Didier Eribon, philosophe et sociologue, publie en 2009 Retour à Reims, un ouvrage qui marque un tournant dans sa carrière. À la suite du décès de son père, Eribon entreprend une auto-analyse de son appartenance et de sa position sociale. Ce livre, à la fois récit autobiographique et analyse sociologique, explore les thèmes de la classe sociale, de la honte, de l'homosexualité et de la construction de soi.

Un récit au croisement de l'intime et du social

À travers Retour à Reims, Didier Eribon entrelace son histoire personnelle avec une analyse sociologique des classes populaires. Il s'inspire de Pierre Bourdieu et de Michel Foucault, ainsi que d'écrivains comme Annie Ernaux, pour proposer une introspection sociologique. Eribon ne s'observe pas comme un autre, mais plutôt comme un terrain d'où regarder les autres, comme le site d'observation de la proximité paradoxale que vivent les transfuges de classe par rapport à leur condition sociale d’origine. Son récit est à la fois une exploration de sa propre trajectoire et une réflexion sur les destins sociaux, la division de la société en classes et les déterminismes sociaux.

Retour à Reims est un travail sociologique d’autoréflexion autant qu’un récit autobiographique. La sociologie et le parcours individuel, le subjectif et l’objectif, l’épistémologie et le récit de soi y sont indissociables. Retour à Reims est un retour sur soi - le soi du sociologue, le soi individuel, personnel, les deux entremêlés, l’un servant de point de vue sur l’autre, l’explicitant, l’interrogeant, le défaisant et le créant. La démarche est critique, autoréflexive, épistémologique. En même temps, elle est le moyen d’un récit de soi qui doit moins à l’introspection qu’à la mise au jour des conditions sociales, collectives, de soi. S’il s’agit, pour Didier Eribon, de s’exposer, il s’agit surtout de montrer en quoi ce que l’on est implique du collectif, une extériorité qui nous définit ou à partir de laquelle nous nous définissons. Le soi est au dehors, en rapport avec un dehors collectif, et s’exposer à travers ce livre, c’est aussi exposer les conditions d’autres vies que la sienne, les vies de ceux et celles qui existent à l’intérieur de la même logique des relations sociales et des déterminismes sociaux qui sont liés à celles-ci. Retour à Reims relève moins de la confession que de l’exposition - et non l’exhibition - de soi. Le soi ou le Je qui parle ici ne se découvre et ne peut se dire que par l’instrument sociologique : il est aussi un soi ou un Je collectif, similaire à d’autres qui, à partir du cas particulier de Didier Eribon, peuvent appréhender la logique de leur propre définition. Analyse sociologique et autobiographie, Retour à Reims est donc également un discours public, adressé à d’autres qui peuvent s’en saisir et s’en servir pour eux-mêmes, individuellement, c’est-à-dire socialement.

La honte de classe et la rupture avec le milieu d'origine

L'ouvrage s'ouvre sur une question personnelle : pourquoi Didier Eribon a-t-il eu plus de facilité à écrire sur la honte sexuelle que sur la honte sociale ? Cette interrogation le conduit à explorer son sentiment de honte à l'égard de son milieu social d'origine, un milieu ouvrier qu'il a cherché à dissimuler par des stratégies d'évitement et d'assimilation. Eribon raconte comment il a été amené à choisir de quitter Reims et sa famille mais aussi - surtout - à couper les ponts avec celle-ci. Les études et l’installation à Paris sont l’occasion d’une fuite, la création d’une distance autant qu’un effort d’invention de soi. Partir, c’est mettre en place des conditions pour se changer soi-même, s’efforcer de produire un autre soi.

Dans Retour à Reims, Eribon décrit l'univers social et familial d'une classe populaire et dominée, un univers qui a inscrit en lui « un dégoût de cette misère, un refus du destin auquel j’étais assigné et la blessure secrète, mais toujours vive, d’avoir à porter en moi, à jamais, ce souvenir ». Il insiste sur la coupure opérée, sur la « désidentification avec sa classe d’origine » et, partant, sur les structures, les déterminations et les tensions dévoilées par cette prise de distance.

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L'émancipation par la culture et l'homosexualité

Pour Didier Eribon, les livres, l'histoire et la littérature ont été les instruments de son émancipation et de sa construction identitaire. Son homosexualité a également joué un rôle important, lui permettant de se détacher plus tôt et plus radicalement des valeurs populaires viriles. La distance, l’écart, sont ici moins volontaires qu’accidentels, étant liés au fait contingent, involontaire et irrationnel d’être homosexuel. Être gay, la volonté de se protéger de l’homophobie ambiante, l’attirance pour une culture livresque et artistique - attirance née, en partie, de rencontres, de hasards - ont conduit au désir et à la volonté d’exister dans un autre monde, d’être autre que ce à quoi le destin social semblait condamner. Échapper à ce destin est ici autant l’objet d’un choix que l’effet de processus impliquant le hasard, l’involontaire, le non rationnel, le choix apparaissant à l’intérieur de situations - pour reprendre un concept de Sartre, philosophe évoqué et revendiqué par Eribon - qui ne sont pas choisies. Tel hasard, telle contingence, la rencontre fortuite avec d’autres mondes, d’autres normes, produisent des écarts à l’intérieur desquels il devient possible de désirer et vouloir être autre.

Cependant, Eribon souligne que cette émancipation ne s'est pas faite sans douleur. Le transfuge de classe vit un conflit intérieur, déchiré entre son milieu d'origine et son nouveau milieu social. Il éprouve un sentiment de non-appartenance, tout en se construisant comme un « sujet libre ».

Une sociologie critique de la domination

Didier Eribon propose dans Retour à Reims une sociologie critique de la domination. Il met au jour la violence subie mais aussi exercée par les classes populaires, comme le racisme et le sexisme ordinaires. Il dénonce la « complicité que les dominés accordent à leur domination », qui résulte de leur fabrication par l'ordre social.

Eribon s'efforce d'éviter les pièges du misérabilisme et du populisme. Il ne cherche pas à s'apitoyer sur le sort des classes populaires, ni à idéaliser un monde autonome et potentiellement révolutionnaire. Son objectif est de comprendre les mécanismes de la domination et de contribuer à une transformation sociale.

Le retour à Reims et la réconciliation

Le retour à Reims, motivé par la mort de son père, est l'occasion pour Didier Eribon de revisiter son passé et de se réconcilier avec son milieu d'origine. Il se met à l'écoute de la classe ouvrière et tente de comprendre les raisons du basculement d'une partie de cet électorat vers l'extrême droite.

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Eribon analyse le passage à droite d’une partie non négligeable du monde ouvrier. À noter toutefois, qu’à l’échelle individuelle les passages du vote communiste au vote d’extrême droite restent relativement rares. Le glissement le plus courant ayant plutôt été de la classe ouvrière de droite - qui a toujours existé - vers l’extrême droite, et celui de la classe ouvrière de gauche vers l’abstention. Didier Eribon s’attaque donc au point sur lequel bute toute la gauche, surtout celle très matérialiste : pourquoi des gens voteraient-ils contre leurs intérêts objectifs ? Comment expliquer cette apparente « fausse conscience » ? Comment aller plus loin qu’une approche purement moralisante et un peu tautologique : « ils votent RN parce qu’ils sont racistes, ils sont racistes parce qu’ils sont mauvais », approche qui est aussi essentialiste et donc vouée à l’impuissance ?

Il constate que la gauche a contribué à cette évolution en mettant à distance les préoccupations des classes populaires et en promouvant un discours individualiste. Le racisme, la destruction des acquis sociaux et l'absence de mobilisation collective ont également joué un rôle important.

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