaptée. Certains sont écholaliques, ils répètent tout ce que vous dites. Beaucoup n’ont pas acquis le tour de parole, ils parlent tout le temps, en même temps que l’autre. J’ai aussi des enfants qui ont appris à compter sur de petites applis, parfois même en anglais, mais si on leur demande de donner deux crayons, ils ne vont pas comprendre, car ils n’ont pas compris que deux pouvait correspondre à deux choses.
Elle s’inquiète également du manque d’interactions humaines dans les premières années de certains tout jeunes enfants. Les parents sont moins disponibles quand ils regardent une série ou leurs réseaux sociaux, et cela diminue les moments d’interactions entre parents-enfants qui sont primordiaux pour le tout-petit de 0 à 3 ans…
Le Collectif COSE et ses Recommandations
Avec une dizaine de praticiens, Anne-Lise Ducanda a créé le collectif COSE - Collectif Surexposition écrans. Ils affirment clairement qu'ils ne sont pas technophobes et que, en tant qu'adultes, ils sont personnellement très heureux d’avoir des écrans qui nous rendent à tous beaucoup de services. Ce qu'ils dénoncent, c’est la surexposition des enfants. Cela ne signifie pas que l’enfant n’a pas le droit aux écrans, mais il faut savoir que ce n’est pas une activité comme les autres. Les écrans sont tout sauf anodins. Si leur consommation agit comme une drogue, elle doit être raisonnable, limitée, et négociée sur la base de règles claires. Pour certains parents, c’est simple de le mettre en œuvre, pour d’autres, ça l’est moins. Quoi qu’il en soit, il est certain que les écrans compliquent la tâche éducative.
Le Rôle des Professionnels de la Petite Enfance
Les professionnels de la petite enfance, pros de crèche, assistantes maternelles, sont en première ligne pour informer, alerter les parents ! Ils ont un rôle primordial en effet. Car la bonne nouvelle, c’est que chez les tout -petits, une fois les écrans supprimés, le cerveau et le corps se reconnectent avec tous les sens au monde réel. Grâce à sa grande plasticité, le cerveau peut de nouveau créer de très bonnes connexions cérébrales.
Il faut qu'elles mêmes aient le bon comportement. Même dans les crèches où il n’y pas d’écran, ils doivent se forcer à mettre leur portable en mode silencieux ou de l’éteindre tout simplement. Il en de même pour les assistantes maternelles bien sûr. Car avouons le, il peut être tentant durant la journée de répondre à un appel, un message. Cela peut paraître anodin, mais les études montrent que c’est préjudiciable à l’enfant : non acquisition du sens des mots, discontinuité de la relation, insécurité affective, manque de confiance en soi…
Alors quand ces professionnels de la petite enfance doivent- ils s’inquiéter, alerter les parents ? Il faut qu’ils aient une petite lumière dans la tête, un réflexe. Face notamment à un enfant qui mord, ne parle pas, ne marche pas, ne joue pas avec les autres, …ils doivent se demander, et si c était les écrans ? Ensuite, il est conseillé d’en parler en équipe, avec la psychologue s’il y en a une, d’échanger, afin de savoir si les autres professionnels s’interrogent aussi sur le comportement de l’enfant. Si elles sont du même avis, il ne faut pas hésiter à prendre rendez vous avec les parents.
Afin de leur parler, de leur poser des questions, sur leurs habitudes de vie avec les écrans dans la famille, y compris la fratrie. Dans l’empathie et sans les culpabiliser bien sûr. Si l’enfant n’est pas surexposé aux écrans, ne pas hésiter à leur conseiller d’aller consulter leur médecin. Et si l’enfant est surexposé, il faut accompagner la famille vers un sevrage total de tous les écrans. Y compris la télévision allumée, même si l’enfant n’est pas devant, et les parents doivent aussi couper leur téléphone en présence de l’enfant car échanges, paroles, regards ne se font plus. Et surtout qu’ils n’attendent pas. C’est une chance pour l’enfant si un professionnel de la petite enfance détecte une surexposition aux écrans avant qu’il n’arrive à l’école. Car après quelques mois de sevrage total des écrans, le cerveau va donc recréer les bonnes connexions indispensables pour bien grandir, comme le montre les constats cliniques et les études sur le sujet. « Quand un écran s’éteint, un enfant s’éveille ! ». Toutefois, il faut le savoir, l’arrêt total des écrans peut être difficile.
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